Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Le masque et la brume. Father John Misty, Pure Comedy

« Man is least himself when he talks in his own person.
Give him a mask, and he will tell you the truth
. »
Oscar Wilde, Intentions (The critic as artist, II), 1891

Saul Steinberg (Râmnicu Sărat, Roumanie, 1914 – New York, 1999)
& Inge Morath (Graz, 1923 – New York, 2002),
Portrait de groupe avec masques, 1962
Photographie d’Inge Morath, © The Inge Morath Foundation

 

On l’avait quitté amoureux en 2015 avec I love you honeybear, il nous revient deux ans après dans un état d’esprit bien différent qui oscille entre le dépit et la colère. En l’intitulant Pure Comedy, Father John Misty annonce d’emblée la couleur plutôt ironique et sombre de son nouvel (et copieux) album dont les préoccupations trouvent un écho saisissant avec les errances du monde comme il va. Les ravages du totalitarisme religieux (Pure comedy), l’aspiration de chacun à faire partie d’une société du spectacle permanent (Total entertainment forever), l’asservissement à l’hyper-connexion qui s’invite jusqu’au moment du dernier souffle (Ballad of the dying man), les dialogues de sourds qui n’aboutissent qu’à un malheur également partagé (Two wildly different perspectives), la manipulation qui fait grimper la cote de fausses valeurs et tend des miroirs aux alouettes en flattant l’égoïté (The memo, avec ce cinglant « Narcissus would have had a field day if he could have got online »), le désabusement eschatologique (In twenty years or so) sont autant d’éléments qui concourent à une vision dont le pessimisme pourrait être désespérant s’il n’était tempéré par une bonne dose d’humour mais aussi de tendresse. Derrière le masque volontiers hâbleur et révolté jusqu’à une certaine hubris (les comptes demandés à Dieu dans When the God of love returns there’ll be hell to pay qui font songer à cette phrase que l’on attribue à Woody Allen : « Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse »), parfois cynique, de Father John Misty, se dessine « cette autre figure creuse et parfumée », pour reprendre le vers du Masque de Valéry Larbaud, nommée Joshua Tillman, un homme de bientôt 36 ans qui s’autorise ici deux magnifiques chevauchées nostalgiques – ce sont les morceaux les plus développés du disque – en forme de réflexion sur la fuite du temps qui permet de mesurer, à l’aune de souvenirs pas toujours glorieux, le chemin parcouru de façon parfois chaotique (Leaving LA, treize minutes avec juste une voix, une guitare et des cordes, un petit bijou où la confidence s’épanouit dans un climat au classicisme épuré) et de constater, sans abdiquer pour autant totalement la part du rêve, la perte irrémédiable de la jeunesse et de ses illusions (So I’m growing old on magic mountain, dix minutes aux arrangements plus opulents et au lyrisme souvent intense), et réaffirme le point d’ancrage essentiel qu’est la personne aimée qui stabilise et ressource (A bigger paper bag, Smoochie).

Pure Comedy est un projet ambitieux qui conjugue un certain intimisme folk – nous sommes ici essentiellement en présence de ballades – avec des arrangements somptueux (cordes et cuivres y sont à l’honneur) à l’ampleur minutieusement dosée pour ne pas verser dans l’emphase. Comme son précédent album, Josh Tillman a coproduit celui-ci avec Jonathan Wilson, un musicien bourré de talent qui sait comme personne recréer ce que le son des années 1960-70 pouvait avoir de plus fascinant (pour le coup, l’écoute du vinyle se révèle pleinement gratifiante) ; leur tandem fonctionne une nouvelle fois à merveille, faisant souvent songer aux inspirations à la fois chaleureuses, fluides et impalpablement mélancoliques d’Elton John en ses glorieux débuts. D’une beauté mélodique constante qui se nourrit d’une indiscutable inventivité musicale, ce disque s’impose également par la qualité et la sobriété de son chant qui ne donne jamais la sensation de forcer ou de surjouer. Bien entendu, la démarche et l’attitude de Father John Misty pourront irriter, tant il est vrai que la lucidité n’a pas bonne presse surtout quand elle s’accompagne d’une certaine subtilité et d’une ironie que notre monde gangrené par la binarité et ne se contentant trop souvent que du ricanement a de plus en plus de mal à digérer. Le musicien passé maître, comme son nom de scène l’indique, dans l’art de l’embrumement voire de l’enfumage ne se situe cependant pas dans la position de surplomb du donneur de leçons ; il montre au contraire combien il est lui-même partie prenante, voire prisonnier de ce jeu de miroirs et de faux-semblants démultiplié par l’accélération frénétique de notre siècle. Cette dimension humaine de celui qui se définit comme « another white guy in 2017 who takes himself so goddamn seriously », peu dupe au fond des masques qu’il porte et juge sans aménité, nous rend étonnamment proche et familier ce qui n’aurait pu être qu’un exercice convenu et stérile de ratiocination sur une époque creuse et détraquée, et ne ferme jamais la porte à l’espérance ; l’ultime phrase n’en est-elle pas : « There’s nothing to fear » ?

Album intranquille et habité, plus anguleux et à fleur de peau que ce qu’une approche superficielle pourrait laisser supposer, Pure Comedy se révèle, écoute après écoute, d’une richesse sans cesse renouvelée qui en fait incontestablement une des réalisations majeures de ce début d’année, un parcours personnel, protéiforme et singulier vers lequel on reviendra souvent.

Father John Misty, Pure Comedy 1 CD ou 2 LP Bella Union

Extraits choisis :

1. Things it would have been helpful to know before the revolution
Écrit et composé par Josh Tillman

2. Ballad of the dying man
Écrit et composé par Josh Tillman

14 Comments

  1. Cher Jean-Christophe, je connaissais la parodie « Le casque et la brume ».
    Mais « Le masque et la brume  » !
    Heureux et subtil réseau de divers échos.
    Merci pour cette ouverture matinale d’une belle journée !

    • Chère Michèle,
      Avec un musicien qui se fait appeler « père Jean l’embrumé », la tentation était trop forte, tout comme l’allusion à une époque qui porte masques et marche dans le brouillard.
      Grand merci à vous d’avoir offert de votre temps à cette chronique buissonnière et bon jeudi ensoleillé.
      Bien amicalement.

  2. Michelle Didio

    20 avril 2017 at 09:17

    Effectivement tellement collée à notre actualité, cher Jean- Christophe, cette découverte ne peut que me séduire ; d’autant plus que musicalement elle est très intéressante. Je ne vais pas manquer d’écouter à nouveau les extraits que vous avez choisis pour saisir les subtilités du texte. Je vous souhaite un beau jeudi. Bien amicalement.

    • Je mets un point d’honneur à ne pas me prononcer sur l’écume de l’actualité qui vient nous lécher les pieds chaque jour, chère Michelle, mais je n’y suis pas moins attentif pour autant; ma chronique de ce disque n’arrive pas au hasard dans la période que nous traversons. Les textes de Father John Misty sont finement travaillés, la musique les porte avec efficacité, et je suis heureux que cet ensemble ait su retenir votre attention.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un très agréable jeudi.
      Bien amicalement.

  3. Emile Meunier

    20 avril 2017 at 10:10

    Beaucoup de plaisir…et de nostalgie à l’ecoute de ces beaux extraits qui nous rappellent des mélodies et des sonorités de notre jeunesse bien loin du rap qui nous submerge de nis jours. Belle journée aussi en Belgique. Avec mon amitié. Emile

    • J’ai failli écrire, Émile, que ce disque avait été fait avec les mêmes bons ingrédients que ceux d’autrefois – je pense d’ailleurs qu’il s’agit d’un enregistrement analogique – mais au-delà de la technique, l’esprit qui préside à cette réalisation est bien celui d’un artisanat musical d’excellence loin du formatage imposé par les machines.
      Je vous remercie pour votre mot et vous adresse de bien amicales pensées.

  4. Venu sur le tard vers cet artiste, j’ai été séduit par son album « I love you honeybear » et celui-ci « Pure Comedy » dont tu parles avec justesse et où tu convoques judicieusement, comme un clin d’oeil bienvenu, Oscar Wilde et Valéry Larbaud (deux auteurs qui me sont chers).
    Heureux jeudi à toi, ami J.-Ch. que j’embrasse.

    • Une critique d’un album de folk sous le patronage de Wilde, Larbaud et Woody Allen, je trouve ça plutôt stimulant, ami Cyrille, et j’imagine la mine renfrognée de certains s’ils se sont risqués jusqu’ici.
      Après deux albums aussi réussis que celui-ci et son prédécesseur, je me demande comment Father John Misty va évoluer pour ne pas se cantonner à répéter une formule, même si elle fonctionne parfaitement; je suis curieux de son évolution.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une bonne soirée.
      Je t’embrasse.

  5. Bonsoir cher Jean-Christophe

    C’est vraiment très beau, et ta chronique donne vraiment envie d’acheter ce disque.
    J’aime beaucoup, oui vraiment. Vais-je craquer ? Probablement 😉 Surtout que je viens d’écouter les autres titres sur Deezer, tous des petits bijoux.

    Merci bien sincèrement pour ce jeudi buissonnier.

    Je te souhaite une belle et paisible soirée.
    Je t’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonjour chère Tiffen,
      Je pense que lorsqu’on fera la rétrospective des albums qui auront compté cette année, celui-ci en fera indiscutablement partie. Tu as bien fait d’aller écouter les autres chansons car ce projet forme vraiment un tout dont la cohérence ne se révèle qu’en continu. J’ai écouté un peu sur Deezer, la qualité sonore est atroce quand tu as celle du vinyle dans l’oreille.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une bonne journée.
      Je t’embrasse bien fort.

  6. mireille batut d'haussy

    20 avril 2017 at 23:29

    Josh reste fidèle, au fond, à l’inspiration de ce que j’appellerai ses « bleus disques durs », puisqu’aussi bien rien ne vaut la brume pour appeler la corne et dissimuler les marques des coups reçus. Pour le rapprochement avec Elton Jones (!), je ne vous suis pas du tout : ni pour sa voix en elle-même, ni pour le rapport qu’il entretient avec elle ; quand au sens du spectacle et de la mise en scène, ils sont encore plus opposés. Et c’est pour moi, tout à son honneur, parce qu’il vise à tout autre chose.
    La voix de Josh sait « dérailler » à la perfection, presque sur tous les tons, et ça ne fait qu’ajouter à notre perception ordinaire, qu’il a tant travailler à élargir dans le sens de l’humain-limite.
    En concert, sa simplicité, sa puissance de concentration nous amènent à participer de sa sincérité de façon déconcertante, et c’est là qu’humour et tendresse trouvent à se faufiler, avec, mine de rien, une cruauté belle et désarmante.
    En même temps, j’ai conscience d’avoir toujours préféré ses disques les plus dépouillés, son écriture, juste en prise directe sur ses chemins de voix et réciproquement.

    Si ma journée professionnelle avait été moins exténuante et moins ingrate, j’aurais fait preuve d’un enthousiasme critique encore plus envahissant, mais par chance…

    Je suis heureuse de cette publication qui s’ouvre sur une photo que j’aime beaucoup, et qui nous permet de partager, avec élégance, tant de ce qu’elle exprime. Merci. M.

    • Vous allez sourire, Mireille, mais une personne ignorant quel album j’étais en train d’écouter m’a demandé s’il ne s’agissait pas d’Elton John, tant la voix a parfois des inflexions proches — je parle bien de celui du début des années 1970, qui assumait une certaine introversion avant que le succès ne le couvre de paillettes et d’excès qui sont effectivement très loin de l’univers de Josh Tillman.
      Je n’ai jamais eu la chance d’écouter Father John Misty en concert (vous m’en donnez du regret) mais ses disques me séduisent invariablement, chacun avec ses particularités; son association avec Jonathan Wilson, dont vous avez compris que j’apprécie énormément le travail, fonctionne vraiment bien et j’espère que ces deux compagnons continueront longtemps à cheminer ensemble.
      Je suis heureux que cette chronique vous ait plu, y compris dans le choix, mûrement réfléchi, de son illustration; ces chroniques « de traverse » me font découvrir bien des artistes et des œuvres que je méconnaissais voire ignorais jusqu’ici.
      Merci pour votre commentaire.

  7. Gaulard Bénédicte

    21 avril 2017 at 20:29

    Cher Jean-Christophe, je vous avoue avoir été charmée par les extraits, alors que je m’attendais, comme vous l’aviez annoncé dans le texte introductif de Facebook, à écouter une musique engendrée par les monstres du Jardin des délices de Bosch (votre première phrase, à ce propos, est un régal). Dès les premières notes, je me suis laissée porter par la mélodie, douce et mélancolique, et par la voix, suave, grave aussi mais jamais inquiétante, et j’ai immédiatement pensé à Elton John. La mélodie a pris le dessus sur les paroles. Elles font malheureusement écho à notre monde en plein marasme, aux désillusions et aux masques que nous portons chaque jour en fonction des situations. Donc, c’est une belle découverte pour moi, belle et non pessimiste, ce qui est peut-être paradoxal, mais vous avez bien souligné le paradoxe paroles et musique. Et la citation d’Oscar Wilde est bienvenue pour ouvrir le texte (inutile de vous dire que j’apprécie le personnage et cette époque victorienne ). Et finalement, ces jeudis buissonniers résonnent de concert avec vos dimanches classiques…je ressens la même approche, et, finalement, chez les musiciens anciens comme contemporains, l’idée que le Beau (peu importe le nom qu’on lui donne : douceur, simplicité, joie, petit bonheur…) est là pour contrer la violence et le pessimisme, et jaillir au milieu de l’atmosphère inquiétante que vous évoquez. Merci, cher Jean-Christophe, pour votre travail et votre partage.

    • Chère Bénédicte,
      Cet album de Father John Misty est effectivement riche en paradoxes, mais je crois que c’est ce qui contribue à accrocher durablement l’attention : la forme séduit et ouvre la voie au sens, nettement plus amer, témoin d’un regard inquiet porté sur le monde.
      Votre commentaire est particulièrement important pour moi, car il est le premier à exprimer ici de façon aussi claire que le projet défendu sur ce blog peut être parfaitement limpide pour qui prend vraiment le temps de s’y arrêter : chroniques de musique « classique » ou « populaire » sont effectivement les deux volets d’un même diptyque, la défense et l’illustration d’une même énergie, celle dans la foi en une beauté et une intelligence qui constituent, à mes yeux, les seules réponses à ces jumelles que sont la bêtise et la barbarie.
      Je vous suis très reconnaissant de m’en donner acte et d’opérer au travers de vos mots une sorte de libération.
      À bientôt et avec mon amitié.

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