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Trouvailles pour esprits curieux

A solis ortu. La Messe pour la naissance de Louis XIV de Rovetta par le Galilei Consort

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Gabriel Blanchard (Paris, 1630 – 1704),
Allégorie de la naissance de Louis XIV, c.1663-64
Huile sur toile, 115 x 143 cm, Versailles, Château
© Château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin

 

Le 1er septembre 1715, le roi qui se prétendait soleil s’éclipsa définitivement du théâtre d’un monde auquel ses plus de soixante-dix ans de règne avaient souvent fourni décor et argument. On aurait pu légitimement imaginer que le tricentenaire de la mort de cette gloire nationale susciterait, en France, un déploiement de fastes musicaux, le goût du souverain pour la musique dont il sut, à l’instar des autres arts, faire un des instruments de sa politique étant notoire ; la moisson s’est révélée fort maigre, du moins au disque, mais l’anniversaire de cet épilogue nous permet cependant de découvrir aujourd’hui une des scènes qui ont immédiatement suivi le lever du rideau sur ce destin d’exception.

Pour des raisons qu’une certaine historiographie s’est empressée d’attribuer aux penchants sexuels réels ou supposés de son père, Louis XIII, la naissance du Dauphin se fit attendre si longtemps que lorsqu’il parut, l’héritier de la couronne de France fut immédiatement qualifié d’enfant du miracle et prénommé Louis Dieudonné. Son arrivée fut fêtée avec tout le faste possible non seulement dans le royaume mais également hors de ses frontières ; ainsi l’ambassadeur de France à Venise, Claude Hallier du Houssay-Monnerville, qui occupa ce poste entre 1638 et 1640, demanda-t-il à Giovanni Rovetta de composer pour l’occasion une messe solennelle qui devait connaître les honneurs de la publication en 1639 au sein d’un recueil intitulé Messa e salmi concertati constituant l’opus 4 de son auteur. On peut être surpris que le diplomate se soit tourné vers celui qui était l’assistant à Saint-Marc, depuis 1627, d’un musicien à la renommée autrement plus éclatante, Claudio Monteverdi, auquel il devait d’ailleurs succéder en 1644. Les sources demeurent muettes quant à l’éventuelle justification de ce choix, mais celui-ci révèle néanmoins que Rovetta ne se contentait pas de jouer les utilités dans l’ombre de son prestigieux maître ; très actif en différents lieux de Venise, églises comme ospedali, la qualité de sa musique y était suffisamment reconnue pour attirer l’attention de commanditaires prestigieux. Si elle en trahit l’influence, elle n’a pas toujours, soyons honnêtes, la puissance expressive de celle du Crémonais, ce que fait quelque peu cruellement sentir l’inclusion de l’Adoramus te Christe de ce dernier dans le programme, même si les volutes légères et lumineuses du motet O Maria, quam pulchra es la montrent sous son meilleur jour. Sa Messe, qui suit l’exemple initié en 1630 par Alessandro Grandi en omettant complètement le Sanctus et l’Agnus Dei que la pratique vénitienne tendait déjà à réduire à leur plus simple expression et qui ont été empruntés pour l’occasion à la Messe à huit voix de Giovanni Antonio Rigatti publiée en 1640, une décision qui peut se discuter si l’on vise donner l’idée la plus proche de ce qui se pouvait entendre lors des festivités de 1638 d’autant que le programme fait l’impasse sur le Magnificat à huit voix qui aurait fort logiquement pu être inclus, se révèle cependant une partition de fort belle facture. Soigneusement élaborée, avec l’ajout d’une voix nouvelle à chaque section (cinq pour le Kyrie, six pour le Gloria, sept pour le Credo) pour lui conférer une opulence et une force croissantes (on pourrait presque déjà y lire une allégorie de la course du soleil) et un schéma tonal cyclique qui va du sol mineur implorant du Kyrie au festif ut majeur du Gloria pour revenir à sol mais cette fois-ci rayonnant en majeur du Credo, l’œuvre, écrite en style concertant avec deux violons et basse continue, offre une appréciable variété de styles, faisant alterner des passages homophoniques à l’ancienne et d’autres écrits dans le style moderne plus virtuose pour solistes ou duos, ainsi que des tutti visant à renforcer la puissance et l’impact dramatique de l’ensemble.

Cette réalisation se place doublement sous le signe de la nativité, puisqu’elle voit le tout jeune Galilei Consort, créé et dirigé par le violoniste Benjamin Chénier, y faire ses premiers pas au disque. J’ai eu la chance d’entendre ce programme en concert, tout juste sorti du berceau, lors de l’édition 2015 de l’Académie Bach d’Arques-la-Bataille ; l’enregistrement effectué dans les conditions du direct, avec une équipe de chanteurs et d’instrumentistes légèrement différente, quatre mois plus tard en la Chapelle royale de Versailles m’apparaît nettement plus accompli que ce que mon souvenir a pu conserver de la prestation normande. Est-ce un aguerrissement supérieur ? La magie du lieu, à l’acoustique une nouvelle fois parfaitement maîtrisée et restituée par Aline Blondiau ? L’excitation à l’idée d’inscrire dans une forme de pérennité un projet longuement porté ? Ce sont probablement tous ces éléments, auxquels il conviendrait sans doute d’ajouter l’effervescence de l’instant et le sentiment du devoir accompli qui expliquent en large partie la formidable énergie qui traverse de part en part cette grosse heure de musique et apporte à ce programme pourtant disparate une indiscutable unité. Tout est ici rutilements, jeux de masses sonores, grands à-plats de couleurs soulignés d’un trait d’or, ferveur et jubilation ; sans temps mort mais avec tout ce qu’il faut de science, de nuances et de finesse, les musiciens s’investissent avec un enthousiasme palpable pour insuffler vie et rebond à ce qui n’aurait pu être que marcescentes pompes de circonstance. Alors, bien sûr, on notera ici ou là un ornement mal assuré, quelques menues aspérités et tensions au sein des pupitres vocaux ou une diction que l’on aurait souhaité plus nette, mais, globalement, ce disque rend un fier service aux œuvres de Rovetta et de Rigatti en leur apportant une chaleur et une sève qui font paraître bien pâlot l’enregistrement que Cantus Cölln avait consacré au premier en 2001. Voici indiscutablement une belle réalisation qui, à défaut peut-être de constituer un apport révolutionnaire à votre discothèque, contentera grandement l’amateur curieux de compositeurs gravitant dans une orbite monteverdienne trop brillante pour ne pas les occulter habituellement ; rien que pour cette raison, il mérite d’être salué et augure bien des capacités du Galilei Consort dont on observera l’évolution avec intérêt dans les années à venir.

giovanni-rovetta-messe-pour-la-naissance-de-louis-xiv-galilei-consort-benjamin-chenierGiovanni Rovetta (1596-1668), Messe pour la naissance de Louis XIV complétée par des œuvres de Giovanni Gabrieli (1554-1612), Giovanni Antonio Rigatti (c.1613-1648), Claudio Monteverdi (1567-1643) et Giovanni Bassano (c.1558-c.1617)

Chantal Santon & Stéphanie Révidat, sopranos
Jean-Christophe Clair & Yann Rolland, contre-ténors
Vincent Bouchot & Martial Pauliat, ténors
Renaud Delaigue & Igor Bouin, basses
Galilei Consort
Benjamin Chénier, direction

1 CD [durée totale : 65’54] Alpha classics 965. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Giovanni Rovetta, Messa : Kyrie

2. Giovanni Antonio Rigatti, Sonata per l’Elevatio

3. Giovanni Rovetta, O Maria, quam pulchra es

16 Comments

  1. Quelle coïncidence ! J’étais hier soir au concert à l’Oratoire du Louvre avec une acoustique sublime. Il y avait aussi la très belle voix de Lucile Richardot qui n’est pas au disque… Merci pour cette chronique qui me permet de savourer plus intelligemment ce programme.

    • Une acoustique belle à faire peur, donc, Clairette, compte tenu de l’adjectif que tu emploies ? Je regrette beaucoup l’absence de Lucile Richardot dans l’enregistrement; c’est une chanteuse que j’apprécie et qui apporte toujours beaucoup de présence aux projets auxquels elle participe — c’était le cas à Arques-la-Bataille.
      Grand merci pour ton commentaire qui m’apprend que ce projet tourne encore en concert, ce que j’ignorais.

  2. … Splendide !!! Je suis tentée de dire « comme toujours » !
    Grand Merci cher Jean-Christophe, pour tous ces moments de grâce musicale que vous prenez le temps de nous concocter, avec tant de soin, tant de détails historiques. C’est toujours un ravissement ! Je dois avouer que je me régale !
    Merci et bravo pour tous ces partages culturels si enrichissants ! Ce sont des bienfaits de l’humanité !!!

    • J’essaie de toujours apporter le plus grand soin aux chroniques que je propose ici, chère Véro, et le fait d’avoir pris des distances avec le réseau social sur lequel il nous arrive de nous croiser me permet de concentrer l’essentiel de mon énergie ici. Ça me fait très plaisir d’apprendre que vous prenez plaisir à ces rendez-vous et je vous remercie bien sincèrement de m’avoir laissé une trace de votre passage sur le blog; c’est une attention à laquelle je suis sensible.
      Merci à vous et, je l’espère, à bientôt.

  3. En la circonstance, ce premier disque par ce tout jeune Galilei Consort, m’aura donné à entendre ici la magnifique perle qu’est la Sonata per l’Elevatio, de Giovanni Antonio Rigatti.
    Concernant la Messe pour la naissance de Louis XIV, de Giovanni Rovetta, les deux extraits que tu as la générosité de partager dans ton très bel article sont agréables à l’oreille — à défaut de vraiment émouvoir.
    Reste que, tout comme toi, « on observera l’évolution avec intérêt dans les années à venir » de ce jeune ensemble.
    Je t’embrasse, mon ami.

    • Honnêtement, et je pense que tu l’as bien compris ami Cyrille, la Messe de Rovetta n’est pas, à mon avis, une œuvre franchement inoubliable, et un des grands mérites de ce disque du Galilei Consort est d’en avoir rehaussé l’intérêt en la sertissant dans un programme de fort belle tenue. La Sonata de Rigatti est une pièce tout à fait séduisante, mais j’aime aussi beaucoup le motet O Maria, quam pulchra es que je trouve d’une merveilleuse fluidité.
      Suivons ce jeune ensemble avec bienveillance; je suis curieux de voir comment il abordera des œuvres un peu plus substantielles.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse.

  4. lenormand rémi et monique

    18 novembre 2016 at 15:46

    Cher Jean-Christophe,
    Merci encore pour la critique de ce très beau disque qui nous rappelle l’émotion ressentie au concert donné dans notre cher festival D’ Arques La Bataille où Jean-Paul Combet sait donner à tous les plaisirs musicaux les plus raffinés. Nous aussi regrettons l’absence de cette absolue magnifique Lucile Richardot dont les qualités sont trop nombreuses pour les préciser ici. Il suffit pour se rendre compte de ces dernières qualités de l’écouter et la voir chanter fréquemment à Arques La Bataille et dans la chapelle du lycée Corneille de Rouen, chapelle absolument magnifique à tous points de vues .
    Bon ouiquende et travaillez bien à la critique du prochain enregistrement.

    Amitiés.

    Rémi et Monique Lenormand.

    • Chers Monique et Rémi,
      Je savais que ce programme serait enregistré, mais j’ignorais quand exactement. En tout cas, moi qui espérais que le passage au disque éliminerait les inégalités d’un concert dont la mise en place m’avait semblé quelquefois perfectible, je suis servi ici. Vous avez raison de souligner à quel point ce projet s’inscrit parfaitement dans la philosophie d’un festival exigeant comme l’est celui d’Arques-le-Bataille qui va, je l’espère, nous offrir encore de belles découvertes de ce genre.
      La prochaine chronique sera pour le dimanche qui vient, j’ai eu l’esprit quelque peu buissonnier durant le week-end qui vient de s’écouler. Je vous remercie pour votre fidélité et vos encouragements et vous donne donc rendez-vous très bientôt.
      Belle semaine à vous et amitiés.
      Jean-Christophe

  5. Une page d’histoire en musique 🙂
    Le règne de Louis XIII « le Juste », grand roi exceptionnellement sous-estimé, annonce celui de son fils, avec moins de faste mais un vrai sens de l’état. D’ailleurs, Louis XIII fut le dernier roi que la France pleura.
    Alexandre Dumas a fait beaucoup de mal à sa postérité… Sa personnalité était bien plus complexe que ce qui ressort de la lecture des « Trois Mousquetaires » 😉 Il fut également un ami des arts et de la culture.
    Très beaux extraits musicaux, comme toujours 🙂

    • On a du mal à aller contre sa nature et puis j’aime assez mêler les matières, quelques éléments historiques succincts (ce ne sont ici que de petites chroniques) permettent souvent de mieux contextualiser ce que l’on va entendre 😉 Je partage tout à fait votre avis pour ce qui est de Louis XIII et du mauvais sort que lui a fait Dumas — quel dommage.
      [Pour l’anecdote, je vous réponds en écoutant des Suites pour violoncelle seul de J.S. Bach trouvées à l’Occase de l’Oncle Tom, me disant que vous n’aimeriez sans doute pas trop cette proposition 😀 ]

  6. Bonjour cher Jean-Christophe

    Si l’émotion ressentie n’est pas la même que celle ressentie pour les sonates du Rosaire, j’ai pris beaucoup de plaisir à écouter ces extraits.
    Merci aussi pour cette belle chronique qui enrichit mon peu de connaissance dans le domaine de la musique classique, chronique claire, riche et très agréable à lire.
    Je passe toujours un très beau moment « chez toi ».
    Quant au tableau, c’est une petite merveille , j’ai pu en observer tous les détails , Merci 🙂

    Merci infiniment pour tout !!
    Je te souhaite une journée aussi belle que possible.
    Je t’embrasse bien fort cher Jean-Christophe 🙂

    • Bonsoir chère Tiffen
      Ce sont des œuvres au propos et aux ambitions tellement différents que je ne me risquerais même pas à les comparer 😉 Ceci dit, j’aime les deux quand bien même cette Messe de Rovetta ne me semble pas tutoyer les sommets de la musique occidentale.
      Je suis ravi que tu aies pris plaisir au moment que tu as passé ici et je te remercie pour la trace de ton passage que tu as eu la gentillesse de laisser sur le blog.
      Je t’embrasse bien fort et te souhaite une belle semaine.

  7. Toujours un plaisir de retrouver votre chronique et ces extraits de musique.

  8. Bénédicte Gaulard

    27 novembre 2016 at 18:08

    J’aime beaucoup, cher Jean-Christophe, vos propos sur la naissance et la vie du roi, et les remarques sur le tricentenaire qui, il me semble, a davantage fait la part belle aux arts visuels. ..et, il faut bien l’avouer, au tourisme !. J’ai relevé avec bonheur votre remarque sur la course du soleil, car, ne connaissant pas cette messe, je l’ai trouvée pleine d’emphase, préfigurant le règne et les arts à venir, même s’il manque, pour ma part, un peu d’émotion, mais que ces moments solennels ne
    peuvent forcément capter. Et votre choix de tableau est beau ! Merci, cher Jean-Christophe, pour ces chemins toujours renouvelés.

    • Je suis très heureux que cette chronique versaillaise vous reconduise par ici où vous manquiez, chère Bénédicte, et pas totalement surpris que vous vous sentiez « chez vous » dans cet univers.
      Je tombe d’accord avec vous pour souligner qu’ici la pompe nuit quelque peu à l’émotion, mais je crois que cette dernière n’était pas vraiment le propos de cette Messe qui immortalise l’événement de la naissance royale tout en jetant sur le règne à venir une prémonition parfois assez troublante — les artistes sont parfois un peu médiums. J’ai été ravi de pouvoir trouver un tableau présent dans les collections de Versailles; il m’a permis, en quelque sorte, de boucler la boucle.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous adresse de bien amicales pensées.

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