Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Un salon en forêt. Œuvres pour orchestre de Kalliwoda par Frieder Bernius

Ferdinand Georg Waldmüller (Vienne, 1793 – Hinterbrühl, 1865),
Vue du Prater, 1830 ?
Huile sur bois, 71 x 91,5 cm, Berlin, Alte Nationalgalerie

 

Si quelques grands noms semblent définir à eux seuls le paysage de la musique orchestrale composée en terres germaniques durant le XIXe siècle, l’impressionnante ligne de crête qu’ils constituent accroche tellement le regard qu’elle le distrait souvent de se porter vers des vallées moins éclairées, plus secrètes et par là-même plus rarement voire jamais explorées.

Johann Wenzel Kalliwoda fait partie de ces compositeurs qui seraient demeurés dans l’ombre si une poignée d’interprètes et de labels courageux ne s’était attachée à exhumer et à faire entendre des œuvres que l’on aurait tort d’écarter en bloc sur la foi de simples préjugés. Né à Prague en 1801, il fut, en effet, un virtuose du violon dont l’abondante production de plus de 450 œuvres a parfois été sévèrement jugée par la postérité, pas complètement à tort s’agissant de certaines pièces de salon parfaitement oubliables, alors qu’un Robert Schumann goûtait fort ses symphonies. Formé au conservatoire de sa ville natale avant d’intégrer l’orchestre du Théâtre de Prague à l’âge de 15 ans, ce qui donne une idée de ses capacités, il s’embarqua en 1821 pour une tournée qui lui permit d’être remarqué par le prince Karl Egon II von Fürstenberg. Celui-ci lui offrit la perspective d’un emploi stable en lui proposant de devenir Kapellmeister de sa cour de Donaueschingen. Kalliwoda prit ses fonctions en décembre 1822 et les tint durant plus de quarante ans, ne prenant sa retraite qu’en juin 1866 bien que son aura ait graduellement pâli à partir de la fin des années 1840, sa position s’étant vue fragilisée par un contexte politique instable. Retiré à Karlsruhe en octobre, il y mourut quelques semaines plus tard, le 3 décembre ; le Leipziger Allgemeine musikalische Zeitung lui rendit un hommage mitigé en le désignant comme « un compositeur très apprécié dans les années trente et quarante (…) ; par la suite, il a été relégué à l’arrière-plan par des compositeurs plus originaux et plus importants. »

Un des intérêts du programme élaboré par Frieder Bernius, qui signe ici sa deuxième incursion dans le legs de Kalliwoda, est de donner une juste idée du caractère double de sa musique, partagée entre des partitions conçues dans le but de flatter les auditoires en cherchant toujours la voie d’un équilibre impeccable entre charme mélodique – une des marques de fabrique du compositeur – et virtuosité, et d’autres nettement plus accidentées et exigeantes où se font entendre des accents plus personnels. En trois mouvements enchaînés, le Concertino pour violon et orchestre n°1 op. 15 (1829) est tout à fait représentatif de la première tendance avec son esthétique proche du Biedermeier, bien qu’il débute avec une évocation orchestrale du lointain cher aux Romantiques (timbales dans la nuance piano et appels de cor), témoin des recherches de l’auteur pour faire coexister deux univers a priori peu compatibles ; l’entrée du soliste apporte immédiatement une note de légèreté dans une atmosphère jusqu’alors empreinte d’une solennité un rien martiale qui s’éclaire à présent en prenant parfois des teintes mozartiennes, tantôt joueuses, tantôt tendres ; allante mais sans excès, la partie centrale se place sous le signe d’une sérénité ponctuée de touches discrètement lyriques conduisant au Rondo final très assuré qui se fait progressivement plus pressant puis galopant pour mieux exalter le brio du soliste. De quinze ans postérieures, les Variations pour clarinette et orchestre op. 128 débutent également de façon inattendue, par un sombre Allegro agitato en si bémol mineur qui agit comme un très efficace lever de rideau. Cette ambiance relativement incertaine et ponctuellement orageuse ne tarde cependant pas à se détendre jusqu’à se parer subrepticement d’un soupçon de très chic déboutonné tandis que Kalliwoda exploite avec autant de gourmandise que de science les qualités de chant de l’instrument dont il traite la partie dans un esprit assez clairement opératique.

Écrite à Donaueschingen, la Symphonie n°1 op. 7 n’en fut pas moins créée, avec un énorme succès, à Prague en décembre 1825 lors de la première visite du compositeur dans sa ville natale après sa prise de fonctions à la cour. Elle offre une excellente illustration, comme d’ailleurs toutes ses symphonies en mineur, en particulier la saisissante n°5 en si mineur (1840), des ambitions artistiques d’un musicien qui ne souhaitait pas se cantonner à des démonstrations de salon. De facture très classique avec son introduction lente (un largo chromatique) et son menuetto en troisième position, l’œuvre n’en demeure pas moins animée par un authentique souffle romantique dans ses mouvements extrêmes, oscillant entre les éclairs inquiétants et la tension dramatique propres à la tonalité de fa mineur et des trouées nettement plus lumineuses et gorgées d’espérance dans l’Allegro liminaire, et prenant quelquefois un caractère sévère dans le Finale avec son fugato central contrastant avec des tournures plus dansantes, tandis que le vaste Adagio ma non troppo en ré bémol majeur mise sur l’harmonie née de mélodies simples – il y passe une fraîcheur qui doit, là encore, beaucoup à Mozart – mais amples et s’élargissant jusqu’à revêtir un caractère hymnique qui n’est pas sans évoquer le Haydn des Symphonies londoniennes. Malgré le léger déséquilibre de ses proportions, cette Première symphonie se révèle attachante sur bien des points, puisque l’on y sent Kalliwoda payer sa dette envers ses modèles (ceux du classicisme viennois) tout en mettant en place les éléments d’un style personnel fait de fougue et d’urbanité, avec une attention constante portée à la fluidité et au chant, qui connaîtra son plein développement à partir de 1830.

La curiosité toujours en éveil de Frieder Bernius l’a déjà conduit à de nombreuses reprises à s’intéresser aux œuvres orchestrales de compositeurs méconnus, tels Burgmüller ou Knecht, et à en livrer des interprétations stimulantes à la tête sa Hofkapelle Stuttgart jouant sur instruments anciens, une configuration qui est malheureusement toujours loin d’aller de soi aujourd’hui. Conjuguant parfaitement sens de l’architecture, finesse des nuances et souffle narratif, son approche de Kalliwoda se révèle absolument convaincante, car pleinement en phase avec les enjeux d’une musique moins univoque que ce qu’un regard trop hâtif pourrait laisser supposer. Les deux solistes épousent totalement la vision du chef ; le jeu très droit mais plein de vigueur et de subtilité de Daniel Sepec, violoniste que l’on retrouve souvent aux côtés d’Andreas Staier, ne plaira guère à ceux pour qui la musique du XIXe siècle doit patauger dans le vibrato, mais son alacrité me semble tout à fait répondre aux intentions du Concertino, tandis que l’élégance racée, la rondeur chaleureuse et parfois espiègle du clarinettiste Pierre-André Taillard font de l’Introduction et Variations un délicieux moment de sensualité, de chant et de liberté. On n’adressera que des louanges à la lecture de la Symphonie n°1, tendue et tenue de main de maître de la première à la dernière note par un Bernius qui sait obtenir le meilleur de son très bel et très réactif orchestre en matière de dynamiques, de cohésion et de couleurs ; il n’y a ici rien de précipité ni d’émacié, les phrases ont le temps de respirer et de s’épanouir, les climats de s’installer sans que rien paraisse jamais forcé ou pesant.

Si vous appréciez déjà la musique de Kalliwoda, ce disque passionnant et réussi vous donnera sans doute trois raisons supplémentaires de vous réjouir, et si vous n’aviez jusqu’ici jamais entendu ne serait-ce que son nom, il vous offre une occasion idéale pour faire connaissance avec lui. On espère qu’il sera offert à Frieder Bernius de compléter son parcours en compagnie d’un compositeur avec lequel ses affinités sont évidentes et qui mérite mieux qu’un oubli poli.

Johann Wenzel Kalliwoda (1801-1866), Symphonie n°1 en fa mineur op. 7, Concertino pour violon et orchestre n°1 en mi majeur op. 15*, Introduction et Variations pour clarinette et orchestre en si bémol majeur op. 128**

*Daniel Sepec, violon
** Pierre-André Taillard, clarinette
Hofkapelle Stuttgart
Frieder Bernius, direction

1 CD [durée : 57’12] Carus 83.289. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

 

Extraits choisis :

1. Symphonie n°1 : [I] LargoAllegro

2. Concertino pour violon et orchestre n°1 : [III] Rondo. Allegretto grazioso

14 Comments

  1. En 2006, Frieder Bernius à la tête de la même Hofkapelle Stuttgart donnait les Cinquième et Sixième symphonies (si mineur et sol mineur) chez Orfeo. Il poursuit avec ses musiciens ici l’aventure passionnante et nécessaire de (re)découverte de Kalliwoda. Les mélomanes ne peuvent que saluer ce travail, tant celui-ci, parfaitement équilibré et pensé, participe de sortir effectivement d’un injuste « oubli poli » la musique de ce grand mélodiste.
    Je t’embrasse, ami J.-Ch.
    P.-s. l’amoureux des arbres que je suis est comblé par cette Vue du Prater, de Ferdinand Georg Waldmüller, que tu as également la générosité de partager ici.

    • Frieder Bernius a effectivement bien œuvré pour la redécouverte de Kalliwoda, ami Cyrille, et c’est une bonne raison supplémentaire pour moi (ça en fait un certain nombre) de lui être fidèle. Il me semble qu’il est l’homme de la situation, tant son tempérament s’accorde à l’art d’un compositeur dont il me paraît avoir tout compris ou presque.
      J’ai eu bien sûr une pensée pour toi en publiant cette chronique qui explore « tes » terres de prédilection, mais je ne savais pas que l’illustration – dont le choix ne doit évidemment rien au hasard – te plairait à ce point.
      Je te remercie pour ton commentaire, le premier ici, et te souhaite un heureux dimanche.
      Je t’embrasse.

  2. Michelle Didio

    29 janvier 2017 at 12:32

    Caractère et élégance, telles sont les deux composantes que je choisis pour qualifier ce compositeur romantique qui ne manque pas de charme. Il me reste à le découvrir à travers le disque pour en apprécier davantage les qualités. Merci, cher Jean-Christophe, pour votre oeuvre d’éclaireur et de merveilleux passeur. Je vous souhaite un dimanche des plus appréciables, sans oublier de vous adresser mes amicales pensées.

    • Votre définition est parfaite, chère Michelle, et je suis convaincu que Kalliwoda se reconnaîtrait dans ce portrait. On aurait tort, je crois, de se priver de sa musique, en particulier lorsqu’elle est aussi bien servie que par Frieder Bernius, et je me réjouis de savoir que vous ferez bientôt plus ample connaissance avec elle.
      Je me fais un devoir mais également un plaisir de sortir des sentiers battus pour ce qui regarde les disques que je chronique et je compte bien poursuivre dans cette voie; votre retour comme vos encouragements me sont précieux et je vous en remercie.
      Je vous souhaite une belle soirée dominicale et vous adresse de bien amicales pensées.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe

    Pour ma part, je ne connaissais pas Johann Wenzel Kalliwoda , et en écoutant ces extraits, je le regrette bien. Comme c’est beau !! J’aime beaucoup le violon, et là, avec une telle virtuosité, c’est magnifique !!

    Prénom oblige, je ne peux qu’aimer le tableau, qui va encore une nouvelle fois parfaitement avec ta chronique.

    Comme j’aime ton écriture !! J’ai souri à certaines phrases, même si ce n’était pas le but. Je suis ravie, au fil de tes chroniques, j’enrichis un peu ma culture musicale qui je dois l’avouer comporte de nombreuses lacunes, mais grâce à toi, j’apprends et j’apprends encore..

    Je te remercie infiniment pour ce beau moment, en te souhaitant un bel après-midi, ensoleillé ou pas, mais avec la musique, le soleil brille toujours n’est-ce-pas ?

    Je t’embrasse bien fort.
    A très vite…..

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Nous avons tous nos lacunes et sans doute serais-tu surprise par l’étendue de certaines des miennes. J’ai croisé le chemin de Kalliwoda il y a quelques années déjà et je m’étais juré de revenir vers sa musique lorsque l’occasion m’en serait donnée; c’est aujourd’hui chose faite et j’espère que cette modeste chronique donnera l’envie à quelques-uns d’aller y écouter de plus près à leur tour.
      Le temps a été par instants presque printanier ici aujourd’hui, peut-être un effet de ces belles harmonies, va savoir ? J’espère que tu as passé un bon dimanche de ton côté.
      Je t’embrasse bien fort en te remerciant pour ton mot.
      À bientôt.

  4. J’écoute … c’est beau !
    Tu connais mon affection pour le violon…
    Bon lundi

  5. jean pierre jacob

    31 janvier 2017 at 11:49

    Merci, Jean Christophe pour cette mise en vedette de Johann Wenzel Kalliwoda, violoniste directeur de la musique du prince Karl Egon II von Furstenberg à Donaueschingen dans la première moitié du 19° siècle et compositeur actif de près de 250 numéros d’opus. Votre chronique du CD, les extraits et le tableau en exergue m’ont permis aussi de compléter et préciser mes maigres connaissances de la période Biedermeier, et de retrouver chez moi un peu perdu dans mes alignements de CD , un enregistrement Naxos 1995 de Variations et Rondo pour basson et orchestre composé par Kalliwoda en 1835 . Des raisons suffisantes pour commander le disque et aller plus loin dans l’écoute d’autres oeuvres de ce compositeur à redécouvrir.

    Maintenant deux détours provoqués par votre envie de nous faire partager Kalliwoda

    Dans cet enregistrement Naxos, se trouve aussi une Fantaisie pour Basson de Conradin Kreutzer (1780-1849) .Coincidence, j’ai entendu sur France Culture la semaine dernière , une émission de la Grande Table consacrée à un livre évoquant un épisode de l’histoire musicale allemande légèrement antérieur :
    http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/la-sonate-bridgetower

    J’ai aussi recherché le Prater de Vienne et ce qu’il est devenu depuis Waldmüller: si vous tapez Prater sur votre ordinateur, vous verrez qu’on est toujours dans une vallée, qu’il y a toujours des arbres mais que le décor a bien changé. De nos jours, on peut bien sûr interpréter ces changements à la lumière des méthodes de l’histoire écologique du paysage européen.

    • Un ami qui commente régulièrement sur le blog m’a favorablement parlé de la Sonate à Bridgetower, si bien que cet ouvrage va sans doute rejoindre ma liste de lecture de ce début d’année; j’apprécie tout particulièrement, en tout cas, que vous preniez le temps de faire remonter ce genre de suggestion jusqu’à moi, ne vous en privez surtout pas.
      Comme toujours, ma chronique se veut un point de départ et je constate que vous lui avez donné de bien belles ramifications au travers de vos recherches personnelles; le Biedermeier est souvent regardé avec dédain, mais on y trouve des artistes remarquables, comme Waldmüller ou Spitzweg, pour ne citer que deux peintres. J’espère que ce disque consacré à Kalliwoda vous semblera digne de votre investissement.
      J’irai voir à quoi ressemble le Prater d’aujourd’hui, car si je n’en parle pas ici (ce sera pour La belle Alsace), tout ce qui touche aux parcs et aux jardins fait plus que m’intéresser.
      Grand merci, Jean-Pierre, pour votre commentaire.

  6. mireille batut d'haussy

    4 février 2017 at 21:27

    rien de savant, juste un grand sourire, des souvenirs d’enfant. la grâce et l’ironie gourmande de si beaux moments jadis partagés.
    le bonheur, tout de même de pouvoir désormais compter avec ce disque que j’ignorai ; et Frieder Bernius, encore.
    pour le « reste », la joie prend toute la place. M.

  7. lenormand rémi et monique

    8 février 2017 at 09:40

    Merci encore pour cette nouvelle  » trouvaille »! L’extrait proposé donne fortement envie d’aller bien plus loin. Il est vrai que l’ensemble dirigé par Frieder Bernius est réellement exceptionnel par sa qualité et sa finesse d’interprétation. Nous connaissons le chef et son ensemble grâce à un merveilleux enregistrement datant de 1990: Jan Dismas Zelenka, une pure merveille aussi que cette Missa Dei Filli. (harmonia Mundi). Continuons de cheminer ensemble sur le chemin des véritables découvertes à l’écart du show bizz.

    Bonne journée.

    Amitiés.

    Rémi et Monique.

    • Chers Rémi et Monique,
      Je tiens beaucoup à préserver ma possibilité de mettre en lumière des répertoires que l’on n’attend pas forcément sur ce blog, qu’il s’agisse de la musique romantique ou de celle que l’on dit « populaire »; certains m’en tiennent rigueur, mais je ne compte pas me restreindre, quitte à y laisser quelques plumes.
      J’apprécie beaucoup le travail de Frieder Bernius sur la période classique et le XIXe siècle dans lesquels je le trouve assez irremplaçable aujourd’hui; même s’ils ont excellente presse, je goûte moins ses Zelenka qui, à mon avis, manquent d’angles. Si vous ne les connaissez déjà, tentez de découvrir les enregistrements du même compositeur par l’Ensemble Inégal, je pense que vous mesurerez la différence.
      Je vous remercie pour votre commentaire et votre ouverture d’esprit.
      Amitiés.

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