Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Camille en confidence. Concerto et Sonates pour violoncelle de Saint-Saëns par Emmanuelle Bertrand

Camille Pisarro (Saint-Thomas, Antilles, 1830 – Paris, 1903),
Conversation, c.1881
Huile sur toile, 65,3 x 54 cm, Tokyo, National Museum of Western Art

 

Je me dis régulièrement que je ne chroniquerai plus les disques édités par Harmonia Mundi, ce label français historique qui n’a jamais hésité à afficher un mépris tranquille et assumé pour les blogueurs, estimant que seule la presse officielle est digne de recevoir ses productions, quand bien même elle en torche le compte rendu en dix lignes insipides. Cette résolution finit cependant toujours par se trouver mise à mal par ma curiosité ou la fidélité que j’ai envers certains musiciens ou ensembles travaillant pour cette prestigieuse maison — Correspondances, Isabelle Faust, Kristian Bezuidenhout ou René Jacobs, pour n’en citer que quelques-uns. La violoncelliste Emmanuelle Bertrand et son complice pianiste Pascal Amoyel font partie de ceux-ci et des rares qui me font commettre des entorses ponctuelles à mon régime à base d’instruments anciens. Après un détour par Nohant en 2015 à l’occasion d’une anthologie dédiée à Frédéric Chopin qui mérite assurément mieux que la relative tiédeur qui l’a accueillie, ils reviennent à Camille Saint-Saëns dix ans après une première incursion autour de la Suite op. 16 et de la Sonate n°1, toutes deux pour violoncelle et piano.

Le Concerto pour violoncelle n°1 op. 33, créé en janvier 1873 par son dédicataire Auguste Tolbecque et l’orchestre de la Société des concerts du Conservatoire dirigés par Édouard Deldevez (et non Delvedez, comme mentionné dans le livret), peut être regardé comme une sorte de réponse pleine d’espoir au climat dramatique de la Sonate en ut mineur op. 32 immédiatement antérieure. Les deux œuvres ont cependant un dénominateur commun qui est de porter l’empreinte de la musique de Robert Schumann, dont Saint-Saëns était alors en pleine découverte admirative. Comme celui de son illustre prédécesseur, composé en 1850, publié en 1854 mais exécuté seulement en 1860, le Concerto du Français adopte la tonalité de la mineur et, en dépit d’une coupe en trois mouvements, une continuité du flux musical encore renforcée par la parenté thématique entre ses trois parties qui se jouent sans interruption. La tension n’est certes pas absente de l’Allegro non troppo initial mais elle va s’assouplissant à mesure qu’il progresse pour se faire pulsation de danse dans l’Allegretto con moto central qui est en fait un menuet tout en délicatesse dans lequel l’orchestre s’allège, ne retrouvant sa pleine puissance que pour introduire le Molto allegro final partagé entre lyrisme et affirmation, et le plus exigeant des trois mouvements en termes de virtuosité dans une partition qui préfère mettre en valeur le chant et la couleur propres à l’instrument soliste.

Vingt-cinq ans plus tard, le 13 avril 1905, quand eut lieu la première audition de la Sonate pour violoncelle et piano n°2 op. 123, le monde des arts avait été notablement bousculé par l’émergence de « modernités », dont l’exemple le plus frappant est sans doute l’impressionnisme, qui redéfinissaient aussi bien le langage musical que pictural ou littéraire. Chahuté, comme tous ceux qu’ils regardaient comme les représentants de l’académisme, par les hérauts de l’avant-garde, Saint-Saëns ne dévia néanmoins apparemment pas de son classicisme bon teint, quand bien même quelques touches plus diffuses et plus elliptiques – ce dernier point lui valait la sympathie de Ravel – attestent qu’il était loin d’être hermétique à la nouveauté. L’élan qui porte le premier mouvement de la Sonate, singulièrement plus retenu que le traditionnel Allegro attendu habituellement à cette place et noté Maestoso, Largamente, est tout romantique dans son caractère passionné qu’estompent des touches plus tendres qui y introduisent de magnifiques variations de lumière qui se poursuivent dans le prisme sans cesse mouvant du Scherzo con variazioni qui suit, tour à tour léger, lyrique ou plus imperceptiblement sérieux dans son passage fugué, mais sans jamais rien qui pèse. Centre de gravité de l’œuvre, la confidence vibrante et toute en pudeur de la Romance fait mentir les accusations de froideur, qu’il a lui-même contribué à encourager, prononcées à l’encontre de son auteur ; il y a, dans cette page qui réussit à allier légèreté de la touche et profondeur de l’expression, quelque chose de fauréen, en un peu moins insaisissable sans doute. La légèreté du Finale, sans opérer de rupture brutale avec ce qui a précédé, retrouve l’énergie du début et entraîne l’œuvre vers une conclusion joyeuse mais sans ébrouement superflu. Saint-Saëns mit sur l’ouvrage une ultime sonate pour violoncelle et piano en 1913 qui, s’il faut en croire sa correspondance, lui donna du fil à retordre et connut donc une longue gestation jusqu’à sa création en juin 1919. Le manuscrit ne transmet hélas que ses deux premiers mouvements, dont la qualité fait amèrement regretter la perte des deux autres. La clarté et l’équilibre souverains de l’Allegro animato liminaire, la ligne de chant décantée et les miroitements subtils de l’Andante sostenuto montrent les derniers feux d’un classicisme nullement sclérosé mais pleinement maître de ses moyens, apaisé et confiant, délivré des modes et du temps.

Si j’ai un reproche à adresser au disque que signe Emmanuelle Bertrand, il s’adressera à son concepteur graphique pour être parvenu à donner à une si belle réalisation un emballage aussi tristement (malgré l’abus de rose) banal et peu engageant. Lorsque la musique s’élève, on ne trouve, en revanche, plus guère de réserves à formuler, si ce n’est sur un Luzerner Sinfonieorchester auquel un rien de transparence supplémentaire n’aurait pas nui, ce qui n’empêche néanmoins pas la lecture du Concerto pour violoncelle n°1 de séduire par sa probité et son absence d’une emphase dont on ne rappellera jamais assez à quel point elle est rédhibitoire dans ce répertoire. Très engagée, la soliste y trouve sans mal le ton juste, déployant une énergie sans histrionisme malvenu et de réelles capacités de dialogue avec l’orchestre. La partie chambriste est, elle, absolument magnifique et on y retrouve avec bonheur la complicité que l’on goûte dans le duo formé par Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel. Toutes les qualités à mon goût indispensables dans l’interprétation de la musique française me semblent ici réunies, de l’impeccable netteté des lignes à l’équilibre entre engagement et retenue, en passant par une volonté évidente de fuir toute forme de surcharge ou de flou. En s’abstenant très judicieusement de verser dans la dérive sentimentale, cette lecture permet à l’émotion de s’exprimer de façon souvent extrêmement directe et donc prenante. Interprétée par deux musiciens qui ont à ce point le souci de la nuance et de la couleur mais qui ne perdent pour autant jamais de vue l’architecture et la narration, la musique de Saint-Saëns nous apparaît dans toute sa richesse, à la fois espiègle et distanciée, d’une indiscutable intelligence de conception, mais également plus chaleureuse et, osons l’adjectif, plus poétique que sous des doigts moins inspirés.

Je ne saurais trop recommander aux amateurs de ce répertoire chambriste de découvrir ce disque qui vaut réellement le détour en ce qu’il donne à entendre un Saint-Saëns inédit, non seulement parce qu’il contient le premier enregistrement du fragment de sa Sonate pour violoncelle et piano n°3, mais surtout parce que sa sensibilité et sa finesse font voler en éclats bien des préjugés encore attachés à ce compositeur. On espère vivement qu’un jour pas trop lointain, Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel nous offriront le disque Fauré vers lequel leur évolution semble naturellement les conduire.

Camille Saint-Saëns (1835-1921), Concerto pour violoncelle et orchestre n°1 en la mineur op. 33*, Sonates pour violoncelle et piano n°2 en fa majeur op. 123 et n°3 en ré majeur op. posth. (fragment)

Emmanuelle Bertrand, violoncelle
*Luzerner Sinfonieorchester, James Gaffigan, direction
Pascal Amoyel, piano

1 CD [durée totale : 66’56] Harmonia Mundi HMM 902210. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Concerto pour violoncelle n°1 : [I] Allegro non troppo

2. Sonate pour violoncelle et piano n°2 : [III] Romanza. Poco adagio – Agitato

12 Comments

  1. Michelle Didio

    12 mars 2017 at 19:58

    Complètement séduite par cette chronique, cher Jean-Christophe, tant par les extraits musicaux que vous proposez du Concerto ou de la Sonate que sa rédaction et les informations si utiles que vous nous donnez. La musique est très belle et l’interprétation est si juste et remarquable. Je suis certaine d’acquérir ce disque très vite afin de pouvoir l’écouter à loisir. (J’enregistre votre recommandation concernant Chopin.) (Le choix de Pissarro est très judicieux. On se plaît à observer ces jeunes femmes dans leur conservation intime et bienveillante dont il émane beaucoup de douceur. Bravo et merci, cette découverte musicale est la bienvenue en cette fin de journée dominicale que je vous souhaite la plus agréable possible. Bien amicalement.

    • Pour les raisons que j’expose dans mon introduction, j’ai longuement hésité avant de me lancer dans la chronique de cet enregistrement que j’ai pourtant trouvé d’emblée assez remarquable. L’exposition consacrée à Pissarro au Musée Marmottan-Monet a joué en quelque sorte un rôle de catalyseur et je lui en suis reconnaissant.
      Je pense sincèrement que ce disque ne vous décevra pas, pas plus que celui consacré à Chopin qui est de la même eau; ce sont des enregistrements qui sont aux antipodes de ceux « jetables » qui pullulent aujourd’hui et vers lesquels on revient souvent.
      Je vous remercie pour votre message et vous souhaite agréable journée et bonne semaine.
      Bien amicalement.

  2. Bonsoir cher Jean-Christophe,
    Tu as bien fait de faire une entorse à ton régime 😉 Parce que ne pas avoir une aussi belle chronique avec des extraits très agréables à écouter, une peinture que j’aime beaucoup, aurait été dommage.
    Merci également pour les petits liens qui prolongent le plaisir. J’ai écouté les extraits, hélas trop courts…
    Je te dis donc un sincère merci, et te souhaite une très belle soirée.
    Je t’embrasse bien fort et te dis à très vite.
    Tiffen

    • Bonjour chère Tiffen,
      Je voulais demeurer silencieux ce dimanche mais Saint-Saëns et Pissarro – les deux Camille – ont fini par avoir le dernier mot. Les extraits du site d’Harmonia Mundi sont à l’image de la politique bien peu généreuse de ce label, mais si tu es abonnée à Deezer, tu y trouveras ce disque et celui consacré à Chopin en intégralité.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une bonne journée et une belle semaine.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. La dernière note s’évaporant dans un murmure ouaté, je suis resté songeur un certain temps. Cette splendeur qu’est la romance de la Deuxième Sonate pour violoncelle et piano apaise l’esprit. Elle mène vers un ailleurs de poésie pure. L’une de ces conversations musicales qui ressourcent…
    Merci pour ce partage, mon ami. Merci à Saint-Saëns. Merci aux deux interprètes.
    Je t’embrasse.

    • Nous avons eu une réaction assez similaire, ami Cyrille, et il me semble que cette Romance serait à faire écouter à tous ceux qui pensent que Saint-Saëns est un compositeur trop classique pour être émouvant; j’ai été aussi surpris que ravi de l’avoir découvert si proche, ici, de mon cher Gabriel. Le mérite en revient sans doute très largement aux interprètes qui ont su mettre avec cœur leur talent au service de cette magnifique musique.
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse en te souhaitant belle soirée.

  4. Cette conversation dont on ne connaîtra jamais la teneur aurait pu s’intituler confidence … et le demeurera en dépit de « l’espion » caché dans le feuillage, il ne saura répéter et c’est tant mieux. Et qui a subtilisé le violoncelle ? que des énigmes et une bien séduisante chronique. Merci pour tout.

    • Si tu sais un peu d’anglais, bien chère Marie, tu auras également saisi le double-entendre, comme on dit chez nos bons cousins d’Outre-Manche chez lesquels confidence signifie confiance. On ne saura effectivement jamais ce que se disent les deux femmes et, de toutes façons, ce n’est pas bien d’écouter aux feuilles, ni aux barrières ou aux sentiers pentus. Reste l’essentiel, dans le vent des couleurs et des notes qui passe.
      Un sincère merci pour ton commentaire.

      • Le vent qui passe …. c’est finalement la meilleure attitude possible.
        « Afficher un mépris tranquille et assumé » c’est exactement ça, les liens généreux ne le sont que par toi, au bout c’est « débrouille-toi ». Fais l’essai pour voir sur les mots anthologie et incursion …..

        • J’ai volontairement inséré les liens vers le site du label parce qu’il regroupe les sites permettant d’écouter ou d’acheter les disques, bien chère Marie, mais je sais depuis longtemps que le lecteur futé sait de lui-même où chercher. Pour ce qui est de ce Saint-Saëns, il m’a coûté 7,60€ d’occasion chez Gibert, j’espère avoir la même chance pour les prochains — faute d’être regardé comme un chroniqueur, j’essaie au moins d’être débrouillard.
          Grand merci pour ce nouveau commentaire.

  5. Claude Amstutz

    23 mars 2017 at 08:13

    Grand merci Jean-Christophe, pour cette nouvelle chronique qui me ravit. De plus en plus tourné vers la musique de chambre, j’apprécie d’autant plus cette « Sonate pour violoncelle et piano No 2, qui me change de vos dernières publications et viennent donc me surprendre avec un bonheur renouvelé. Quant au compositeur, j’en avais moi aussi j’avoue, une impression relativement lisse dont je reviens aujourd’hui. Bonne fin de semaine à vous.

    • J’imagine, Claude, que bien des lecteurs ne s’attendaient pas forcément à me lire sur Saint-Saëns, mais ce disque se trouve à la croisée de domaines qui me sont chers, la musique française et le répertoire chambriste. Je suis convaincu que l’écoute des deux sonates pour violoncelle et piano qu’il contient permettront de faire évoluer l’avis sur un compositeur que l’on a un peu trop facilement classé parmi les tenants d’un académisme lénifiant; le mérite en revient naturellement aux interprètes qui ont su se mettre au service de sa musique avec autant d’engagement que d’humilité.
      Merci pour votre commentaire et à très bientôt.

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