Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Le vol de Mercure. Sonates et Fantaisies de Joseph Haydn par Francesco Corti

Giambattista Tiepolo (Venise, 1696 – Madrid, 1770),
L’Olympe ou le Triomphe de Vénus, c.1761-64
Huile sur toile, 87 x 61,5 cm, Madrid, Musée du Prado

 

Si l’on ne peut que déplorer la place relativement modeste qu’elles occupent, en France, au programme des concerts et dans le cœur du grand public, les sonates pour clavier de Joseph Haydn sont généreusement documentées au disque et sur tant d’instruments différents que chacun peut les aborder selon ses préférences ; les mélomanes attachés au confort des instruments modernes les écouteront au piano, ceux plus attirés par une approche « historique » (dont vous avez compris que je suis) auront le choix entre le pianoforte, avec de très belles réussites signées, entre autres, par Paul Badura Skoda, Ronald Brautigam ou encore Andreas Staier (à ce qu’il semble, Kristian Bezuidenhout serait sur le point de s’y lancer à son tour), mais aussi, un peu plus rarement, le clavicorde (un excellent disque de Marcia Hadjimarkos en 1999) et le clavecin, la seule réalisation à proposer simultanément les trois options étant la passionnante et indispensable intégrale de Christine Schornsheim publiée par Capriccio en 2005.

Haydn pratiqua la sonate pour clavier durant presque toute sa longue période créatrice, puisque l’on en dénombre, selon le recensement opéré par Christa Landon au milieu des années 1960, soixante-deux (dont sept perdues) réparties des années viennoises – les premiers essais du compositeur dans ce domaine ne sont souvent datables qu’assez approximativement – au second séjour londonien (1794-1795), ce qui place ce corpus au cœur même de la transition entre sautereau et marteau, le passage d’un instrument à l’autre s’étant opéré lentement, avec un long moment de cohabitation et donc d’interchangeabilité. Il nous permet également de suivre l’évolution, souvent peu linéaire, de musicien à la recherche d’un langage personnel dont les audaces – il faut absolument se débarrasser de l’image bonasse de « papa Haydn » – durent désarçonner plus d’une fois les auditeurs de son temps. Ayant évolué principalement à Vienne, où il était arrivé en qualité de petit chanteur à la cathédrale Saint-Étienne probablement en 1740, durant une vingtaine d’années avant d’entrer au service des Esterhazy en 1761, Haydn a été en contact avec différents styles que l’on peut, par souci de clarté et de commodité, résumer en trois grandes catégories ; tout d’abord, celle des compositeurs locaux, Johann Joseph Fux (auquel on pouvait de toute façon difficilement échapper alors) pour les capacités contrapuntiques, mais surtout, s’agissant de musique pour clavier, Georg Christoph Wagenseil, claveciniste virtuose auquel les premières sonates de Haydn doivent beaucoup d’un point de vue formel, avec leur coupe en trois mouvements aux deux derniers variables (menuet-rapide ou lent-menuet), mais aussi de caractère, tour-à-tour galant, populaire ou d’allure improvisée ; l’empreinte italienne ensuite, qui bien que diffuse n’en pas moins certaine, ce qui n’est pas totalement surprenant puisque le jeune Joseph avait étudié auprès de Nicola Porpora, dont il saura se souvenir des leçons en matière de cantabile, y compris aux instruments ; la découverte, enfin, des œuvres des musiciens d’Allemagne du Nord et en particulier de Carl Philipp Emanuel Bach qui, à n’en pas douter, agit comme un puissant aiguillon sur son imagination par la liberté, le sens aigu du contraste et de la surprise perpétuels qui y régnaient.

On trouve trace de tous ces éléments dans les cinq sonates et les deux fantaisies qui constituent le programme du disque de Francesco Corti. Écrite vers 1768 dans la tonalité alors peu usitée (sauf, évidemment, par Emanuel Bach) de la bémol majeur, la Sonate n°31/Hob.XVI.46 est, dans ses deux premiers mouvements, un Allegro moderato aux humeurs sans cesse changeantes et un Adagio très chantant, d’une écriture souvent si recherchée que Haydn la tint inédite durant vingt ans avant sa publication par Artaria. En comparaison de ce haut degré d’élaboration, la Sonate en la majeur n°41/Hob.XVI.26, de cinq ans postérieure, apparaît étonnamment déséquilibrée avec son Allegro moderato liminaire finement ouvragé conduisant à un Menuet al rovescio directement transcrit de la Symphonie Hob.I.47 (1772) et un Presto lapidaire, comme si Haydn s’était trouvé à court de temps au moment de son achèvement. En 1776, circulèrent sous forme de copies manuscrites six sonates dont la genèse demeure aujourd’hui encore assez mystérieuse ; on y voit le compositeur s’y livrer à des expérimentations en faisant se côtoyer, comme dans la Sonate en mi majeur n°46/Hob.XVI.31, ancrage dans le présent (Moderato initial et Presto à variations final) et regard vers le passé avec l’Allegretto central dont la saveur surannée (il sonne parfois comme du Bach, mais père cette fois-ci) dérouta tellement l’éditeur qu’il le supprima. Un des joyaux de cette série est indiscutablement la Sonate en si mineur n°47/Hob.XVI.32 qui voit Haydn renouer avec l’esprit du « Sturm und Drang », inspirateur de tant de pages ébouriffantes, pour livrer une partition dense, quelquefois traversée de lueurs inquiétantes (Trio), et souvent tendue à craquer (Presto conclusif). Changement radical d’ambiance avec la Sonate en ré majeur n°50/Hob.XVI.37 (c.1779 ?), dont l’Allegro d’ouverture, brillant et démonstratif, signale la destination pour l’estrade, cet entrain rendant d’autan plus sensible le caractère dramatique du Largo e sostenuto dans un sombre ré mineur qui le suit et s’enchaîne sans interruption à un Presto ma non troppo dansant et espiègle. Disons un mot, pour finir ce rapide tour d’horizon, du Capriccio en sol majeur Hob.XVII.1 et de la Fantaisie en ut majeur Hob.XVII.4 ; la première, datée 1765, repose sur la chanson « Acht Sauschneider müssen seyn » (« Il faut huit châtreurs de verrat ») qui lui fournit son thème auquel Haydn va faire subir toutes sortes de mutations au travers d’incessantes modulations qui ne sont pas sans faire une nouvelle fois songer à Emanuel Bach, dont l’ombre semble également planer sur la seconde, de 1789, mais en compagnie, cette fois-ci, de celle de Domenico Scarlatti, dont l’empreinte est ici partout sensible ; Haydn s’est visiblement beaucoup amusé, dans cette Fantaisie, à faire se succéder à toute vitesse des moments de stabilité et d’instabilité qui créent une impression tourbillonnante, comme le Mercure de Tiepolo virevoltant au-dessus de la placide Vénus dans L’Olympe peinte par Tiepolo pour le palais pétersbourgeois du comte Mikhaïl Vorontsov.

Pour filer la métaphore mercurielle, c’est le mot de vif-argent qui me vient le plus immédiatement à l’esprit pour définir la prestation de Francesco Corti, dont j’avais loué les qualités de continuiste et de soliste dans les deux disques d’Ophélie Gaillard dédiés à Carl Philipp Emanuel Bach, qui lui doivent beaucoup. Il me tardait de l’entendre dans un récital dont j’imaginais qu’il le consacrerait au Bach de Hambourg et ce florilège d’œuvres de Haydn, choix courageux car peu vendeur, me confirme tout le bien que je pensais de lui. Tout ce que l’on est en droit d’attendre d’un point de vue technique est ici réuni, avec un jeu extrêmement maîtrisé, une vélocité digitale à toute épreuve, un sens des nuances et des dynamiques aiguisé, mais aussi de véritables capacités de phrasé qui convainquent en particulier dans des mouvements lents que les interprétations au clavecin peuvent quelquefois incliner vers un peu de sécheresse. Ce n’est jamais le cas dans cette réalisation qui conjugue à merveille l’enthousiasme, le brio et la sensualité avec le soin apporté à la caractérisation et au chant en ne perdant jamais de vue une des constantes haydniennes, l’humour. Tournant le dos à la superficialité comme à la facilité, cette lecture au ton direct, constamment engagée et spirituelle, ne se contente pas d’ânonner un catalogue de recettes : elle s’efforce de trouver sa propre voie (l’utilisation des silences est, par exemple, une vraie réussite) en interrogeant finement le texte musical et en tirant toutes les conséquences de l’utilisation du clavecin qui permet de mieux saisir ses multiples ascendances et ne fait ici jamais regretter le pianoforte en termes de sonorité.

Je recommande donc à tout amateur de Haydn cette anthologie signée par Francesco Corti qui rend justice à l’intelligence, à la sensibilité et à la fantaisie du compositeur et confirme ce jeune claviériste qui ne cesse de gagner en maturité artistique comme une valeur sûre à suivre avec le plus grand intérêt.

Franz Joseph Haydn (1732-1809), Sonates pour clavier en ré majeur n°50/Hob.XVI.37, en mi majeur n°46/Hob.XVI.31, en si mineur n°47/Hob.XVI.32, en la bémol majeur n°31/Hob.XVI.46, en la majeur n°41/Hob.XVI.26, Fantaisie en ut majeur Hob.XVII.4, Capriccio en sol majeur « Acht Sauschneider müssen seyn » Hob.XVII.1

Francesco Corti, clavecin David Ley, copie de J.H. Gräbner 1739

1 CD [durée totale : 81’58] Evidence classics EVCD 031. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate en la majeur n°41 : [I] Allegro moderato

2. Sonate en ré majeur n°50 : [II] Largo e sostenuto

3. Sonate en si mineur n°47 : [III] Finale. Presto

12 Comments

  1. Bonsoir cher Jean-Christophe

    Je ne me risquerai pas à commenter ta chronique pleine de références, je suis bien trop novice pour m’y aventurer , mais quelle belle chronique !!!

    Tu connais mon intérêt pour le clavecin , et ce que j’ai écouté cet après-midi, me fait dire que c’est l’instrument parfait pour jouer ces sonates. (Ce n’est qu’un avis personnel)

    Et puisqu’il s’agit de vol et de talent ailé, la très belle peinture est en parfaite harmonie . Talent ailé pour le vol de Mercure . …..

    Merci sincèrement pour ce cadeau dominical.

    Je te souhaite une belle soirée .
    Je t’embrasse bien fort et te dis à très vite..
    Tiffen

    • Bonsoir chère Tiffen,
      J’ignore si c’est à cause des références, mais les commentaires ne se bousculent pas précisément sur cette chronique et j’ai finalement bien fait de ne pas me laisser embarquer dans un texte au long cours comme ça a failli être le cas 😉
      Jouer ces sonates au clavecin me semble très bien fonctionner, surtout avec un talent comme celui de Francesco Corti, mais j’avoue que le pianoforte n’y manque pas de charme non plus — en fait, je n’ai pas envie de choisir et je prends tout (c’est de la gourmandise assumée).
      Je te remercie pour ton commentaire, te souhaite une belle soirée et t’embrasse bien fort.

  2. Par ton article, je prends une nouvelle fois dans la figure le retard que j’ai concernant l’écoute et la connaissance des oeuvres pour clavier de Joseph Haydn. À l’instar de ses plus de 104 symphonies vers lesquelles, à ce jour, mon esprit n’a sans doute goûté que le tiers ; sans parler des quatuors…
    Bref. Des trois extraits que tu proposes ici, j’ai sensiblement aimé le si beau deuxième mouvement en ré mineur de la Sonate n° 50 : sorte d’intime message offert par Haydn à toute oreille attentive… Celle de l’auditeur comme celle, ici, de Francesco Corti.
    Quant au Presto de la 47e, on en ressort ébouriffé (tant par la composition que par l’interprétation ! )
    Merci ami J.-Ch., que j’embrasse.

    • L’œuvre de Haydn est tellement profus que l’on met du temps pour en faire le tour, si tant est d’ailleurs qu’on y parvienne un jour; je me suis ainsi juré de me replonger dans ses Trios que je connais assez mal en dehors des derniers.
      J’ai, tu l’as compris, beaucoup apprécié ce disque que je trouve brillant et qui donne à cette musique un côté sensuel que l’on observe rarement chez les interprètes; sans doute faut-il y voir une heureuse conséquence du tempérament méridional.
      Je te remercie de t’être attardé sur cette chronique, ami Cyrille, et te souhaite une paisible soirée.
      Je t’embrasse.

  3. Cher Jean-Christophe,
    Tout comme vous, je déplore la trop modeste place que Haydn semble occuper chez nous (francophones européens). Nous en avons encore une preuve supplémentaire ici, au vu du peu de commentaires sur les morceaux musicaux présentés et sur cette pourtant remarquable chronique…
    Je suis tout aussi partisan que vous l’êtes de ce genre d’interprétation « historique », et ce genre de disque était fort attendu par Christine Schornsheim (du moins son coffret de CDs) un peu perdue au milieu des autres interprétations au piano (« forte » quand même pour la plupart) qui squattent une bonne partie du rayon Haydn de ma discothèque.
    Nous avons ici une exécution de grande classe par un claveciniste dont on ne peut que louer la dextérité, le doigté et une certaine sensualité (comme vous le dites si bien) dans son interprétation; caractère difficle à obtenir sur un instrument à cordes pincées.
    Grand merci pour cette fort instructive chronique qui contribue à éduquer le simple mélomane que je suis et pour cette fort belle découverte que j’aurais certainement manquée ne connaissant pas encore cet excellent interprète.
    En toute amitié,
    Jean-Marc
    P.S. Ai-je bien lu ? Notre ami Kristian aurait dans l’idée de toucher à quelques morceaux de « Papa Haydn »…

    • Cher Jean-Marc,
      Ce pauvre Haydn, pour lequel j’ai la même tendresse que vous, ne fait effectivement pas courir les foules et je le constate de façon quasi systématique à chaque chronique que je lui consacre. Il a longtemps traîné la réputation d’un « musicien pour musiciens » et j’ai bien peur que cette guigne persiste encore. Je me demande combien de ceux qui ont salué d’un « bello ! » la photographie de la pochette postée sur le réseau par l’artiste prendront réellement le temps d’écouter son disque.
      Je trouve effectivement que cette approche au clavecin « fonctionne » particulièrement bien parce que Francesco Corti a autant de cœur qu’il a de doigts et un sens du cantabile absolument évident qu’il parvient à instiller avec beaucoup de subtilité tout au long de son interprétation; ce sont des qualités qui ne sont pas si fréquentes et placent sa lecture à mille lieues de celles trop mécaniques que l’on entend quelquefois.
      Je pensais, sur la foi de quelques murmures, que Kristian Bezuidenhout irait directement se frotter à Beethoven (dont il a déjà abordé les concertos en concert et quelques sonates avec violon en studio), mais c’est a priori – ça demande confirmation – Haydn qu’il a choisi pour sa seconde intégrale, ce qui me semble judicieux entre autres pour des raisons de similitude de tempérament; j’espère simplement qu’il ne commettra pas l’erreur de tout jouer sur le même instrument, car l’ambitus chronologique est nettement plus large que chez Mozart — affaire à suivre.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire, encore plus appréciable en ces temps de disette, et vous adresse mes plus amicales pensées.
      À très bientôt.

  4. J´ai écouté avec plaisir Jean-Christophe.

    Magnifiquement accompagné de ce Tiepolo, que je connais bien et retrouve avec joie.

  5. Claude Amstutz

    21 mars 2017 at 07:36

    Jean-Christophe, voici encore un enchantement du matin, avec Haydn qui au fil du temps est devenu un de mes compositeurs préférés et dont ces sonates – trois fois hélas – sont généralement interprétées en version piano (comme Scarlatti, dans un autre registre) et ce claveciniste que je ne connaissais pas, m’enchante. Voilà donc encore un CD qui va faire « son entrée » dans mes belles acquisitions. Merci à vous et bonne semaine.

    • Je partage absolument votre goût pour Haydn, Claude, qui est aujourd’hui un vieux compagnon de route, un ami de vingt ans. Si j’en ai écouté autrefois, plus aucune lecture de ses œuvres sur instruments modernes, piano naturellement compris, n’a de place aujourd’hui auprès de moi, et je suis toujours heureux de voir que de jeunes interprètes aussi talentueux que Francesco Corti apportent leur pierre à un édifice qui ne souffre pas de nouvelles approches.
      Je vous souhaite bonne découverte d’un disque qui, vous le verrez, prend réellement tout sa dimension en écoute continue, et vous remercie pour votre mot.
      Belle journée à vous.

  6. Gaulard Bénédicte

    25 mars 2017 at 18:40

    Bonsoir cher Jean-Christophe,
    Mon premier coup de coeur a été pour le Requiem de Mozart, entendu lors d’un concert alors que je devais avoir 14 ou 15 ans…J’ai longtemps délaissé Haydn, n’étant pas attirée par la symphonie, puis j’ai découvert ses oeuvres pour clavier il y a quelques années. Avec ce texte et le disque de Francesco Corti, vous m’avez convaincue. J’ai relu la biographie d’Haydn et je suis allée un peu plus loin que l’image stéréotypée que j’avais du compositeur…Ces fantaisies sont une merveille, et le brio de ce jeune musicien aussi. Et votre Mercure danse allègrement sur cette musique joyeuse…merci encore une fois, cher Jean-Christophe!

    • Bonjour chère Bénédicte,
      Pourtant les symphonies de Haydn sont de véritables bijoux d’inventivité et d’humour, et je suis certain que vous finirez par les aimer aussi. Je suis venu à ce compositeur par sa musique de chambre, une amie m’ayant offert le premier volume des Quatuors opus 20 par les Mosaïques lorsque j’étais étudiant, et par un de ses oratorios qui demeure aujourd’hui mon préféré, Les Saisons; je demeure depuis très attentif à ce qui passe dans l’interprétation de sa musique qui est sans doute, pour reprendre le mot si juste de Marcel Marnat, « la mesure de son siècle. » Je suis sincèrement ravi que cette chronique vous ait donné l’envie de faire un peu de chemin avec Haydn; Francesco Corti me semble en avoir compris toute la subtilité.
      Je vous remercie pour votre commentaire qui m’a laissé souriant et vous dis à bientôt.

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