Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Surannée-lumière. Foxhole, The Proper Ornaments

Puisque tout passe, faisons
la mélodie passagère ;
celle qui nous désaltère,
aura de nous raison.

Chantons ce qui nous quitte
avec amour et art ;
soyons plus vite
que le rapide départ.

Rainer Maria Rilke (1875-1926), Vergers, 36 (1924)

Daniel Clauzier, [sans titre], 2017
www.danielclauzier.com

 

À l’époque d’un tout technologique qui permet de rectifier électroniquement la plus minime imperfection vocale, une réalisation comme Foxhole, le deuxième album de The Proper Ornaments, un groupe dont le noyau dur est constitué par James Hoare et Max Oscarnold qui officient respectivement et entre autres au sein d’Ultimate Painting et de Toy, a quelque chose de délicieusement suranné qui vous retient sous son charme pour peu que vous soyez sensible à une esthétique qui ne rougit pas un instant de l’abondance de ses références aux années 1960-70 (Beatles, Byrds, Pink Floyd et bon nombre d’autres) avec quelques incursions dans un passé plus récent (The Jesus and Mary Chain, Mercury Rev), le tout parfaitement compris et assimilé et ne se réduisant donc pas, comme chez d’autres, à un travail de copiste plus ou moins habile.

Ce qui frappe immédiatement lorsque l’on compare Foxhole à son prédécesseur de 2014, Wooden Head, est l’abandon de la tension électrique qui parcourait ce premier opus au profit d’un intimisme chaleureux et souvent nostalgique, d’une ambiance tamisée encore soulignée par les limitations imposées par un enregistrement réalisé sur un huit-pistes analogique — à chaque musicien ses instruments d’époque. Sans doute les chansons ont-elles légèrement perdu en spontanéité, mais elles ont gagné en envergure, en raffinement mais aussi, assez paradoxalement, en simplicité, l’impression d’une écoute où tout va de soi ne devant pas faire oublier que cette épure finalement toute classique a été soigneusement réfléchie. Il est souvent question de la fuite du temps et de la prégnance du passé tout au long de ces onze titres dont celui qui ouvre le disque avec la légèreté des particules qui dansent dans les rais des soleils d’autrefois s’intitule on ne peut plus symboliquement Back pages, et le plus étoffé et un des plus attachants Memories, sans parler du très floydien (période Meddle dont la référence à Fearless souligne encore par référence textuelle le côté insouciant de la jeunesse) When we were young. Y passent également des fragments d’histoire plus ou moins lointaine avec le planant 1969, année de la parution de Space Oddity, ce qui n’est sans doute pas complètement un hasard d’autant qu’il est question ici de « sortir de l’atmosphère » pour voir le monde d’en haut, et la menace lancinante qui hante Jeremy’s song, inspirée par les tranchées de la Première guerre mondiale, ainsi que des lambeaux de rêves plus ou moins agités, du mélancolique Just a dream au vénéneux The Devils, évocation flottante de ce qui nous ensorcelle et menace de nous précipiter vers les abysses, en passant par l’humour façon cadavre exquis de Bridge by a tunnel. Pour compléter le tableau, Cremated (blown away) ajoute un rien d’ironie et de bizarre avec son narrateur si attaché à la personne qu’il aime qu’il veut voir ses cendres mêlées aux siennes dans la même urne, et The frozen stare une once de souverain détachement que l’on retrouve également, sur un mode cette fois-ci plus goguenard, dans I know you know.

Si Foxhole laisse de prime abord une impression de modestie attachante, les écoutes successives ne font qu’accroître son pouvoir de séduction en mettant en lumière sa cohérence et la finesse de son inspiration. En se détournant volontairement de toute facilité tapageuse, en misant sur la douceur des atmosphères et la finesse des effets, en pariant sur la capacité de l’auditeur à les laisser l’envahir progressivement, The Proper Ornaments a pris le risque de ne pas être de son temps ; parce qu’il a su le faire sans hypothéquer l’attrait immédiat de ses mélodies et qu’il est parvenu à rendre sa nostalgie lumineuse en la préservant de toute geignerie, il a réussi à rendre son deuxième disque intemporel et donc apte à frayer son chemin jusqu’au présent de l’auditeur.

The Proper Ornaments, Foxhole. CD ou vinyle Tough Love Records

Extrais choisis :

1 . Memories
Écrit et composé par James Hoare et Max Oscarnold

2. 1969
Écrit et composé par James Hoare et Max Oscarnold

32 Comments

  1. Michelle Didio

    23 février 2017 at 09:04

    On se plairait à aimer cette fuite du temps qui passe en écoutant la musique que vous nous proposez et en lisant votre billet, cher Jean-Christophe. Une atmosphère intimiste propice à la rêverie, sans brillance inutile mais juste un fil de soie finement tendu. Merci de nous laisser emprunter vos chemins de traverse si attrayants. Je vous souhaite une très belle journée avec mes pensées amicales.

    • Il faut se laisser entraîner, chère Michelle, car ce voyage en vaut la peine. L’atmosphère qui imprègne ce disque est vraiment particulière et je pense qu’elle ne vous quittera pas une fois que vous y aurez abordé.
      Je vous remercie de m’avoir suivi sur ces chemins de traverse que je tenterai, cette année, d’emprunter un peu plus régulièrement.
      Belle suite de journée à vous et amicales pensées.

  2. Bonjour Jean Christophe,
    J’aime beaucoup « memories »j’ai l’impression de presque y retrouver l’intonation du regretté Lennon avec un clavier qui peut rappeler aussi MC Carthney…un beau moment de nostalgie mais aussi un groupe intéressant que vous me faites découvrir…Amicalement Emile

    • Bonjour Émile,
      Je suis tout à fait d’accord avec vous et vous imaginez sans peine l’effet de ce type de chanson pour quelqu’un qui, comme moi, a eu une bonne dose de Beatles dans son biberon.
      J’ignore quels seront le destin et l’évolution de The Proper Ornaments, mais je reprendrais volontiers une rasade de la nostalgie que ce groupe sait distiller avec art.
      Merci pour votre mot et amitiés.

  3. Il règne ici quelque chose de « léger » comme si l’envol se permettait de laisser au sol les valises et effets devenus inutiles …
    Un envol profond au sein duquel la voix d’outre-caverne m’accompagne et me fait à la fois être dans les airs et sous grotte …

    • Il y a de la légèreté et un détachement qui ne masquent pas complètement le caractère parfois un peu « terreux » de la nostalgie qui émane de ces chansons. Le dosage subtil de ces ingrédients laisse un sillage enveloppant qui persiste longtemps après que les notes se sont tues.
      Merci à vous.

  4. mireille batut d'haussy

    23 février 2017 at 11:08

    Dit aussi simplement qu’on pouvait l’espérer. Côté lumière, M.

  5. Un coup de nostalgie ? c’est réussi… entre Beattles et Pink Floyd.
    Un côté pattes d’eph… chemisier en nylon bleu de chez M&S, anglaises en bigoudis en ville
    Je vois une image très willemienne, elle va bien avec la musique!
    Bises

    • Une nostalgie empruntée, Catherine, – mais pas guindée, je l’espère — puisque je n’étais pas bien vieux quand les Beatles se sont séparés et que Pink Floyd a sorti Meddle, qui reste d’ailleurs un de mes albums préférés du groupe. Je ne connais donc de ces années que les souvenirs de ceux qui les ont vécues et la musique, bien entendu.
      La photographie que Daniel m’a généreusement permis d’utiliser est magnifique et je trouve qu’elle apporte beaucoup à cette chronique qui me permet de renouer avec l’autre répertoire qui me nourrit autant que le classique.
      Merci pour ton mot et belle soirée.
      Bises en retour.

  6. Mon père va adorer ! Voilà un cadeau à offrir pour ses 70 ans dimanche.
    Memories est « beatlessien » à fond 🙂
    Quant aux vers choisis ici de Rilke associés à la superbe photographie de Daniel Clauzier, je me tais car ça dit l’essentiel même.
    Je t’embrasse, mon ami. Et te souhaite un bel après-midi au Cabinet.

    • Compte tenu de la distribution relativement confidentielle, en France, de ce disque, tu risques d’avoir un peu de mal à le trouver d’ici dimanche, ami Cyrille, mais si c’est le cas et qu’en plus tu as le choix du support, prends-le en vinyle, car le son est d’excellente qualité (vive l’analogique !)
      Les deux illustrations supplémentaires de ma chronique la prolongent et je me bornerai à dire que j’ai pris plaisir à faire cohabiter ces pendants « classiques » avec une musique qui ne l’est pas, du moins en apparence; pour le reste, je laisse chacun achever son rêve à sa façon 🙂
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse en te souhaitant belle soirée.

  7. Effectivement, comment écouter ces voix si bien accordées ensemble, tranquilles, à la mélodie des plus agréables, un tantinet nostalgiques sans ce retour en arrière dans mes jeunes années. C’était pour moi le moment de quitter l’enfance pour … pour quoi ?
    Ces airs apaisaient mes révoltes, mes angoisses, me lançaient vers des envies d’amitié et d’amour, vers la vie.
    Je suis particulièrement restée amoureuse de Simon et Garfunkel … Ils me font encore vraiment planer. Je suis heureuse qu’ils aient, en quelque sorte, des « descendants » !
    J’ai aimé te lire, tu sais trouver les mots justes.
    Bonne soirée
    Avec mes bises amicales
    Annick

    • Même si ça peut paraître un cliché éculé, on ne dira jamais assez combien les chansons tissent profondément la trame de la vie des gens, Annick, et quels fabuleux supports de mémoire elles constituent — ce sont autant de petits cailloux blancs sur notre chemin et ils nous empêchent parfois de nous perdre complètement.
      J’ai découvert nombre de musiques des années 1960-70 après coup, mais certaines d’entre elles m’ont si profondément marqué qu’elles font aujourd’hui partie de mon histoire comme si elles avaient toujours été là. Je comprends tout à fait ton attachement pour Simon & Garfunkel et j’espère que leurs titres continueront longtemps à te faire planer.
      Je te remercie pour ton commentaire si personnel et t’envoie de bien amicales bises en retour.

  8. Bonsoir cher Jean-christophe
    Une bien belle découverte, je viens d’écouter les onze titres, j’aime vraiment beaucoup.
    Quant au poème de Rilke, tu connais mon attachement pour ce poète ….
    Je te remercie donc pour ton « jeudi buissonnier » , il est vrai que ça me manquait. Je suis donc ravie.
    Je te souhaite une belle et douce soirée.
    Je t’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Je ne suis pas surpris que tu aies eu la curiosité d’aller écouter l’album en entier et je suis ravi qu’il te plaise. La jonction avec le poème de Rilke s’est faite toute seule hier soir, alors que je relisais mes lignes; il m’a semblé que les univers se rejoignaient et j’ai donc décidé de l’inclure.
      Certains lecteurs m’ont demandé si je pensais réécrire un jour sur de la « pop »; j’y songeais, bien sûr, mais il m’a fallu un détonateur, en l’occurrence une série d’émissions diffusée par Arte sur laquelle je reviendrai peut-être.
      Merci pour ton mot et belle soirée, peut-être en musique ?
      Je t’embrasse bien fort.

      • Oui mes soirées se déroulent toujours entre musique et lecture.
        Mais ce n’est pas pour cela que je reviens vers toi, j’ai complètement oublié de te remercier pour le lien vers Daniel Clauzier, je me suis émerveillée devant ses natures mortes. Et que de belles photos !!! Moi qui aime beaucoup la photographie, je me sens gâtée.
        Voila et hop je me sauve, mais je tenais vraiment à te remercier .
        Je t’embrasse très fort cher Jean-Christophe
        Ps: En te notant ces mots j’écoute memories <:

        • J’ai bien remarqué que c’était un travail autour des natures mortes de Tony-Paul Lambert mais photographiées par Daniel Clauzier. C’est bien cela, ? Je vérifierai ce soir…..

        • Je suis le travail de Daniel Clauzier depuis déjà plusieurs années, chère Tiffen, et je l’apprécie beaucoup, entre autres pour les références qu’il fait aux maîtres du passé avec lesquels il établit un dialogue plein d’intelligence et de sensibilité.
          Je te remercie pour ce complément et t’embrasse bien fort.

  9. Bonsoir Jean-Christophe,
    imaginez-vous quelqu’un qui ne connaitrait pas vraiment les Beatles ? ou plutôt quelqu’un qui ne les connaissait que par le bruit médiatique … Eh bien me voilà charmée par ces Foxholes, et je vous en remercie sincèrement
    gilda

    • Bonjour Gilda,
      Effectivement, je pense que peu de gens ignorent aujourd’hui qui sont les Beatles, mais combien, parmi les amateurs de musique « savante », méprisent ouvertement leur legs ? Ils oublient que l’homme qui a façonné leur son, George Martin, avait justement une formation on ne peut plus classique qui lui a notamment permis d’introduire des cordes dans cet univers où elles n’étaient pas les bienvenues.
      Je suis heureux que les Proper Ornaments vous aient plu et je vous remercie pour votre mot.

  10. J´ai aimé.

    Toujours un choix sûr.

    Rilke. Rilke toujours.

    Merci du lien Daniel Clauzier.

    • Avec Rilke, on est rarement déçu, Chantal, et j’ai trouvé que ce poème s’intégrait bien à l’atmosphère du disque et de la photographie.
      Merci pour votre mot et bon dimanche.

  11. Bravo !
    Encore une fois j’ai mí en route la musique avant de vous lire et quelle découverte !
    Il y avait longtemps que je ne m’étais pas senti heureux et léger en écoutant de la pop anglaise. Quel bonheur !
    Quant au site du photographe Daniel Clauzier, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, quel choc émotionnel. Merci beaucoup pour cette double découverte.
    Très Cordialement.

    • C’est l’autre direction dans laquelle je travaille : proposer également de belles (j’espère) découvertes hors du champ de la musique dite « classique. » L’accueil, à mon sens mérité, fait à cet album des Proper Ornaments m’encourage à poursuivre et je suis ravi que cette chronique ait, par ricochet, permis de mettre en lumière le talent bien réel lui aussi de Daniel Clauzier.
      Merci pour votre mot et très cordialement.

  12. Belle publication que cet album, en effet. La profusion des sorties et la facilité d’écoute dont on dispose aujourd’hui dissuadent souvent l’acte d’achat d’un album (sans parler de la médiocrité…). Il faut que la qualité, et c’est le cas ici, soit au rendez-vous pour nous y conduire.
    Vous me permettrez un petit sourire à propos de la technologie « rectificatrice » que vous évoquez en tête de ce billet et qui « corrige » également les textes à notre insu, ainsi votre « Première guère mondiale ».
    Car c’est toujours un enrichissement de vous lire.
    Merci !
    Pierre

    • Je commence par la fin, Pierre, en vous remerciant d’avoir relevé ma coquille que j’aurais presque été tenté de conserver tant elle donnait à l’expression un petit côté surréaliste qui me plaisait bien.
      Les possibilités d’écoute sont effectivement très vastes aujourd’hui, mais elles ne m’ont personnellement pas dissuadé d’acheter des disques — je vais vous faire un aveu : j’aime ça – mais plutôt aidé à le faire avec plus de discernement, en ne déliant bourse que pour des projets qui m’emballent vraiment, ceux qui font venir les mots que l’on peut éventuellement retrouver ici ensuite ici (j’écoute environ 5 à 6 albums hors « classique » par semaine) — je devine qu’il en est de même pour vous.
      Merci pour votre mot et vos encouragements, ils sont précieux pour avancer.

  13. Marie-Reine

    13 mars 2017 at 20:52

    J’arrive « après » en ces lieux et j’hésitais à laisser un commentaire mais un « Astronome à la chandelle » et ses bonnes pensées m’ont finalement conduite jusqu’ici.
    Vous dire que « Memories » m’agrippe le cœur à chaque écoute.
    Des voix disparues. Une maison vide à présent.
    Les paillettes d’or au fond du tamis de mémoire.
    Un frais parfum d’enfance. Les Beatles écoutés en cachette, avec des frissons délicieux, chez les cousines, mes parents n’achetant que du classique…

    Moult et moult mercis pour ce billet, cher Jean-Christophe, et pour le « Sans titre » de Daniel Clauzier, tel un Mitoraj intérieur admiré tout récemment dans une galerie d’art vénitienne. Et aussi pour Rilke qui chante en moi sur un air d’Hindemith.
    Je vous embrasse très affectueusement.

    • Quel que soit le moment où vous arrivez, vous êtes toujours la bienvenue, chère Marie-Reine, et vous me faites une belle surprise en vous exprimant ici où je ne vous attendais pas.
      Je comprends absolument ce que Memories fait remonter à votre mémoire et cet album des Proper Ornaments se pare pour moi aussi des scintillements d’un passé forcément recomposé mais dont les parfums se montrent tenaces et me font mesurer de façon plus aiguë la distance qui m’en sépare aujourd’hui. Tout le disque repose sur cette sensation de la distance temporelle, de ce que Pascal Quignard nommerait sans doute le « perdu » et le « jadis », ce dont parle également la splendide photographie de Daniel Clauzier, un murmure miraculeusement capturé.
      Je suis heureux que la chandelle de l’astronome ait éclairé votre chemin jusqu’ici et je vous remercie pour ces paillettes d’or dont vous me faites présent.
      Je vous embrasse très affectueusement.

  14. Claude Amstutz

    21 mars 2017 at 07:28

    Avec retard, j’apprécie cette sortie de route du classique avant de poursuivre mes « préparatifs » de déménagement de bon matin. Comme mentionné, cela rappelle les Beatles, mais avec des orchestrations originales. Merci Jean-Christophe pour ce moment.

    • Les Proper Ornaments ont réussi à faire du neuf avec des ingrédients éminemment classiques, Claude, et je dois avouer que je trouve le résultat vraiment superbe. Je ne vous attendais pas sur cette chronique et je vous suis d’autant plus reconnaissant de vous y être arrêté.
      Merci à vous.

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