Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Universel carrousel. Albin de la Simone, L’un de nous

« Arrivé en haut de la grande échelle,
sans le vent dans le dos, la vue serait si belle. »
La fleur de l’âge

Julien Sanine, Mirleft, Maroc, 2016
Photographie © Julien Sanine, utilisée avec l’autorisation de l’auteur
www.juliensanine.com

 

En 2013, Un homme avait semblé cristalliser de façon inattendue toutes les particules d’une humanité d’autant plus dense que traversée par le doute et la douleur qu’Albin de la Simone, talentueux musicien et arrangeur recherché, avait semées dans ses trois précédents albums. Après cette réussite justement remarquée, il était permis de s’interroger quant à la direction qu’il déciderait de prendre et ce n’est pas sans une légère appréhension mêlée des plus fols espoirs que l’on a vu arriver L’un de nous, enveloppé dans une pochette animalière signée Sophie Calle.

Avant de lancer le disque, il faut absolument prendre le temps de lire la note d’intentions qui l’accompagne dans laquelle le chanteur explique la genèse d’un projet placé à la fois sous le signe de la spontanéité et de la méticulosité ; deux années d’écriture intermittente au fil de voyages, deux jours d’enregistrement pour la voix et un piano fiévreusement recherché et imaginativement préparé, socle minimal et demeuré ensuite inchangé de l’édifice à venir constitué, lui, de nombreuses strates instrumentales mais aussi vocales en fonction de quelques invitées.

Il serait facile de trouver des ascendants à ces douze chansons, de William Sheller à Alain Souchon avec quelques détours par Charles Trénet voire Bobby Lapointe pour quelques rêveries surréalistes (L’un de nous) et cocasseries légères (À midi on m’a dit) ; toutes possèdent le point commun de receler quelque chose d’irréductiblement français dans leur art de la miniature à l’horizon large, comme cette carte postale conclusive au sépia tendre et amusé où un Ado traîne sa morosité le long des vagues de vacances où il « dépérit plus d’une heure sans téléphonie », mais également dans ce sens de l’ellipse pudique qui constitue une des constantes d’un disque abordant quelquefois des sujets graves sans verser un instant dans un pathos de pacotille ; Les chiens sans langue évoque ainsi l’existence dévastée de parents ayant perdu un enfant, Embrasse ma femme le suicide d’un homme, Ma barbe pousse un couple brisé par la stérilité. N’allez pas croire pour autant que l’atmosphère de cet album est plombée ; c’est, au contraire, un de ses tours de force de parvenir à un équilibre souvent miraculeux entre densité du propos et légèreté de la facture, un excellent exemple étant La fleur de l’âge, une chanson sur la fuite du temps où sinue, sous des mots d’une grande simplicité, quelque chose d’éperdu encore rehaussé par des cordes parées de splendides couleurs fauréennes. La tonalité générale est également considérablement allégée par les titres qui explorent de multiples facettes de la carte du Tendre ; même si les histoires d’amour n’y finissent pas toujours de façon heureuse (Le grand amour), même si l’incommunicabilité s’y glisse parfois entre les amants dégrisés des embrasements de la chair (À quoi, partagé avec Sabina Sciubba), le rappel de la nécessité de profiter de la présence de la personne aimée (Pourquoi on pleure) et la célébration de la chance de l’avoir à ses côtés (Une femme) sont autant de moments où une joie sereine finit par l’emporter. Notons, pour finir, que l’humour et la distance salvatrice qu’il entraîne ne sont jamais bien loin, même s’ils ne dissipent pas totalement quelques questionnements inquiets (Dans la tête et son petit manège existentiel).

D’une cohérence encore supérieure à son prédécesseur, L’un de nous est un album de la confidence dont le charme particulièrement prenant se renforce écoute après écoute. Outre la qualité de chansons ciselées avec art, on finit par ne plus savoir que louer le plus entre ce chant direct et raffiné, sans une once de préciosité, ces arrangements d’une rare finesse, cette intelligence et cette sensibilité que l’on devine partout à l’œuvre mais qui ont la suprême élégance de se faire oublier sous les apparences de la fluidité et de la simplicité. Le carrousel d’émotions que suscite Albin de la Simone avec autant de panache que de modestie est un théâtre d’ombres dans lequel chacun pourra en reconnaître de familières ou en côtoyer d’exotiques mais qui toutes ramènent à une même humanité ; en ce sens, le titre de ce disque qui, à n’en pas douter, figurera parmi les productions françaises les plus abouties de l’année 2017, acquiert une dimension universelle et on l’accueille véritablement comme l’un des nôtres.

Albin de la Simone, L’un de nous CD ou vinyle, Tôt ou tard

Extraits choisis :

1. Le grand amour
Écrit et composé par Albin de la Simone

2. Ma barbe pousse
Écrit et composé par Albin de la Simone

12 Comments

  1. Michelle Didio

    6 avril 2017 at 09:26

    Cet album, placé sous le signe de la délicatesse, tant par la finesse des mots employés que par le soin musical qui lui est apporté, mérite d’être écouté dans son intégralité comme vous me l’avez confirmé. Je n’y manquerai pas, cher Jean-Christophe. Je vous souhaite également une belle journée et une agréable fin de semaine.

    • Délicatesse est un mot qui définit parfaitement le travail d’Albin de la Simone, chère Michelle, et cette dimension apparaît avec encore plus de force lorsque l’on écoute entièrement cet album qui mérite le succès qu’il est en train de rencontrer. J’espère que cette plus ample découverte vous donnera autant de plaisir qu’à moi.
      Je vous souhaite une bonne fin de semaine et vous adresse d’amicales pensées.

  2. « ces douze chansons (…) possèdent le point commun de receler quelque chose d’irréductiblement français dans leur art de la miniature à l’horizon large ». Rien que cette phrase donne envie d’écouter, de réécouter l’album.
    Pour ma part, j’ai découvert de la Simone il y a peu. Son « carrousel d’émotions » m’a embarqué avec lui.
    Bel après-midi à toi et des bises, ami J.-Ch.

    • Ce côté très français de ce disque me frappe vraiment beaucoup, ami Cyrille, mais c’est sans doute parce que venant de la musique classique et amateur, comme tu le sais, de répertoire chambriste, cette filiation ne peut me laisser insensible.
      Quelque chose me dit que tu ne descendras pas de suite du manège sur lequel Albin de la Simone t’a convié à t’installer et que bien des émotions t’y attendent encore.
      Merci pour ton mot et belle soirée à toi.
      Je t’embrasse.

  3. Claude Amstutz

    6 avril 2017 at 14:56

    Quelque chose de tendre et d’intimiste dans ce choix du jour. Merci cher Jean-Christophe et belle journée à vous.

    • À mes oreilles, cher Claude, ce disque est vraiment de la musique de chambre et ce que vous m’en dites renforce ce sentiment.
      Merci pour votre mot et bonne soirée.

  4. jean pierre jacob

    6 avril 2017 at 17:56

    Rapidement un grand merci, Jean Christophe; ce matin , grâce à vous , je croyais avoir découvert Albin de la Simone. Les deux chansons me plaisent, et je les ai écoutées plusieurs fois depuis. Et la présentation que vous en faites me donne envie d’aller plus loin. Après une rapide recherche sur Internet, je me suis aperçu qu’il avait été reçu avec Jeanne Cherhal sur France Culture dans la Grande Table en 2014, émission que nous suivons régulièrement. J’ai donc du le croiser trop vite sans le remarquer. Vous avez comblé le manque.
    Bonne journée fleurie.

    • J’ignorais qu’Albin de la Simone avait été reçu sur France Culture, ce qui, à la réflexion, me semble totalement justifié, de même que la présence de Jeanne Cherhal, dont l’univers est souvent si proche. Je suis en tout cas ravi, Jean-Pierre, qu’à défaut de vous le faire connaître, cette chronique vous ait donné l’envie d’en entendre plus du talentueux artisan de L’un de nous.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une chaleureuse soirée.

  5. Jean-Christophe, ta chronique est très belle et quel beau titre !!!!

    J’écoute en boucle depuis tout à l’heure . J’aime beaucoup et je sais que je vais acheter ce disque, envie de découvrir le reste . Voix, paroles et musique, tout me séduit.

    Je te dois un immense merci pour cette belle découverte.
    Et tu as raison, « l’un de nous » devient l’un des nôtres.

    Je te souhaite une paisible soirée .
    Je te dis à très vite…
    Je t’embrasse bien fort .

    • Je te confirme, chère Tiffen, que cet album vaut vraiment le détour et je suis persuadé que tu ne regretteras pas de lui avoir fait une place à tes côtés; il t’émouvra, te fera sourire, rire peut-être, comme la vie, en somme, dont je trouve qu’il épouse les courbes avec une grande exactitude et beaucoup de sensibilité.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle journée.
      Je t’embrasse bien fort.

  6. Gaulard Bénédicte

    11 avril 2017 at 21:54

    Cher Jean-Christophe, ces mélodies, bien qu’abordant des sujets graves, sont fines et délicates, et, contrairement à ce que j’ai pu lire dans certains commentaires sur Facebook, ne me semblent pas agressives. Des paroles simples et sincères, des mélodies douces…une belle balade mélancolique certes, mais belle. Je pense acheter le disque pour découvrir les autres chansons. Albin de la Simone me fait immédiatement songer à une filiation, évidemment facile (je n’ai pas votre culture musicale) : le duo Voulzy Souchon, William Sheller, Francis Cabrel…merci encore une fois pour ce jeudi buissonier qui me permet de faire l’école buissonnière, explorer des sentiers contemporains, loin de mes domaines de recherches. J’apprécie vos partages et vos découvertes ! Belle soirée à vous, cher Jean-Christophe, et j’espère que ces fameux jeudis vont perdurer…même si, comme à l’école, il y a des vacances !

    • Chère Bénédicte,
      Ce que vous avez lu sur facebook – je vois à quel commentaire vous faites allusion – est typique de ce réseau où les gens s’expriment sur des choses qu’ils n’ont pas expérimentées; c’est d’ailleurs en grande partie pour cette raison que j’ai pris mes distances avec lui.
      Cet album d’Albin de la Simone s’inscrit effectivement dans une longue tradition de chansons françaises finement ouvragées qui me semble remonter au-delà même de notre époque contemporaine; à mes yeux, on se situe ici dans la droite ligne de la mélodie, genre pourtant « savant » dont il ne faut néanmoins pas oublier qu’il s’agit, comme le Lied germanique, de chansons.
      Je vous confirme que les jeudis buissonniers sont appelés à se poursuivre; j’aime écrire sur ces musiques « hors champ » et n’ai aucune envie de me laisser enfermer dans quelque modèle que ce soit.
      Grand merci pour votre mot enthousiaste et belle journée à vous.

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