Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Intérieur luit. Julie Byrne, Not even happiness

« In the kingdom of twilight
In spirit and life
Heat carries across me on the breeze »
The sea as it glides

Ossiane, Horizon, 2011 (série Atmos)
© Ossiane, utilisée avec l’autorisation de l’auteur
www.ossiane.photo

 

Il y a quelque chose d’insaisissable dans la limpidité du nouvel et deuxième album de Julie Byrne, où s’attarde encore le reflet de l’existence vagabonde de cette musicienne qui après son passage dans une dizaine de villes des États-Unis a aujourd’hui choisi de se fixer à New York où, prolongeant ses études en sciences de l’environnement, elle a travaillé en qualité de garde forestière saisonnière à Central Park. À la pochette colorée et ensoleillée de Rooms with Walls and Windows (2014), premier opus bricolé avec un séduisant mélange de spontanéité dans l’expérimentation et de minutie dans l’assemblage d’un manteau d’Arlequin fragile et parfois mélancolique, succède le dépouillement du noir et blanc de Not even happiness, les yeux certes clos mais sans trahir pour autant une attitude de fermeture ou de résignation ; l’ouverture y apparaît au contraire totale, portée par une méditation et une respiration que l’on devine profondes. En neuf titres et un peu plus d’une demi-heure, le parcours qui s’offre à nous au travers des étapes fixées dans le journal d’un voyage intérieur se place sous le signe d’une décantation qui loin d’étrécir l’horizon l’élargit étonnamment.

Follow my voice nous invite d’emblée Julie Byrne, non sans nous avertir que le danger d’un passé tumultueux peut encore serpenter sous le calme miroir des eaux (« I’ve been called heartbreaker for doing justice on my own ») quand bien même cette première chanson apparaît comme le solde de tout compte d’une ancienne vie dont le caractère errant et décousu est également évoqué dans Sleepwalker, matérialisant le moment d’un basculement vers une vita nova dont les contours, touche après touche, vont s’esquisser plus que réellement se préciser. Melting grid, où apparaissent de façon caractéristique les mots « devotion » et « mystic », ouvre la voie vers la contemplation de l’immensité bleutée du ciel (Natural blue), du chant matinal d’une colombe (Morning dove), d’un jardin où l’on chante au vent en s’adressant à un amant dont on devine sans mal qu’il pourrait ne rien avoir de matériel (All the land glimmered beneath), des miroitements infinis de l’océan (The sea as it glides), avant que la récapitulation finale de I live now as a singer rassemble les éléments épars mais absolument cohérents du puzzle en un « tout est accompli » abandonné et confiant. Récit d’une expérience spirituelle, à moins qu’il ne s’agisse – mais est-ce finalement si différent ? – de celui d’un amour ressenti dans chaque fibre de l’être, dont chaque nouvelle station semble procéder sans effort de celle qui la précède, Not even happiness s’appuie sur une économie de moyens d’autant plus admirable qu’elle ne laisse aucune impression de faiblesse ou de monotonie ; tout s’y joue à fleur de doigts sur les cordes claires de la guitare jouée de façon souvent aérienne, mais en ménageant de belles surprises rythmiques (le rubato de Morning Dove, par exemple), par une Julie Byrne à la voix à la fois sensuelle et lumineuse que viennent rehausser des arrangements d’une grande finesse, quelques archets ici, une flûte ou de discrètes percussions là, d’imperceptibles bruissements volés à la nature, une deuxième voix bouche fermée réminiscente de This Mortal Coil, presque rien finalement, mais suffisamment pour faire naître un univers tout de transparence et d’intimité chaleureuses.

Il est souvent question de solitude dans ce disque frémissant, mais elle apparaît tellement habitée par le mystère d’une présence dont le nom est tu que la mélancolie ne vient qu’exceptionnellement l’effleurer. On ressort de cette traversée dont l’harmonie s’épand telle une marée montant tranquillement comme lavé, apaisé, car un des sortilèges de Julie Byrne est indiscutablement de nous entraîner dans son univers en nous prenant la main avec une telle douceur que l’on se rend à peine compte de la puissance avec laquelle il nous a investi. Cette quête sensible et plus enflammée qu’il y paraît, qui aurait pu s’intituler Innervisions si Stevie Wonder n’en avait déjà eu l’idée, donne en tout cas l’envie de continuer à suivre cette musicienne attachante sur les voies que son talent voudra bien éclairer pour nous.

Julie Byrne, Not even happiness CD ou vinyle, Ba Da Bing records

Extraits choisis :

1. Sleepwalker
Écrit et composé par Julie Byrne

2. Sea as it glides
Écrit et composé par Julie Byrne

16 Comments

  1. Michelle Didio

    23 mars 2017 at 08:24

    Merci cher Jean-Christophe, un univers sensible, paisible et lumineux bienvenu en ce jeudi matin. Belle journée à vous aussi. Bien amicalement.

    • Ce n’est pas grand chose, un disque, chère Michelle, mais celui-ci me semble une belle réponse aux soubresauts d’un monde dont nous avons vu une nouvelle fois hier le visage hideux.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite bonne journée.
      Bien amicalement.

  2. Cher Jean-Christophe,

    cette voix découverte peu de temps après avoir vu (en pleurant, nostalgie, nostalgie !) un long documentaire sur Joan Baez diffusé sur Arte m’amène à rapprocher ces deux artistes.
    Charme envoûtant d’une voix et d’une guitare.
    Evidemment les moyens techniques des enregistrements permettent des effets plus variés aujourd’hui.
    Une belle chose par jour, pour répondre, rester malgré tout optimiste !
    Merci pour cette dose de beauté 🙂

    • Chère Michèle,
      La filiation me semble assez claire entre ces deux artistes et si la technologie ouvre aujourd’hui un large champ de possibles, il me semble que Julie Byrne n’en abuse pas, préférant une ligne claire et dépouillée qui va magnifiquement bien à ses chansons.
      Vous avez tout à fait raison de souligner qu’il nous faut faire assaut de beauté pour demeurer la tête hors des eaux saumâtres de l’actualité et, Dieu merci, des projets comme celui-ci y contribuent de la plus belle des façons.
      Merci pour votre commentaire, j’ai plaisir à vous retrouver ici.

  3. Merci je ne connaissais pas.

  4. Merci Jean-Christophe pour m’avoir associée à cette belle invitation méditative en temps suspendu et atmosphère éthérée … musique, mots et photo sont en harmonie … apesanteur, souffle intérieur, une délicate respiration empreinte de pureté et de simplicité … et vos mots si justes pour décrire un univers dont je me sens proche … je ne manquerai pas d’aller plus en avant à la découverte de cette artiste inspirée. Bien à vous et merci encore.

    • C’est moi qui vous suis reconnaissant, Ossiane, car sans votre si beau cliché, cette chronique aurait été incomplète. Je suis heureux que le rapprochement entre votre travail et la musique de Julie Byrne vous semble pertinent, car il s’est imposé à moi dès la première écoute de cet album limpide si fortement empreint de spiritualité.
      À très bientôt et avec encore tous mes sincères remerciements.

  5. Catherine Arranger

    23 mars 2017 at 17:12

    Une voix, un choix musical très séduisants . Et en même temps ces extraits me rappellent la regrettée Lhasa de Sela. Merci de ce magnifique partage.

    • Une voix nouvelle et pourtant familière, comme toutes celles qui s’inscrivent dans un héritage fort; vous citez Lhasa de Sela, une autre lectrice Joan Baez, c’est dire si on est ici en excellente compagnie.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre mot, Catherine.

  6. Claude Amstutz

    23 mars 2017 at 18:46

    J’aime beaucoup cet univers, et suis heureux de découvrir Julie Byrne. On se prend à se laisser porter par l’émotion et les notes qui, comme des volutes de fumées ne se fixent pas, vont et viennent, semblables et à chaque fois différente. Dans le second extrait choisi, il y a même certaines langueurs qui me rappellent certaines musiques… d’Amérique du Sud! Etonnant! Merci Jean-Christophe.

    • Je trouve très juste votre image des volutes qui se recomposent à l’infini, Claude, et j’ai eu moi aussi la sensation d’un univers aux lumières et aux formes sans cesse changeantes à chacune des nombreuses écoutes de ce disque. Il me semble que Julie Byrne sait se nourrir de très nombreuses influences pour élaborer un langage très personnel qui tend vers une épure à laquelle je suis particulièrement sensible.
      Je vous remercie pour votre commentaire et réponds aux deux encore en souffrance dès samedi.

  7. Bonsoir cher Jean-Christophe

    Dès les premiers accords de guitare, j’ai été séduite, et pour tout te dire, je me suis surprise à dire tout haut « ohhhh » .
    Et que de poésie tu mets dans l »explication de chaque chanson, c’est TRÈS plaisant à lire.

    Je suis allée écouter d’autres extraits, tous aussi beaux 🙂 Quelle voix mélodieuse et une musique que l’on aimerait entendre plus souvent.

    C’est une bien belle découverte. Et vive les jeudis buissonniers !!
    Merci ! Merci !

    Je te souhaite une belle et paisible soirée . (Pas simple d’être paisible en ce moment ….musique et silence ;( )
    Je t’embrasse bien fort
    Tiffen

    • Bonsoir chère Tiffen,
      J’ai été surpris moi aussi par la qualité de cet album et même si je le connais bien aujourd’hui, il parvient encore à me surprendre tant est grande sa richesse de détails. Je pense (et espère) que l’on n’a pas fini d’entendre parler de cette talentueuse musicienne.
      En ces temps troublés, parfois déchirés, nous avons plus que jamais besoin de cette harmonie que nous offrent les artistes, bien plus que des discours que l’on nous assène en imaginant que nous allons les gober tout rond.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une paisible soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  8. On se laisse bercer par cette voix.

    Où est le ciel ? Où est la terre ? Qu´importe…

    Rêvons…

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