Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Chair de silice. Citizen of Glass par Agnes Obel

matthew-pillsbury-autoportrait-one57-2016

Matthew Pillsbury (Neuilly sur Seine, 1973),
Autoportrait, One57, 2016
© Matthew Pillsbury – www.matthewpillsbury.com

 

Méfiez-vous de l’eau qui dort. Pour bien des raisons, ce proverbe me semble s’appliquer assez idéalement à Agnes Obel dont le troisième album vient tout juste de paraître. Une écoute superficielle pourrait certes laisser croire que la musique de cette jeune artiste danoise de trente-six ans installée à Berlin, oscillant entre des références classiques (Satie, Debussy) et d’autres plus récentes (Kate Bush, Goldfrapp), est aussi harmonieuse que parfaitement inoffensive. Lourde erreur, que Citizen of Glass, traduction du concept de gläserner Mensch découvert par la musicienne au fil de ses lectures et devenu le levain de son nouveau disque, illustre avec une force jusqu’ici inouïe dans sa production.

La tyrannie de la transparence, exigée par un monde innervé par des réseaux où chacun se compose une personnalité pour tenter de se donner une contenance tout en se repaissant avec plus ou moins d’avidité des simulacres semés par les autres, est donc au cœur de ce projet simultanément avec son corollaire inversé, la volonté de brouiller les pistes et de préserver la sphère de l’intime ; Familiar, avec sa seconde voix qui n’est autre que celle de la chanteuse, métamorphosée grâce à la technologie, et l’évocation d’un « amour que les autres ne peuvent pas voir » repose entièrement sur cet incessant mouvement de balancier entre réalité et virtualité, translucidité et opacité. Si le verre est le fil conducteur de tout l’album, ce dernier se déploie comme un fascinant dédale de miroirs dans lequel s’invitent des sentiments très humains comme la jalousie (Golden green qui avoue sa dette vocale envers Kate Bush), les comportements obsessionnels (It’s happening again qu’on croirait échappé des archives de This mortal coil) ou le poids du secret dans le magnifique Mary sur lequel le disque se referme ou plutôt se dissout, qui font pièce à la tentation sans cesse tangible, dans l’écriture comme dans la réalisation, de la désincarnation. Ces traces d’humanité passées au tamis d’un refus ostensible de tout sentimentalisme, mais pas d’un lyrisme certes décanté et kaléidoscopique comme le démontrent Trojan horses ou Citizen of Glass sur lequel passe une nouvelle fois l’ombre de Satie, apportent indiscutablement aux différents morceaux un supplément de chaleur et concomitamment d’âpreté – une alchimie que les amateurs de Sibelius connaissent bien.

Après les luxueuses moirures sonores d’Aventine (2013), Agnes Obel aurait pu décider de poursuivre dans la même veine de mélancolie capiteuse ; elle a choisi, au contraire, en variant son instrumentarium et, en particulier, les claviers qui ne se limitent plus au seul piano, de prendre le risque de sonorités plus inhabituelles, comme les égrènements féeriques du célesta ou les lueurs plus inquiétantes du trautonium, lointain ancêtre des synthétiseurs inventé à la fin des années 1920, parfois ponctuellement relevées d’épinette, de mellotron ou de piano préparé. Bien sûr, les cordes sont toujours présentes, en particulier le violoncelle dont la proximité avec le chant est utilisée avec beaucoup d’à-propos. Au fil des écoutes, Citizen of Glass se révèle un disque-laboratoire dans lequel la musicienne forge à n’en pas douter les éléments de son langage à venir, suivant sur ce point une logique finalement assez proche de celle de Bon Iver triturant le folk jusqu’à le faire parfois imploser dans le récent et souvent impressionnant 22, A Million. Agnes Obel a cependant la clairvoyance et l’humilité de se souvenir qu’elle compose des chansons destinées à un public et non d’absconses esquisses réservées à un petit cénacle d’initiés ; malgré son complexe et souvent audacieux travail sur les textures instrumentales et vocales, Citizen of Glass demeure, parce qu’il a été conçu avec intelligence, sensibilité et sans aucune volonté d’épater le chaland, un album à la fois très abouti et totalement abordable qui, alors qu’il est l’œuvre d’une musicienne qui avoue l’avoir conçu en vase clos et avec une minutie presque maniaque, procure un sentiment d’horizon élargi et d’espace. Sous des apparences que l’on pourrait de prime abord trouver glacées, il vient nous rappeler que le verre est également un excellent conducteur de lumière et de chaleur.

agnes-obel-citizen-of-glassAgnes Obel, Citizen of Glass. 1 CD/LP PIAS

Morceaux choisis :

1. Familiar
Écrit et composé par Agnes Obel

2. Trojan horses
Écrit et composé par Agnes Obel

14 Comments

  1. Michelle Didio

    27 octobre 2016 at 09:09

    Je suis complètement séduite par le talent musical d’Agnès Obel que j’ai découverte récemment. Votre chronique bien étayée, cher Jean-Christophe, me confirme dans l’acte d’achat de ce disque dont l’écoute, j’en ai bien peur, risque de devenir rapidement obsessionnelle. Une addiction bien douce, en fin de compte.
    Le thème de la transparence est un thème intéressant ; il mériterait un long développement tant ses subtilités sont grandes. Trop de transparence tue notre intériorité, pas de transparence est la porte d’entrée à toutes les injustices. L’équilibre semble nécessaire. Merci pour le travail que vous avez fourni. Je vous souhaite une belle fin de semaine. Bien amicalement.

    • Je crois, chère Michelle, que les trois albums d’Agnes Obel vous plairaient beaucoup et on mesure, en les écoutant en continu, le chemin parcouru par cette musicienne qui sait visiblement se remettre en question tout en demeurant fidèle à elle-même. Lorsque je pose un de ses disques sur ma platine, je suis immédiatement happé par son univers riche et sensible.
      Je suis farouchement opposé à la tyrannie de transparence qui règne aujourd’hui et que l’on voit s’étaler sur des réseaux sociaux où les gens se croient obligés de raconter et, pour certains, d’inventer leur vie. À mes yeux, la seule transparence admissible est celle que l’on a dans le rapport à l’autre, à deux seulement, à l’abri des regards. Vive le mystère et l’intimité !
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite bonne écoute de Citizen of Glass et belle fin de semaine.
      Amicales pensées.

  2. Pour ma part, cela m’a fait penser à « Feel so different » de Sinéad O’Connor -la veine lyrique et les nappes de cordes- et, par l’instrumentarium varié, à « Astral Week » de Van Morrison, avec, en effet, une forte analogie avec certaines productions de Kate Bush. Quant Sibelius, qui est l’un de mes compositeurs préférés, guère de traces dans les extraits entendus 🙁 : manque justement cette âpreté minérale du finlandais, qui a sans doute besoin de plus de temps que ce que le format d’une chanson peut offrir pour se développer.
    Mais cela reste néanmoins très agréable à écouter 🙂

    • Je crois que c’est un peu plus complexe que Sinéad O’Connor, que j’ai beaucoup écoutée autrefois et dont je retrouve toujours avec plaisir les deux premiers albums, Agnes Obel me semblant viser un résultat moins « immédiat », plus distancié. Quant à la veine sibélienne (Sibelius m’est également particulièrement cher), elle me semble plus perceptible à l’écoute complète d’un album qui me semble réellement conçu comme un tout organique.
      Ah, si vous aimez Kate Bush, l’enregistrement de Before the dawn paraît le 25 novembre — j’ai déjà réservé mon exemplaire sur disques noirs auprès de mon disquaire.

  3. Ajouter des lignes aux tiennes m’est difficile tant tu as su exprimer les choses si justement.
    Je fais appel, alors, à Boileau qui, dans son Épitre IX sur le Vrai, écrit ceci : « Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant. Mais la nature est vraie, et d’abord on la sent ». Il en va de ces deux fascinants extraits musicaux que tu partages ici.
    Merci pour t’être fait l’écho de cet album qui, en plus donc de marquer sensiblement un jalon dans le « langage à venir » d’Agnes Obel, est une enthousiasmante découverte à mes oreilles.
    Bel après-midi à toi, ami J.-Ch que j’embrasse.

    • Boileau est un bien joli bouquet à déposer dans la corbeille d’Agnes Obel, ami Cyrille, et je crois, tout comme toi, que cet album parle juste et, ce faisant, est plus à même de toucher l’auditeur qui consent à l’accueillir. L’artiste a su trouver un équilibre assez idéal entre recherche et émotion, l’une nourrissant l’autre, et je continuerai à la suivre fidèlement; je me permets de te recommander l’écoute de ses deux autres albums qui méritent également largement le détour.
      Je te remercie pour ton commentaire enthousiaste et te souhaite belle soirée.
      Je t’embrasse.

  4. Exprimer ce que je ressens est difficile à écrire. Dès les premières secondes on est « pris » par l’émotion.
    Un peu de Kate Bush effectivement qui fait partie des chanteurs, rares, que j’écoute en boucle, comme Catherine Lara ou William Sheller. L’accompagnement musicale est de très haute qualité. Les sons … incroyablement beaux, piano, violon …
    Merci de cette superbe découverte.
    Bises amicales

    • J’ai été très vite happé moi aussi, Annick, comme je l’avais été par les deux albums précédents. Agnes Obel démontre que l’on peut faire des chansons exigeantes tout en n’oubliant pas de parler au cœur de l’auditeur, ce qui n’est pas si fréquent aujourd’hui.
      Je suis heureux que cette chronique t’ait permis cette découverte et te remercie pour ton mot.
      Des bises amicales en retour.

  5. Bonsoir ou bonjour « selon » cher Jean-Christophe

    Je commence à émerger des brumes de la gastro qui m’a attaquée sournoisement, et j’ai lu et écouté Agnès Obel que je ne connaissais pas, quelle belle découverte ! J’écoute en boucle « Familiar » .
    J’ai écouté avant de lire, et je me disais que cette deuxième voix était bien belle, qu’elle ne fut pas ma surprise, de lire que c’était elle même, wouah , ça a du bon la technologie.

    Et j’adhère complètement à ta définition de la transparence. Et oui vive le mystère et l’intimité !!!!
    Un grand merci à toi.
    Je t’embrasse bien fort .

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Quand elle est utilisée avec intelligence – et je crois qu’Agnes Obel n’en manque pas –, la technologie peut aboutir à de très belles choses et cet album dans lequel elle est à la fois très présente tout en demeurant remarquablement discrète, car soumise à un véritable projet artistique, en apporte une preuve éclatante.
      Sur la question de la transparence, nos vues se rejoignent et tu comprends mieux pourquoi j’ai réduit au minimum mes échanges avec certain réseau — se préserver est un réflexe élémentaire et je suis surpris de voir aussi peu de gens l’avoir dès qu’ils sont derrière un écran.
      Je te remercie pour ton mot, te souhaite un prompt rétablissement et t’embrasse bien fort.

  6. Gaulard Bénédicte

    31 octobre 2016 at 20:12

    Cher Jean-Christophe, quelle découverte ! Je ne sais pourquoi ce soir j’ai souhaité lire et écouter votre dernier billet, alors que je picore au gré des envies et des humeurs…je ne connaissais pas Agnès Obel, et cette écoute me réjouit le coeur. Votre titre, toujours soigneusement choisi, m’avait un peu interpellée. Il se dégage des deux extraits une douce mélodie, chaleureuse et jamais glaciale, qui me fait songer aux balades irlandaises, à des mélopées d’un autre âge, à la fois ancien et futuriste. J’apprécie de plus en plus vos promenades dans ces terres contemporaines ! Merci, cher Jean-Christophe, et bonne continuation sur vos chemins…

    • Chère Bénédicte,
      J’aime assez l’idée de savoir que vous usez de ce blog comme je le conçois : un lieu dont chacun peut disposer à sa guise, au gré de ses envies et du temps dont il dispose.
      Je vous avoue que je ne vous attendais pas du côté de cette chronique, même si je connais votre ouverture d’esprit; je suis ravi que la musique d’Agnes Obel ait su vous parler et je suis convaincu que ce serait également le cas avec Aventine, l’album immédiatement précédent. Il y a effectivement un curieux mélange d’immémorial et de futuriste dans ces chansons qui leur donne un charme à mon sens extrêmement prenant.
      Grand merci pour votre mot et à très bientôt.
      Bien amicalement à vous.

  7. Je découvre avec plaisir ton article sur Agnès Obel. Je suis vraiment séduit par ce dernier opus, que tu as su très bien décrire avec toujours les mots justes. Ta chronique de ce disque est vraiment fidèle au ressenti éprouvé à son écoute. Merci Jean-Christophe.

    • J’aime beaucoup le travail de cette musicienne à la fois sensible et savante, Sébastien, et cet album, me semble-t-il, est à la fois un aboutissement et l’amorce d’une évolution dont j’ai hâte de connaître la suite.
      Je te remercie pour tes mots qui m’encouragent à poursuivre mes investigations dans le domaine de la musique « populaire. »
      À bientôt et belle journée.

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