« Soustrais-toi, si tu peux, au tracas de tes affaires ; sinon, arrache-toi de là. »
Sénèque, À Lucilius, II, 19

Chapelle Saint-Nicolas, Alsace, août 2016

 

Ce maintenant traditionnel billet du premier de l’an est né par une de ces chaudes journées d’été comme l’Alsace sait en réserver, à l’ombre fraîche de la chapelle Saint-Nicolas près les ruines de Niedermunster et sous les bienveillantes frondaisons du chemin qui grimpe en sinuant vers le mont Sainte-Odile. On gagne beaucoup, je crois, à se mettre en retrait de ses activités, loin de toute forme de lien et de sollicitation, pour les considérer d’un œil différent.

Pour un blog comme Wunderkammern que je fais vivre, tant du point de vue éditorial que matériel, avec mes seules ressources, la communication est un enjeu de taille, non pour chatouiller le nombril du chroniqueur qui a honnêtement d’autres plaisirs, mais pour apporter de la visibilité aux projets qu’il souhaite défendre. Or, aujourd’hui, il est absolument inconcevable de se passer, sur ce point, de l’apport des réseaux sociaux ; une des décisions prises à la fin de cet été a pourtant été non de m’en extirper définitivement, ce qui n’arrivera que lorsque j’aurai trouvé un moyen aussi efficace pour diffuser mes publications, mais de prendre de claires et durables distances avec eux, une attitude qui a parfois été interprétée, à tort, comme un mépris d’autant plus inacceptable, pour ceux qui l’ont ressenti comme tel, qu’une des oukases de notre époque est de ne pouvoir émettre aucune critique sur ces fabuleux réseaux sauf à se faire traiter d’ennemi du progrès et d’une liberté de communiquer qui n’est, bien trop souvent, que celle de s’exposer en espérant se faire reluire. Chers utilisateurs de ces médias qui me liriez, sachez qu’à moins que se soient tissés entre nous de vrais liens, je n’éprouve aucun intérêt pour les photos de vacances, de décoration d’intérieur, de repas du jour, de fringues ou de bagnoles, pas plus que je n’ai envie de voir les ego-portraits des narcisses qui n’ont que leur miroir pour horizon – quelle stupide manie ont ces gens de ne pouvoir photographier un tableau ou un paysage sans y insérer leur trogne – et de subir ceux qui font étalage ou, pire, commerce de leur vie privée ; je me passe également fort bien des lamentations météorologiques éplorées à la première averse, des mondanités entre gourmés de même sérail, des réflexions philosophiques pour vade-mecum du concours de miss France, des commentaires des spécialistes biberonnés à Wikipédia, des larmes crocodiliennes qui ne mettent pas même vingt-quatre heures à sécher, des indignations et des slogans qui se rêvent tempétueux et ne sont que venteux. Je récuse absolument la tyrannie de l’hyper-connexion qui, selon le mot très juste entendu d’un pasteur, coupe les gens de leur intériorité, ainsi que l’obligation de la transparence, de l’emballement – quel ridicule de voir fleurir des « joyeux Noël » dès le 23 décembre – et de la sur-réactivité hystériques. Je ne crois plus aux réseaux sociaux autrement que pour les mises en contact qu’ils facilitent ; l’expérience m’a démontré qu’ils n’étaient pas aussi efficaces qu’on le prétend pour favoriser l’accès à du contenu, du moins si celui-ci fait plus de cinq lignes ou ne se résume pas à une image : j’ai pris tant et tant de pratiquants de ce qu’une amie nommait pertinemment le « clic furtif hypocrite » en flagrant délit de lecture cursive, voire inexistante, que je serais bien sot de me faire encore des illusions. Si j’ai une dette envers 2016, année cruelle qui a tant meurtri la France et a par ailleurs enlevé nombre de talents en donnant souvent le sentiment qu’un monde était en train de disparaître, c’est de m’avoir ramené vers cet essentiel qu’est la liberté. Entendons-nous bien, je ne dis surtout pas : « faites comme moi », mais je dis plus que jamais : « faites ce que vous voulez mais ne me demandez ni d’acquiescer, ni de vous imiter. »

Il y aura sans doute peu d’évolutions profondes dans la ligne de Wunderkammern durant cette nouvelle année ; l’accueil réservé aux quelques recensions de livres publiées en 2016 m’incite à poursuivre mon effort dans ce domaine, et les désinscriptions consécutives aux chroniques de disques hors du champ de la musique dite classique, y compris celles de tel ou tel musicien dont j’ai autrefois soutenu le travail avec constance, ne me découragent pas de persévérer ; je n’écris pas pour me faire cajoler par un microcosme d’esprits qui faute d’être aussi supérieurs qu’ils l’imaginent ne peuvent souvent se prévaloir que d’être installés ; je ne retiens personne, n’ai rien à vendre et rien à gagner ; je ne m’exprime que sur des projets qui me touchent sans me préoccuper de quoi que ce soit d’autre. Je revendique également cette liberté-ci et laisse bien volontiers aux commentateurs et polémistes des réseaux sociaux le soin de tenir ces salons pour lesquels je ne suis définitivement pas fait. J’ai lancé, il y a quelques jours, un projet parallèle à ce blog-ci ; son titre, La belle Alsace, en explicite le propos et j’invite avec plaisir celles et ceux d’entre vous qui le souhaiteraient à lui rendre une petite visite.

2017 sera marquée par des commémorations autour de deux compositeurs qui me sont depuis longtemps chers, Claudio Monteverdi et Georg Philipp Telemann ; je pense néanmoins que je tenterai plutôt de mettre l’accent (sans qu’il soit envahissant) sur un autre anniversaire, celui de la Réforme, événement historique dont on sait quelle floraison musicale il provoqua, engendrant un répertoire qui a toujours été un de mes sujets d’exploration favoris.

Cette année sera, en France, électorale et on peut conjecturer sans être grand clerc que les caniveaux y seront abondamment remplis. Pendant que les myrmidons qui seront demain au pouvoir fourbissent leurs armes, des nouvelles assez alarmantes continuent à arriver, la culture étant systématiquement la première sacrifiée sur l’autel des économies, victime du peu de goût qu’ont pour elle des édiles prompts à instruire son procès en élitisme pour mieux la condamner, procédé d’autant plus scandaleux lorsque l’on sait que nombre de collectivités territoriales ont continué à recruter abondamment en faisant fi de tout équilibre budgétaire ; du Musée des Beaux-Arts de Chartres fermé jusqu’à nouvel ordre dans une indifférence assez consternante aux subventions retirées par la ville d’Auxerre à l’ensemble La Fenice, il y a du souci à se faire, d’autant que la culture demeure, pour l’heure, la grande absente des débats politiques d’avant la présidentielle. Il est à souhaiter que les citoyens seront vigilants lorsqu’ils useront d’une de leur libertés, qui est celle du choix qu’ils feront dans le secret de l’isoloir.

En ce premier jour de l’année, je vous adresse, chers lecteurs, tous mes sincères vœux pour un bel et libre 2017. J’ai une pensée toute particulière et chaleureuse pour ceux d’entre vous que je sais avoir été cruellement éprouvés en 2016.

À bientôt et merci pour votre fidélité.

Accompagnement musical :

Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1947), Symphonie n°5 en ré mineur, Reformations-Symphonie : [IV] Choral « Ein feste Burg ist unser Gott » – Andante con motoAllegro vivaceAllegro maestosoPiù animato poco a poco

Orchestra of the 18th Century
Frans Brüggen, direction

Symphonies 3 à 5. 1 double CD Philips 456 267-2. Indisponible.