Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Theatrum fidei. Œuvres sacrées à voix d’hommes de Clérambault par l’Ensemble Sébastien de Brossard

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Jean Jouvenet (Rouen, 1644 – Paris, 1717),
La descente du Saint-Esprit sur les Apôtres, c.1708
Huile sur toile, 106 x 113,4 cm, Versailles, château
© RMN-GP (Château de Versailles) / Gérard Blot

 

Audaces fortuna juvat. Pour peu qu’il soit curieux, et il l’est généralement bien plus que l’imaginent ceux qui s’acharnent à lui vendre sempiternellement les mêmes compositeurs et les mêmes œuvres, le mélomane apprécie que les musiciens aient l’audace de lui proposer de sortir des sentiers battus. Pour son premier disque, il ne fait guère de doute que des choix plus évidents que celui de Nicolas Clérambault s’offraient à l’Ensemble Sébastien de Brossard ; fidèle au goût pour l’exploration qui caractérisait l’encyclopédiste musicien qu’il s’est choisi pour patron, l’ensemble dirigé par le claviériste Fabien Armengaud nous invite à retrouver l’univers d’un musicien relativement méconnu du XVIIIe siècle français.

La nuance introduite par cet adverbe est importante, car s’il n’est pas aussi régulièrement mis à l’honneur que son contemporain François Couperin, Clérambault n’est pour autant nullement relégué dans l’obscur nadir de l’oubli ; certaines de ses cantates françaises, au premier rang desquelles Orphée et Médée, toutes deux publiées dans le Premier livre de 1710, et parfois La Muse de l’opéra (1716), assurent aujourd’hui encore sa renommée, tout comme son Livre d’orgue (c.1710, qu’il faut écouter sous les doigts de Jean Boyer à la tribune de Saint-Michel en Thiérache dans le disque repris par Virgin en 2000 dans le cadre de la collection « Musique à Versailles »), et il a même eu droit, en septembre 1998, à ses Grandes journées à la bienheureuse époque où le Centre de musique baroque de Versailles en organisait, avec quelques enregistrements à la clé, dont un Triomphe d’Iris par Le Concert Spirituel (Naxos, 1999) et une anthologie confiée à Il Seminario Musicale et intitulée Motets pour Saint-Sulpice (Virgin, 2000), dont une partie du programme est d’ailleurs commune avec celle proposée par l’Ensemble Sébastien de Brossard.

Fils d’un violoniste appartenant aux Vingt-quatre Violons du roi, Clérambault montra tôt des dispositions pour la musique que sa famille ne pouvait naturellement qu’encourager, et on peut gager que son premier apprentissage auprès de son père le mit d’emblée au contact des deux manières que son art ne devait ensuite cesser d’illustrer, la française et l’italienne. Formé par d’excellents maîtres aujourd’hui hélas quelque peu oubliés, André Raison pour l’orgue et Jean-Baptiste Moreau pour la composition, c’est probablement en partie grâce à ce dernier, qui y était attaché, qu’il noua des liens privilégiés avec la Maison royale de Saint-Cyr ; en 1715, année charnière s’il en est, il prit la succession de Guillaume-Gabriel Nivers au poste d’organiste de cette institution et de l’église Saint-Sulpice, dont on trouve dans certains de ses motets l’écho des phases de l’agrandissement qui s’y déroulèrent durant sa période d’activité. Clérambault était alors un compositeur célébré ayant à son actif, outre un Livre pour orgue, un pour clavecin (1702) et deux de cantates françaises (1710 et 1713) qui seront suivis de trois autres (1716, 1720 et 1726), tous rencontrant un succès qui l’installera comme un des maîtres incontestés du genre, reconnu comme tel par ses contemporains, ainsi qu’en atteste Evrard Titon du Tillet qui rappelle à quel point il y excellait. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait cherché à faire souffler sur sa production sacrée le vent d’une théâtralité toute entière mise au service de l’illustration des images et des affects véhiculés par les textes. Ainsi, pour ne citer que deux exemples particulièrement frappants, le verset « Impia turcarum gens » du motet Exurge atque iterum (C. 150, 1713 ?) pour la canonisation du pape Pie V se déploie-t-il comme une vaste fresque sonore qui anticipe d’une vingtaine d’années les trouvailles d’un Mondonville (comment ne pas songer au très imagé « Elevaverunt flumina » du grand motet Dominus regnavit ?), tandis que l’« Ad te clamamus » du Salve Regina (C. 114) s’élève comme une supplique à la Vierge particulièrement fervente, aux accents parfois poignants. Les œuvres de dévotion mariale sont certes moins immédiatement spectaculaires, mais pas moins raffinées dans la rhétorique de la douceur, de la joie, de la confiance ou de l’espérance qu’elles mettent en œuvre, parfois en recourant à des rythmes de danse. Toutes ces pages témoignent à la fois de la parfaite connaissance qu’avait Clérambault de la religiosité du Grand Siècle, marquée par un goût tout français pour la noblesse et la retenue dans l’expression, dont il demeure un représentant tardif assez typique, et sa volonté d’y intégrer des éléments italianisants plus « modernes », comme la virtuosité vocale et une plus grande attention à la clarté et à la fluidité mélodiques.

Pour servir cet ambitieux programme, Fabien Armengaud a réuni une équipe de musiciens très au fait des exigences du répertoire baroque français ; il ne fait ainsi guère de doute que les noms de Cyril Auvity, Jean-François Novelli et Alain Buet sonneront de façon familière aux oreilles des amateurs. Comme on pouvait s’y attendre, ce trio fait ici montre d’une science et d’une autorité indiscutables, offrant toutes les qualités de netteté dans l’articulation, de tenue dans la ligne vocale et de clarté dans la prononciation gallicane du latin que l’on pouvait espérer. Mais il fait naturellement mieux qu’exposer une technique rarement prise en défaut – à peine notera-t-on quelques menus décalages ou certains aigus passagèrement « tirés » que l’acoustique peu réverbérée souligne –, il s’investit dans cette interprétation avec une énergie, un soin et un cœur formidables qui mettent en lumière aussi bien la dimension indiscutablement théâtrale des œuvres que le raffinement de leur facture ; la comparaison avec l’enregistrement d’Il Seminario Musicale qui faisait, lui, le choix d’une plus grande onctuosité au détriment du dramatisme, est éloquente sur ce point. Les instrumentistes sont également excellents et si l’on pourrait ponctuellement souhaiter un rien d’abandon supplémentaire, leur style est tout à fait idiomatique, leur discipline et leur réactivité irréprochables et leur palette de couleurs séduisante. De l’orgue ou du clavecin, Fabien Armengaud dirige ses troupes avec expertise et précision, mais également une audible bienveillance qui lui permet d’obtenir le meilleur de ce qu’elles ont à offrir. L’Ensemble Sébastien de Brossard signe ici un premier disque on ne peut plus prometteur qui, outre le bonheur d’écoute immédiat qu’il procure, constitue un apport significatif à la discographie de Nicolas Clérambault. On suivra avec beaucoup d’attention les propositions à venir de ces musiciens qui ont visiblement nombre de choses passionnantes à nous dire dans le domaine de la musique baroque française.

clerambault-motets-ensemble-sebastien-de-brossardNicolas Clérambault (1676-1749), Motets, antiennes et hymnes pour trois voix d’homme : Motet pour la canonisation de saint Pie C. 150, Panis angelicus C. 131, Motet tiré du Psaume 76 C. 130, Salve Regina C. 114, Monstra te esse matrem C. 132, Magnificat C. 136, Sub tuum præsidium C. 104, O piissima, o sanctissima mater C. 135

Cyril Auvity, haute-contre
Jean-François Novelli, taille
Alain Buet, basse-taille
Ensemble Sébastien de Brossard
Fabien Armengaud, orgue, clavecin & direction

1 CD [durée totale : 75’01] Paraty 516141. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Monstra te esse matrem, antienne à la Vierge

2. Motet pour la canonisation de saint Pie : Impia turcarum gens

3. Salve Regina : Ad te clamamus

4. Panis angelicus, motet du Saint Sacrement

23 Comments

  1. Les filles d’Eve ont des voix un peu insolites. Non je plaisante. Tout cela est très beau. J’ai aussi trouvé que le terme « religiosité » était un peu péjoratif.

    Bon dimanche, Jean-Christophe !

    • Je vous laisse imaginer mon éclat de rire, Michèle, pour ce qui est des filles d’Ève. Vous m’avez, en revanche, fait douter pour ce qui est du mot « religiosité »; du coup, je suis allé voir dans le TLF avec la peur d’avoir commis une bévue : il faut donc bien considérer ce terme dans sa définition neutre de « disposition ou de besoin religieux.»
      Merci pour votre commentaire et bonne suite de dimanche à vous.

      • Le Trésor est une référence ! Mais dans mon ressenti personnel, le mot « religiosité », souvent qualifié de « fade », « vague » et autres gracieusetés, destinées presque de manière réflexe à dévaloriser ce que le mot désigne véritablement, a fini par se colorer de manière très moche. Et comme j’admire pas mal de textes du XVII° siècle qui témoignent d’une spiritualité religieuse pleine de subtilité, « j’ai trouvé que », juste « ressenti »… (Les connotations sont partagées ou personnelles, et dans ce cas elles sont très subjectives). Mais je n’ai rien à reprocher à votre texte 🙂
        Bien amicalement,
        Michèle

        • Vous avez raison, Michèle, ce mot de religiosité a pris une patine qui ne le met malheureusement pas en valeur et pourrait laisser imaginer que se cachait une intention de ma part dans cet emploi alors qu’il n’y en a aucune. Je vous rejoins d’ailleurs complètement dans votre goût pour les textes à portée spirituelle du XVIIe siècle — a-t-on mieux écrit en français qu’à cette époque ?
          Merci pour cette utile apostille et de bien amicales pensées.

  2. Ambitieux programme en effet pour un premier disque dont on peut et souligner la belle tenue par des musiciens et chanteurs confirmés, et féliciter la curiosité d’écoute qu’il inspire.
    Particulièrement remarquable est Ad te clamamus, où souffle une étreignante ferveur.
    Par ailleurs, le Jean Jouvenet partagé ici est magnifique !
    Merci, ami J.-Ch, pour cette très intéressante recension (dont j’ai pu écouter les extraits, le petit souci du matériel audio ayant été résolu).
    Beau dimanche à toi que j’embrasse.

    • Ah, ce Jouvenet, je puis te dire qu’il m’a coûté quelques sueurs froides avant de le débusquer, ami Cyrille — loué soit le château de Versailles de proposer des reproductions de taille et de définition correctes. En tout cas, j’aurais appris en allant à sa rencontre, puisqu’il anticipe d’une petite quinzaine d’années un tableau que je m’arrange toujours pour aller voir lorsque je vais au Louvre, La Pentecôte de Jean Restout.
      Je suis heureux que les extraits musicaux t’aient plu et je partage ton avis à propos de l’Ad te clamamus. Il est quand même assez rassurant de voir qu’il existe toujours des ensembles pour ressusciter un patrimoine qui ne demande qu’à revivre.
      Je te remercie pour ton commentaire et te souhaite bonne fin de dimanche.
      Je t’embrasse.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe

    Le festin de ce jour est tout aussi délicieux que les précédents, tous les ingrédients sont réunis , peinture, musique et chronique belle et enrichissante . Même la pochette du CD est belle.
    Et quand on est une novice comme je le suis, on ne note aucun décalage ou aigus, juste se laisser envahir par cette belle musique et ces voix d’hommes qui je dois bien l’avouer m’ont émue, sans doute parce ce que tu notes : « la dimension indiscutablement théâtrale ». J’y reviendrai cet après-midi, je ne suis pas rassasiée .

    J’ai lu il y a peu, une phrase de ce genre, si je m’en souviens, « nourrir le corps sans nourrir l’esprit est principe de stérilité », il est 13h16, je me suis nourri l’esprit , il est temps de me nourrir le corps 🙂
    Alors un IMMENSE merci mon cher Jean-Christophe 🙂
    Je t’embrasse bien fort .
    Tiffen

    • Bonjour chère Tiffen,
      Je vais te faire une confidence : c’est sa pochette très réussie qui a attiré mon attention sur ce disque et attisé mon envie de l’écouter. Bien m’en a pris, puisque le plaisir fut au rendez-vous et l’envie de le partager ici. Les petites scories que je note dans ma chronique – ça s’appelle une approche critique – ne l’entament pas et il me semble que l’on peut sans mal faire son miel de cette publication qui allie ferveur et théâtralité.
      J’espère que tu auras bien nourri et ton corps et ton esprit et je te remercie d’être venue prendre quelques provisions ici.
      Je t’embrasse bien fort et te souhaite une bonne suite de dimanche.

      • Je me doute que c’est une approche critique, je te notais que moi je n’entendais pas ces petites scories, et tiens, tu viens de m’apprendre un mot .
        Merci pour ta gentille réponse.
        Et sache que « chez toi » les provisions sont toujours aussi bonnes. J’ai écouté à nouveau cet après-midi avec le même plaisir .
        Bonne fin de dimanche si tu repasses ici, et je te souhaite une bien belle semaine .
        Je t’embrasse bien fort .
        Merci encore et à très vite .

        • Si tu ne les entends pas, chère Tiffen, c’est sans doute parce que j’ai choisi des extraits où ces petites scories n’apparaissent pas 😉
          Je ne suis pas repassé par ici hier, je prends donc tes souhaits pour entamer une nouvelle semaine ce matin, alors que la pluie mouille les toits de la ville.
          Je t’en remercie et te souhaite de bonnes journées à venir.
          Je t’embrasse bien fort.

  4. Quand on veut abuser de la dégustation, le Caviste freine les excès …. et refuse l’expression embrouillée. Tout est rentré dans l’ordre ayant fait amende honorable. Amande même. Je crois que le Saint-Esprit m’a oubliée dans sa descente …
    Encore une belle découverte. Merci

    • Amandes, alors, elles parfument si délicieusement le Marsala — tiens, nous revoici sur le versant italien de la gourmandise, la « demi dalle en pente » pour chiper son expression à un brave légionnaire dans je ne sais plus quel album d’Astérix.
      De l’art de passer du spirituel au spiritueux, esprit de vin ou esprit saint, il reste toujours la part des anges.
      Merci pour ton commentaire, bien chère Marie.

  5. Mais si … O:)

  6. Mais si … o:-)

  7. ou
    Très jolie découverte, en effet, que ce beau disque. c’est fin et élégant, comme une grande partie de la musique française de cette époque -que je connais assez mal au demeurant : Marais et Lully, un peu antérieurs, Rebel père, qui fit partie des 24 Violons du Roi, Destouches, Couperin, Rameau qui a réussi à m’endormir à l’opéra pendant une représentation des « Boréades », et c’est à peu près tout…-.

    • Si les Boréades vous ont endormi, Diablotin, c’est que le chef ne savait pas quoi faire de cette partition qui est, je trouve, extrêmement stimulante. J’aime beaucoup la musique française en général et celle du XVIIe siècle en particulier, qui me semble d’une richesse assez inépuisable. Avec Clérambault, on se retrouve avec un pied dans chaque siècle (des accents à Charpentier en côtoient d’autres à la Rameau), ce qui n’est pas fait pour me déplaire.
      Je suis heureux que ce disque ait retenu votre attention et je vous remercie pour votre mot.

  8. La chef -Emmanuelle Haïm- était enthousiaste et savait défendre l’oeuvre avec passion lorsque je l’ai rencontrée -elle était venue manger à la maison pendant les répétitions et c’est elle qui m’avait convaincu de venir écouter l »oeuvre à l’ONR-.
    Ce sont plutôt les fauteuils qui sont trop confortables 🙂 et l’oeuvre qui ne m’a pas vraiment beaucoup parlé… En même temps, je reste avant tout amateur des « grosses machines » wagnériennes et des successeurs de celui-ci, bien plus que d’opéra baroque ou même « classique », où je m’ennuie assez vite -même chez Handel et Mozart, c’est dire !!!- : en fait, avant Beethoven et Weber, j’écoute fort peu d’opéra.
    Cela dit, j’ai écouté le disque de Clérambault hier et j’ai bien apprécié dans le cadre d’une « playlist thématique » : c’est souvent ainsi que je procède à de nouvelles découvertes, en élargissant le champ à partir de ce que je connais.

    • Toute révérence gardée, je ne suis pas certain qu’Emmanuelle Haïm, si brillante dans Händel, soit le chef idoine pour Rameau — mes amis lyricomanes me diraient sans doute que je suis une triple buse.
      Si j’en ai écouté beaucoup autrefois, en particulier dans le domaine baroque, je ne suis plus aujourd’hui un fanatique d’opéra, alors que je continue à me goinfrer très régulièrement de musique de chambre et sacrée. J’aime beaucoup Weber et je rêve d’une vraie belle version du Freischütz sur instruments anciens pour venir taquiner celle que j’ai sur mes étagères (Gardiner a eu la bonne idée d’enregistrer Oberon, grâces lui en soient rendues). J’ai toujours eu beaucoup de mal, en revanche, avec Wagner : sa musique me laisse totalement admiratif mais ne me touche pas.
      J’ai vu votre liste thématique, je pense que je vous laisserai bientôt un mot. Merci à vous pour celui-ci 🙂

  9. Billet lu, cd acheté ! Il tourne maintenant en boucle chez moi 😉

    • Il est beau, ce disque, n’est-ce pas Clairette ? Je pense sincèrement que ceux qui, comme toi, en auront fait l’acquisition ne l’auront pas regretté.
      Merci pour ton mot et belle journée 🙂

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