Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Solve et coagula. Metamorfosi Trecento par La Fonte Musica

Maître anonyme, France (Paris),
Nature forgeant les animaux et les hommes, c.1405
Tempera, feuille d’or et encre sur parchemin, 36,7 x 26 cm (folio),
miniature extraite du Roman de la Rose, Ms. Ludwig XV 7, fol. 121v,
Los Angeles, The J. Paul Getty Museum (image complète du folio ici)

 

Le Trecento italien – notre XIVe siècle – compte sans doute parmi les époques les plus régulièrement explorées par les ensembles de musique médiévale, souvent avec bonheur, comme l’ont démontré, entre autres, les disques de La Reverdie, Micrologus ou Mala Punica. Déjà remarqué en 2011 avec un premier disque réussi documentant la vie musicale à la cour des Visconti à la fin de cette période (Le Ray au Soleyl, ORF éditions), La Fonte Musica nous revient après un (trop) long silence avec un programme dont le fil conducteur est la métamorphose.

Sans céder un instant à l’idée naturellement fausse d’une aurore renaissante qui disperserait les ténèbres médiévales, il n’en demeure pas moins que le sentiment d’une mutation souterraine et profonde à l’œuvre dans le domaine de la vie intellectuelle et artistique a dû alors effleurer plus d’une conscience. Un symbole éloquent pourrait en être la « conversion », au milieu du siècle, de Boccace dont le plus grand succès, le Décaméron, est clairement redevable envers les modèles du Moyen Âge, à ce qui ne se nommait pas encore humanisme. L’artisan de cette transformation fut son ami Pétrarque, passé maître dans l’art du dialogue avec les auteurs antiques au point de leur adresser des lettres formant le fascinant vingt-quatrième livre de ses Lettres familières, mais c’est à son initiateur en les mystères de la langue grecque, Leonzio Pilato, qu’il dut d’acquérir les connaissances nécessaires pour produire la Généalogie des dieux païens. Cet ouvrage fut une révélation ; il affirmait la valeur de la mythologie pour elle-même, hors de tous les filtres par lesquels les autorités religieuses la faisaient passer pour la rendre acceptable à leurs yeux — un excellent exemple de ce détournement d’écrits d’auteurs antiques au profit d’un usage chrétien est l’Ovide moralisé rédigé au tout début du XIVe siècle sur la base des Métamorphoses. En dépit de son inachèvement, la Généalogie des dieux païens connut un immense succès et devint une source d’inspiration inépuisable pour les peintres, les poètes ou les musiciens ; libérés du carcan de l’orthodoxie, les héros et les dieux de l’Antiquité pouvaient se lancer à la conquête des arts.

La musique n’échappait évidemment pas à cette effervescence qui redessinait progressivement les contours du monde. À Paris s’était élaborée dans les années 1310-1320, autour de Jean de Murs et de Philippe de Vitry, une façon de concevoir le flux musical en termes de rythme, de division du temps et de notation qui parut rompre si radicalement avec les pratiques d’un passé pourtant pas si lointain qu’on la nomma Ars nova. Ces innovations décisives parvinrent en Italie où elles servirent non de modèle absolu, mais de levain et d’aiguillon, les compositeurs ultramontains, au premier rang desquels Jacopo da Bologna (fl. 1340-1386 ?) et, à la génération suivante, Francesco Landini (c.1325-1397), les connaissant à l’évidence mais ayant développé leur propre esthétique, avec des formes autochtones comme le madrigale ou la caccia, une nette suprématie accordée à l’inspiration profane, un goût évident pour la suavité et à la fluidité mélodiques (se plaçant ainsi dans le sillage du dolce stil novo élaboré au siècle précédent entre autres par Dante) et une place non négligeable accordée à la virtuosité vocale — fort pertinemment, le programme propose un motet de Philippe de Vitry et une ballade de Guillaume de Machaut qui permettent de mesurer les différences mais également les points de rencontre entre les deux manières. La fusion de ces musiques métamorphosées et de cette mythologie retrouvée s’opéra tout naturellement et il faut imaginer à quel point les auditoires des cours, commanditaire en tête, pouvaient avoir le sentiment, en écoutant de telles œuvres, de baigner dans ce que leur époque produisait de plus innovant et de plus raffiné. Défilaient devant eux, suscitées par les souples entrelacs de la polyphonie, les évocations d’Orphée (Sì dolce non sonò, Landini), de Narcisse (Non più infelice, Paolo da Firenze), de Circé (Sì com’al canto della bella Yguana, Maestro Piero et Jacopo da Bologna) ou de Daphné (Qual perseguita dal suo servo Danne, Niccolò da Perugia) et, sur les harmonies chantournées et les modulations et dissonances savamment préparées d’un art qui, dans le dernier quart du siècle, évolua vers une subtilité croissante allant jusqu’au maniérisme, la belle Callisto (Calextone, Solage) et la sage Ariane (Par le grant senz d’Adriane, Filippotto da Caserta). Fascinants échos d’un monde en pleine mutation, dont le vertige est rendu avec beaucoup d’humour au travers de l’entrechoquement de différentes langues (latin, français, italien) dans Ie suy navrés/Gnaff’a le guagnele du toujours surprenant Antonio Zacara da Teramo (dont on rêve de disposer un jour d’un enregistrement de l’intégralité de l’œuvre connu), ces musiques tantôt enjouées, tantôt empreintes d’une nostalgie diffuse nous rappellent que la quête des humanistes ne se limitait pas à l’écrit mais englobait également le son ; il est émouvant de trouver ici les premières traces d’une recherche qui aboutira, au bout d’un siècle et demi d’incessants tâtonnements et d’autant de métamorphoses, à l’éclosion de la monodie accompagnée puis de l’opéra.

Les musiciens de La Fonte Musica s’emparent de ces œuvres avec autant d’expertise que d’affection et en livrent une lecture à l’atmosphère et au charme prenants. Là où d’autres ensembles ont pu faire le choix du foisonnement instrumental et de l’improvisation parfois surabondante, ils préfèrent s’en tenir, pour leur part, à une sobriété bienvenue qui n’est pour autant jamais synonyme de pâleur, de chétiveté ou d’ennui. Ils déploient tout au contraire une belle énergie afin de mettre en valeur les moindres inflexions des textes et leur faire dépasser leur statut d’allégorie pour en livrer une approche plus sensuelle et plus dramatique, avec une attention aux mots qui démontre qu’un des enjeux essentiels de ce répertoire qui s’est constitué en étroit rapport avec la littérature et, en particulier, la poésie, a été parfaitement saisi. Les voix sont souples et lumineuses, avec une indéniable présence et un très louable souci de clarté d’articulation et de lisibilité, en dépit d’un français ponctuellement perfectible (surtout dans la ballade de Machaut, difficilement compréhensible sans l’aide du livret). Jamais envahissants, les instrumentistes tiennent leur partie avec beaucoup de maîtrise et un raffinement qui n’aurait certainement pas déparé dans le cadre des luxueuses cours qui virent fleurir ces pièces ; outre un discret soutien rythmique, ils leur insufflent des touches de couleur particulièrement séduisantes. Intelligemment construit et interprété avec autant de sensibilité que de conviction et de discernement, ce programme confirme que Michele Pasotti et son ensemble ont trouvé avec le Trecento une terre d’élection propre à laisser se développer leurs belles qualités tout en leur permettant d’offrir à l’auditeur un regard éclairé et passionné sur un répertoire qui est loin d’avoir encore montré tous ses visages et révélé tous ses secrets.

Metamorfosi Trecento, transformations du mythe dans l’Ars nova. Œuvres de Francesco Landini (c.1325-1397), Paolo da Firenze (c.1388-ap. 1436), Jacopo da Bologna (fl. 1340-1386 ?), Philippe de Vitry (1291-1361), Guillaume de Machaut (c.1300-1377), Solage (fl. 1370-1403), Antonio Zacara da Teramo (c.1350/60-ap. 1413), Filippotto da Caserta (fl. seconde moitié du XIVe siècle), Maestro Piero (fl. première moitié du XIVe siècle), Niccolò da Perugia (fl. seconde moitié du XIVe siècle), Bartolino da Padova (c.1365-1405), Matteo da Perugia (fl. c.1400-1416)

La Fonte Musica
Michele Pasotti, luth médiéval & direction

1 CD [durée totale : 63’41] Alpha classics 286. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Jacopo da Bologna, Fenice fu’

2. Philippe de Vitry, In nova fert/Garrit Gallus/Neuma

3. Antonio Zacara da Teramo, Ie suy navrés/Gnaff’a le guagnele

4. Matteo da Perugia, Già da rete d’amor

18 Comments

  1. C’est beau ! bien pour un dimanche matin… le Moyen-Age a été une époque de rêve ?
    ça me fait penser à la petite vierge au fichu de Mesland qui a été exposée à Tours dans le cadre de 1500 (100 ans plus tard)
    Belle journée à toi, bises

    • Je ne pense pas que le Moyen Âge ait été une période de rêve, Catherine, pas plus que la Renaissance d’ailleurs — les sanglants débordements des guerres de religion du XVIe siècle nous le rappellent avec force. Ces musiques, en tout cas, nous permettent de renouer avec le côté lumineux du XIVe siècle.
      J’espère que ta journée au jardin a été belle et je t’embrasse en te remerciant pour ton commentaire.

  2. Michelle Didio

    19 février 2017 at 10:03

    Vous nous offrez une belle clarté pour ce dimanche. Merci pour cette chronique riche d’informations et de beaux extraits de musique vocale, cher Jean-Christophe. Je vous souhaite un dimanche lumineux. Bien amicalement.

    • Une chronique qui, je l’espère, ouvre sur d’autres chemins que pourront emprunter les plus curieux, chère Michelle. Ce moment de l’histoire qui a vu émerger l’humanisme est un des plus passionnants qui soient et ces musiques nous enseignent à le considérer sous un autre angle, plus large.
      Belle fin de dimanche à vous et merci pour votre mot.
      Bien amicalement.

  3. J’écoutais justement cet enregistrement hier ! Et je pensais à vous comme à Totor Subtil Ces musiques son fascinantes. L’ombre de Pedro Memelsdorff et de Mala Punica ne cesse pour moi de planer sur elles – depuis que j’ai eu la chance de les entendre en concert, un soir très tard, au Festival de Sainte, il y a… presque 25 ans déjà. Ici, le parti pris est différent et totalement réussi. Oubliées les cloches, plus discrète la flûte. L’envoûtement est toujours au rendez-vous avec ces musiques, marquées par une sorte d’affirmation, de revendication de la complexité, de la suavité, de l’intellectualisme. Comme un défi lancé par ces compositeurs (en dehors de Vitry, plus ancien) après les pestes de 1348 ayant décimé tant et tant de monde. Musiques à entendre avec en tête la fresque du Campo Santo de Pise, où le triomphe de la mort contrebalancé par les mille fleurs et les instruments du jardin des délices musicaux. (Ce qui fait que je regrette toujours l’absence de psaltérion dans ces interprétations.)

    • J’ai beaucoup pensé à Mala Punica – comment pourrait-il en être autrement – moi aussi en travaillant sur ce disque, cher Marc, car si je n’ai jamais entendu cet ensemble en concert, ses disques m’accompagnent depuis longtemps. Il me semble tout à fait intéressant de voir ici des musiciens prendre leurs distances, sans renier cet héritage, avec ces grands précurseurs pour tracer leur propre chemin et j’espère qu’ils poursuivront leur travail dans la même direction, ce répertoire du Trecento méritant d’être encore exploré.
      Merci pour votre intervention et belle soirée à vous.

  4. Bonjour Jean-Christophe,
    Bien que je ne prenne pas le temps de laisser de commentaires, je reste fidèle à votre Blog…
    Je suis, grâce à vous, devenu un inconditionnel de Vox Luminis, dont j’aurai déjà eu l’occasion d’entendre trois concerts… Ce matin, je fais une nouvelle découverte avec cet ensemble: La Fonte Musica… Les quelques extraits musicaux écoutés me vont droit au coeur: joyeux, émouvant, puissant, profond!!! Je m’intéresse peu à la musique médiévale, ce sera donc une bonne occasion d’en découvrir une facette… Il ne m’en faut pas plus pour me diriger vers le lien d’achat proposé… Et quelle n’est pas ma surprise de constater que la maison d’édition est la même que celle de l’ensemble Vox Luminis… La facture s’alourdira donc de deux autres albums…
    Merci Jean-Christophe et belle journée lumineuse.
    Thomas

    • Bonsoir Thomas,
      Je suis ravi de vous retrouver à l’occasion de cette chronique et d’apprendre qu’elle vous a plu. J’apprécie énormément, pour ma part, la musique médiévale et je me fais souvent reproche de ne pas écrire plus régulièrement à son propos, tant ce très riche répertoire n’a pas encore été gagné par la standardisation qui sévit hélas trop souvent entre autres dans le baroque.
      Je pense que ce disque ne vous décevra pas; il constitue une belle porte d’entrée dans le royaume foisonnant du Trecento, une de ces périodes charnières de l’histoire culturelle de l’Occident.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite de bonnes écoutes.
      Belle soirée et à bientôt.

  5. Bonjour (puisqu’il fait encore jour) cher Jean-Christophe

    Tu imagines bien comme j’ai apprécié cette miniature extraite du roman de la rose, quel merveilleux ouvrage ce roman de la rose, à l’origine calligraphié sur des parchemins et illustré de magnifiques miniatures . C’est un excellent choix mon cher Jean-Christophe.

    Une belle chronique, passionnante et beaucoup de références, c’est vraiment agréable d’enrichir sa culture d’une façon aussi plaisante.

    Quant aux extraits, ils sont très beaux, et tu as raison « un charme prenant » .

    Je te dis un grand merci pour ce beau moment passé ici.
    Je te souhaite une belle soirée et te dis à très vite.
    Je t’embrasse bien fort .
    Tiffen

    • Bonsoir (mais du lendemain) chère Tiffen,
      Le Roman de la Rose me ramène à mes années à la fac où cet ouvrage plus ambigu qu’on le croit était au programme; tous les manuscrits n’en sont pas enluminés mais mon choix n’a, à vrai dire, pas grand chose à voir avec cette œuvre : j’ai surtout cherché à illustrer l’idée de métamorphose tout en prenant le biais d’une science très en vogue au Moyen Âge : l’alchimie (c’est d’ailleurs également le cas dans le titre de la chronique).
      La partie « historique » parle d’une période qui me passionne depuis longtemps : celle de la naissance de l’humanisme, ce moment si particulier de notre histoire culturelle; la thématique de ce disque m’a permis de rappeler à quel point la musique avait eu son mot à dire dans ce processus.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse bien fort.

  6. lenormand rémi et monique

    19 février 2017 at 19:32

    Cher Jean-Christophe,

    Merci de toujours nous faire découvrir de nouveaux musiciens et interprètes. Cela oblige à ouvrir les oreilles et force la réflexion. La 252ème interprétation de la cinquième de Beethoven ou la 152ème du requiem de Verdi n’ont souvent que peu d’intérêt. Nous allons relire votre très riche article et réécouter avec passion les extraits musicaux proposés.
    Bonne semaine.

    Amitiés.

    Rémi et Monique.

    • Chers Rémi et Monique,
      Vous pourriez croiser d’aventure Beethoven sur ce blog, mais pour ce qui est de Verdi, les chances sont, en revanche, assez minces, tout comme les affinités que j’entretiens avec ce compositeur. La musique médiévale est un terrain d’expérimentations assez fascinant, et si certains ensembles en profitent pour faire n’importe quoi (j’ai des noms), d’autres, au contraire, se distinguent par le sérieux de leur démarche; La Fonte Musica en fait partie et j’ai eu plaisir à mettre son travail en lumière et à voir l’accueil qui lui a été réservé.
      Grand merci d’être venus ici faire entendre votre voix et bonne semaine à tous les deux.
      Amitiés.

  7. Le mot juste, la pensée claire, et pour ma part un manque évident de connaissances ; pourtant la musique m’éclaire sur les liens. Le Roman de la Rose a t-il eu pour sources les Métamorphoses d’Ovide ? Je n’attends pas de réponse précise, c’est aussi le plaisir de chercher qui m’anime …

    • Et pas mal d’heures de réflexion pour tenter de faire tenir tout ceci à peu près droit, bien chère Marie. La musique est le meilleur des fils de la sage Ariane, et si je connais la réponse à la question que tu poses au sujet d’un possible rapport entre Roman de la Rose et Métamorphoses, je te laisse enfourcher ton propre écheveau pour le découvrir.
      Merci pour ton mot !

  8. Un grand merci, Jean-Christophe, pour ce cadeau à la Fontaine ! C’est un peu vertigineux cette plongée en plein MA, imaginant cette Première Renaissance … quel régal !

    • Il s’agit d’une période qui m’est particulièrement chère, Gilda, celle où l’on sent frémir l’aurore d’un monde nouveau, et le travail de La Fonte Musica nous en offre un aperçu saisissant, car vivant.
      Merci pour votre mot !

  9. Claude Amstutz

    18 mars 2017 at 22:57

    Je suis tombé sous le charme de la plupart de ces compositeurs (une fois n’est pas coutume!) voici quelques années, et c’est passionnant de les retrouver ici, mis en perspective de leur époque, et dans une interprétation qui me ravit. L’extrait de Matteo da Perugia « Già da rete d’amor » est éblouissant. Merci Jean-Christophe.

    • Il s’agit vraiment d’une époque qui me passionne, Claude, et je suis heureux de voir qu’il se trouve toujours des ensembles pour partir à sa redécouverte sans craindre – à raison, ici – la comparaison avec certains de leurs glorieux aînés comme Mala Punica. Je suis ravi que vous ayez trouvé votre bonheur avec cette chronique et je vous remercie d’avoir pris le temps de laisser une trace de votre passage ici.
      Belle journée à vous.

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