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Les Frères Le Nain
(Antoine, c.1600-1648, Louis, c.1603-1648, Mathieu, c.1607-1677),
L’Adoration des bergers, c.1640
Huile sur toile, 109,2 x 138,7 cm, Londres, The National Gallery

 

Même si ses détours sont passionnants, comme l’a une nouvelle fois démontré O Mysterium, sa brillante anthologie dédiée à Henry du Mont parue au printemps 2016 que je vous recommande chaleureusement, l’Ensemble Correspondances ne saurait demeurer trop longtemps loin de Marc-Antoine Charpentier qui est, en quelque sorte, son génie tutélaire et dont il sert les œuvres avec une constance et une conviction que seuls quelques commentateurs de mauvaise foi pourraient contester. Pour qui a un petit passé de mélomane, l’évocation de la Pastorale de Noël fera immanquablement surgir le souvenir d’un disque noir à la pochette ornée d’un détail de l’Adoration des Bergers de Georges de la Tour, enregistré en mai 1981 par Les Arts Florissants et devenu tellement mythique qu’il en a malheureusement fait négliger celui réalisé quinze ans plus tard par le Parlement de Musique, dont il ne faudrait pas oublier qu’il a toujours eu des choses très justes à dire sur le répertoire baroque français.

La Pastorale sur la naissance de notre Seigneur Jésus-Christ H. 483 a été composée en 1684 pour les musiciens que Marie de Lorraine entretenait en son hôtel de Guise, une réunion de talents rejointe au retour de son séjour italien, à la fin des années 1660, par Charpentier. On pourrait parler à son propos de partition modulaire, puisque le compositeur a écrit deux versions alternatives de la seconde partie (H. 483a et H. 483b) pour des exécutions postérieures en 1685 et 1686 ; il s’agit, en tout cas, d’une œuvre à bien des égards atypique qui donne une bonne idée de la liberté d’expérimentation créative qui régnait dans l’enclave de la rue du Chaume, à l’abri des contraintes et des intrigues de la cour où se forgeait l’idiome musical officiel du règne de Louis XIV.

Construite, donc, en deux parties sur le modèle des Histoires sacrées, elle utilise, contrairement à ces dernières, le français en lieu et place du latin et l’on déplore que l’auteur des textes soit resté anonyme tant, en dépit de quelques menues facilités, la clarté de sa langue et la beauté de certaines de ses images le signalent comme un maître. Au même titre que les Frères Le Nain dans le domaine de la peinture quelques décennies plus tôt, Charpentier parvient, tout au long de la Pastorale, à opérer une fusion souvent saisissante entre la solennité du sujet – la première partie insiste principalement sur la venue du Rédempteur des péchés de l’Homme – et l’atmosphère de simplicité naïve propre aux évocations bucoliques, les acteurs principaux de la seconde partie étant les bergers. Cette dernière est celle où se concentre véritablement l’action de l’histoire que nous conte le compositeur – qu’elle s’ouvre, dans sa rédaction initiale, sur les mots « Pasteurs, éveillez-vous » ne doit évidemment rien au hasard et cette injonction s’adresse évidemment également à l’auditeur pour mieux le faire participer au mystère – qui après avoir dessiné, d’un pinceau souvent méditatif, le paysage tant pictural que moral où palpite l’attente du Sauveur, s’attache de façon plus précise aux émotions, de l’insondable tristesse (« Hélas cette brebis si chère » de la bergère affligée par le carnage des loups) à l’allégresse devant la naissance du Christ (début de la scène 6), rendant souvent indistincte la frontière entre sacré et profane. À chaque instant, Charpentier fait montre de ses exceptionnels talents de dramaturge, non seulement dans l’agencement des épisodes qui tisse un fil narratif continu et sans temps mort malgré les instants où la veine contemplative prend le dessus, mais aussi dans les alternances qu’il créée entre les passages confiés aux solistes et ceux dédiés aux ensembles pour sans cesse relancer l’action, comme de coloriste, utilisant toute la palette des instruments et des voix pour peindre une émotion ou une image fugitives, mais sachant également puiser dans les ressources offertes par le silence ; des moments comme « Cieux, répandez votre rosée » ou « Le soleil recommence à dorer nos montagnes » laissent profondément admiratif devant sa capacité à suggérer, avec une grande économie de moyens, des espaces immenses.

Les Antiennes « O » de l’Avent judicieusement proposées en complément de programme reviennent au latin. Ces miniatures destinées à l’office, débordantes de l’attente fiévreuse du Sauveur, sont autant de joyaux minutieusement ciselés où aucun effet rhétorique n’est laissé au hasard et où la force des mots règne d’autant plus en maîtresse que la concision leur impose une immédiate incandescence. Du populaire ennobli par le regard de l’artiste des Le Nain qui marquait l’inspiration de la Pastorale, Charpentier nous entraîne ici vers les Nuits de Georges de la Tour et leurs scènes vibrant d’une brûlante abstraction.

Il s’est indéniablement passé quelque chose dans la manière de l’Ensemble Correspondances après sa résurrection du Concert Royal de la Nuit, comme si la confrontation directe avec l’univers du théâtre profane avait levé des inhibitions et insufflé une urgence dramatique qui ne s’exprimait jusqu’alors que timidement. Dans la droite ligne d’un disque du Mont traversé par la passion, ce Charpentier se distingue par la ferveur communicative qui ne le quitte pas un instant et par une réalisation si parfaitement maîtrisée que toute comparaison avec des lectures antérieures de la Pastorale se révèle rapidement cruelles pour ces dernières. Une chose éclate ici avec évidence : à l’opposé des démarches dictées par la seule volonté de faire des « coups », la dimension dans laquelle se meuvent Sébastien Daucé et ses musiciens est celle du long terme et de l’approfondissement, ce qui rend leur approche d’une justesse extrêmement convaincante. Qu’il est bon d’écouter des chanteurs qui ont travaillé leur diction au point de rendre superflu l’usage du livret et ne se contentent pas de délivrer de belles lignes vocales – ce qui ne les empêche d’ailleurs pas d’être magnifiques – mais s’investissent pleinement pour camper leurs personnages de façon vivante et crédible ; il n’y a pas chez eux une once d’afféterie ou de fadeur, mais une attention aux mots, une éloquence de feu et une tendresse absolument irrésistibles. Le bonheur est le même du côté des instrumentistes aux traits précis, à la discipline exemplaire, à la palette de couleurs chatoyante, aussi à l’aise dans l’exaltation que dans le murmure. Tous ces musiciens sont, de façon audible, habitués à travailler ensemble : leur complicité est palpable et ils aiment sans concession le répertoire qu’ils servent. Ils ont la chance d’avoir à leur tête, en Sébastien Daucé, un chef qui ne cède à aucun effet facile ou superflu dicté par le goût du jour et pour lequel l’exigence et la cohérence sont des vertus cardinales. La vision qu’il délivre est intensément réfléchie – il me semble, de surcroît, que c’est la première fois que sont proposées au disque les différentes moutures de la Pastorale – et pourtant très libre et fluide, constamment émerveillée ; c’est probablement pour cette raison qu’elle est invariablement touchante et habitée et qu’on y revient toujours avec un plaisir et une reconnaissance renouvelés.

Le cycle 2016 des chroniques de Wunderkammern se referme donc sur un disque en tout point réussi et indispensable qui constitue, selon moi, un apport majeur à la discographie de Charpentier, dont je sais que Correspondances va poursuivre l’exploration. Cette réalisation m’a fait songer en permanence au titre d’un des rares tableaux religieux de François Boucher, peint en 1750 pour la chapelle privée de Madame de Pompadour et merveilleusement senti, dont le thème est justement la Nativité : La Lumière du monde.

marc-antoine-charpentier-pastorale-de-noel-ensemble-correspondances-sebastien-dauceMarc-Antoine Charpentier (1643-1704), Pastorale sur la naissance de notre Seigneur Jésus-Christ H. 483, 483a & 483b, Grandes Antiennes O de l’Avent H. 36-43

Ensemble Correspondances
Sébastien Daucé, orgue & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée : 81’20] Harmonia Mundi HMC 902247. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. O clavis David H. 40, grande antienne de l’Avent

2. Pastorale H. 483 (I,1) : « Il est temps Seigneur que tu paraisses »

3. Pastorale H. 483 (II,6) : « Ne sont-ce pas nos bergers ? »

4. Pastorale H. 483a (II,5) : « Non, l’haleine secourable »

5. Pastorale H. 483b (II) : « Source de lumière et de grâce »