Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Partis de campagne. Votez pour moi ! par La Clique des Lunaisiens

Honoré Daumier (Marseille, 1808- Valmondois, 1879),
L’émeute, 1848 ou après
Huile sur toile, 34,5 x 44,5 cm, Washington, The Phillips Collection

 

Sans remonter jusqu’à Juvénal qui, s’adressant à l’élite cultivée seule capable de savourer ses vers, malmenait parfois vertement les édiles de son temps, brocarder les politiques en vers plus ou moins réguliers devint coutumier en France dès l’apparition d’un réel pluralisme, ce qui ne veut naturellement pas dire que la satire n’existait pas sous l’Ancien Régime. Le temps des chansonniers n’advint néanmoins vraiment qu’avec le XIXe siècle dont les importants changements de régime et sociétaux fournirent une source d’observation et d’inspiration quasi intarissable à leur faconde.

Le florilège qu’Arnaud Marzorati et sa Clique des Lunaisiens, fins connaisseurs d’un répertoire qu’ils explorent depuis de nombreuses années – il faut absolument connaître leurs enregistrements dédiés à Gustave Nadaud et Pierre-Jean de Béranger, tous deux publiés chez Alpha – consacrent à ce répertoire souvent méconnu dépasse largement le strict intérêt musical, d’ailleurs non négligeable puisque toutes les ressources y sont utilisées, de la mélodie originale, souvent simple pour être plus facilement mémorisée, à l’emprunt à des airs célèbres, lyriques (Grétry, ici) ou patriotiques (en tout premier lieu La Marseillaise, ainsi celle des locataires, malicieux détournement de Jules Jouy sur lequel se referme le disque), pour donner une idée du contexte socio-historique qui a vu naître ces chansons et des aspirations mais également des contradictions du peuple qui les entendait, voire les reprenait.
La multiplication des goguettes, la moins coûteuse et donc plus vaste diffusion des feuilles musicales imprimées contribuèrent à assurer à ces compositions un auditoire élargi goûtant aussi bien leur verve volontiers sarcastique, qu’un Vincent Hyspa, grande figure du Chat Noir à la fin du XIXe siècle, pratiqua avec un art consommé (Le toast du Président et sa guirlande de lieux communs, l’agitation frénétique des Complots) en y instillant parfois un infime soupçon de mélancolie (Le prisonnier de l’Élysée), que la force de leur comique de situation (Un bal chez le Ministre, Jules Jouy) parfois non dénué de subtilité (L’impôt sur les célibataires, Charles Pourny), ou leur gouaille, quand bien même elle cache une rude réalité, comme dans Le Métingue des femmes de Léon Xanrof, récit d’une émancipation échouée sur l’écueil de la violence conjugale, la cause des femmes et leur accès au vote étant alors visiblement très loin d’aller de soi, ainsi que le démontre Le galant siffleur où l’on réaffirme, en 1919, que « séduire et être mère, c’est pour cela qu’est faite la femme. » Bien entendu, ces airs se font aussi les vecteurs de messages politiques plus directs, qu’il s’agisse de renvoyer dos à dos des partis prompts à tondre et abuser ce que nous appellerions aujourd’hui les classes moyennes (Droite, gauche, centre, Gustave Nadaud), de propager telle ou telle idéologie, anarchiste (Plus d’patrons, Aristide Bruant) ou favorable à l’Empereur (Notre coq, Pierre-Jean de Béranger), tout en dénonçant au passage les girouettes (Un vrai Républicain, Frédéric Boissière), ou de célébrer certaines grandes figures, telle Jeanne d’Arc, évidemment appelée à l’aide lorsque la guerre menace, mais invitée, sur un air d’Aimé Maillart (À Jeanne d’Arc), à demeurer au-dessus des factions et vierge de toute récupération qui la conduirait à devenir un symbole prostitué. L’argument politique peut enfin servir de prétexte à des évocations sociales aux visées édifiantes que l’on croirait tout droit sorties d’un tableau de Greuze (Quand on n’a pas le sou, Nicolas Boileau) ou à la drôlerie frondeuse (La Marseillaise des locataires) à moins que subrepticement s’y glisse quelque bluette polissonne (L’affiche électorale, Jacques Vacher sur un air de Grétry). Légères ou engagées, endimanchées ou plus déboutonnées, ces chansons apparaissent donc comme de véritables petites mécaniques de facture tantôt modeste, tantôt nettement plus ouvragée qui nous permettent de remonter le temps et de nous sentir proches de ce peuple d’hier dont elles transmettent, avec un minimum de filtres, nombre de préoccupations, de revendications et de défiances souvent étonnamment proches des nôtres.

La Clique des Lunaisiens s’empare de ces musiques avec une théâtralité et une gourmandise qui rendent son interprétation, dont chaque instant révèle la profonde connivence avec et l’affection sincère pour ce répertoire, assez irrésistible. Homme-orchestre d’un projet qu’il mène de main de maître, Arnaud Marzorati, dont l’abattage totalement décomplexé va de pair avec une justesse de ton et d’intentions permanente, a su trouver des partenaires vocaux et instrumentaux prêts à lui emboîter fièrement le pas. Lara Neumann et Ingrid Perruche, dont le livret ne précise malheureusement pas les prestations individuelles, se lancent dans leurs rôles sans retenue mais avec tout l’art qu’autorise une parfaite maîtrise de ses moyens techniques, tandis que David Ghilardi et les membres de l’Ensemble Soliste XXI tiennent impeccablement le leur, respectivement dans Un vrai Républicain et dans les ensembles. L’objectif n’est évidemment pas ici de viser à un « beau chant » soigneusement peigné et lustré, mais bien de tenter d’approcher une éloquence populaire en se gardant toutefois de tomber dans le travers d’une surenchère de grasseyements ou autres artifices qui ruinerait l’entreprise en l’entraînant du côté de la caricature ; de ce point de vue, si le trait peut sembler très ponctuellement un rien forcé (La prière de Jeanne d’Arc), c’est une indéniable réussite. Les instrumentistes, parmi lesquels on remarquera, entre autres, le nom des fidèles Mélanie Flahaut (basson et flûtes) et Daniel Isoir (piano) que l’on retrouve toujours avec un plaisir sans mélange, nous régalent également par leur capacité d’invention qui semble inépuisable dès qu’il s’agit de suggérer une atmosphère en quelques notes ou de souligner un mot d’un trait ; la part belle réservée à l’improvisation leur permet de s’ébrouer en toute liberté en faisant mouche à chaque fois. Ne nous y trompons cependant pas ; ce projet qui pourrait paraître « facile » parce qu’il donne à entendre des pièces largement accessibles, y compris pour des oreilles profanes, est en réalité très ambitieux, car il a nécessité, de la part des interprètes, un véritable travail de réappropriation à partir d’un matériau dont les pratiques d’exécution ne nous ont été transmises que de façon lacunaire et la discipline indispensable pour le faire revivre de façon à la fois vivante et crédible. Saluons donc comme il se doit la remarquable réinvention, pleine de fraîcheur, de science et d’enthousiasme que nous offre La Clique des Lunaisiens et souhaitons que cet ensemble courageux puisse poursuivre l’exhumation de ces trésors ignorés qui constituent un des fils passionnants de l’histoire d’un pays où, comme chacun sait, tout finit, et quelquefois commence, par des chansons.

Votez pour moi ! Chansons politiques de Vincent Hyspa (1865-1938), Gustave Nadaud (1820-1893), Léon Xanrof (1867-1953), Jules Jouy (1855-1897), Aristide Bruant (1851-1925), Nicolas Boileau (1636-1711), Frédéric Boissière (?-1889), Jacques Vacher (1842-1897), Charles Pourny (1839-1905), Adrien-Francis Rodel (?-1926), Maurice Mac-Nab (1856-1889), Joseph-André Vignix (XIXe siècle), Aimé Maillart (1817-1871), Pierre-Jean de Béranger (1780-1857)

La Clique des Lunaisiens
Lara Neumann & Ingrid Perruche, sopranos
David Ghilardi, ténor
Ensemble Soliste XXI
Arnaud Marzorati, baryton, siffleur & direction artistique

1 CD [durée totale : 62’31] Aparté/Palazzetto Bru Zana AP146. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Gustave Nadaud, Droite, gauche, centre

2. Jules Jouy, Un bal chez le ministre

3. Vincent Hyspa, Le prisonnier de l’Élysée

16 Comments

  1. jean pierre jacob

    23 avril 2017 at 17:48

    Délicieux interprétes. Délicieux textes de chansonniers.
    Après le déluge de mots creux de ces dernières semaines.
    Merci Jean Christophe, j’ai passé un bon moment à vous lire et à les écouter….
    Et j’ai prolongé le plaisir en écoutant Arnaud Marzorati présenter le disque le Vendredi 3 Mars dernier aux Matinales de France Musique :https://www.francemusique.fr/emissions/la-matinale/la-matinale-du-vendredi-03-mars-2017-32232
    Et çà m’ a fait remonter des souvenirs d’enfance, très lointains.

    En 1944, petit garçon au marché de Romorantin, j’étais dans le cercle de badauds qui entouraient chaque chanteur chanteuse vendre ses partitions après nous avoir régalé de la nouvelle chanson ( pas de radio à la maison, du moins officiellement).

    Quelques années après, chaque semaine, toute la famille écoutait religieusement les chansonniers du Grenier de Montmartre exercer leur humour sur les hommes politiques; ils n’ont pas pu tenir lorsqu’une nouvelle République s’est installée, avec un ministère de l’information qui ne l’entendait pas de cette oreille. Mais ils avaient aiguisé mon sens critique.

    J’ai retrouvé avec ces chansonniers du 19° siècle un peu de cet esprit français frondeur, grâce aux papiers du Palazetto Bru Zane dans lequel fouille Arnaud Marzorati, restitué par la Clique des Lunaisiens, interprètes et instruments. Merci à lui et à son ensemble. Je vais me procurer cet enregistrement.

    • Je suis heureux d’apprendre grâce à vous, Jean-Pierre, qu’Arnaud Marzorati a eu les honneurs de France Musique, radio que je n’écoute plus que de façon très exceptionnelle depuis déjà bien des années, étant en désaccord avec l’essentiel de ses choix éditoriaux. Cette nouvelle étape qu’il nous offre dans son parcours au service de l’art des chansonniers est à marquer d’une pierre blanche tant il retrouve leur esprit avec fraîcheur et verdeur, et je pense que l’écoute intégrale du disque vous le confirmera.
      Je vous remercie non seulement pour votre commentaire, qui m’honore, mais aussi pour l’anecdote qu’il contient; cette expérience est, à mes yeux, plus précieuse que toutes les exégèses, aussi savantes soient-elles.
      Bonne semaine à vous.

  2. Bonsoir cher Jean-Christophe

    Après un long moment dans un château du XIIIe , pour découvrir la permaculture, apprendre à cultiver bio, un déjeuner végétarien et bien d’autres choses. Me voici de retour et « chez toi ».

    J’ai commencé à lire, en écoutant le premier extrait, mais je me suis dit que je lirais ensuite parce que je voulais écouter les paroles. Je n’ai pas été déçu, c’est « vivant « et très plaisant.
    Une très belle chronique et un bien beau tableau.

    Merci bien sincèrement pour ce moment particulier mais Ô combien apprécié !

    Je te souhaite une belle soirée, quant à moi je regarderai le résultat des élections et me réfugierai dans la musique ensuite.
    Je t’embrasse bien fort et encore merci .

    • Bonjour chère Tiffen,
      Tu as passé un bien beau dimanche, en connexion avec des choses essentielles, loin de toute agitation factice.
      Il était important pour moi de parler de ce disque en ce jour de premier tour, en France, de la présidentielle; les plus observateurs auront noté que cette chronique forme un pendant naturel avec celle de l’album de Father John Misty.
      Je te remercie pour ton commentaire et te souhaite bonne semaine.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Rien n’a vraiment changé sous le soleil …. des accentuations rythmées qui rappellent les Frères Jacques. Aussi je vote pour La Clique des Lunaisiens, surligneurs des travers de notre époque par le biais des précurseurs. On peut tout dire en chansons tant que cela reste poli. Pas de vulgarité et vivent les chansonniers.

    • Tu as une nouvelle fois tout entendu, bien chère Marie, de ce que j’ai voulu transmettre au travers de cette chronique, et ces chansons d’hier tendent à notre aujourd’hui un miroir qui, pour être souvent drôle, n’en est pas moins impitoyable. En cela, la préservation de cet héritage est essentielle et nous sommes bien heureux d’avoir des artistes de cette qualité pour s’y atteler.
      Merci pour ton commentaire.

  4. Un pan de notre culture restitué par A. Marzorati et sa clique inspirée. De la déclamation chantée ou de la chanson déclamée , je ne sais pas comment définir le style personnel d’A. Marzorati, qui me semble plus articulé, accentué et théâtral que celui des Frères Jacques, plus incisif aussi, ne serait-ce que par les choix de textes. En tout cas, cela joue bien sur la connivence avec l’auditeur ou le public, dans la bonne tradition ironique des chansonniers, et grâce au recul du temps, au décalage du langage et du style musical, il y a une grande jubilation à découvrir ces textes avec cette musique, impeccablement réglée par cette « troupe », qu’on aime bien retrouver en Normandie !
    Pour l’entre deux tours et avant les législatives, c’est un disque et une chronique qui tombent à pic ! Avec un Daumier qui interroge.

    • Vous avez tout à fait raison, chère Michèle, de souligner à quel point le style d’Arnaud Marzorati est inimitable et combien il a l’art d’empoigner l’auditeur pour mieux l’émouvoir quitte à le désarçonner au passage. Je n’ai jamais eu l’opportunité de l’entendre sur scène avec sa Clique, mais ce doit être quelque chose ! Par chance, il me semble que le disque restitue une grande part de l’énergie que j’imagine.
      Je vous remercie de vous être arrêtée sur cette chronique que je souhaitais vraiment publier pour le jour du premier tour de la Présidentielle, imaginant que nous aurions sans doute besoin de sourire ce jour-là et les suivants.
      Amitiés.

  5. Jouissive écoute. Le reflet du miroir est effectivement impitoyable. Et l’héritage de ces chansonniers percute notre contemporain d’une prégnante acuité…
    Des bises pour accompagner ta journée, ami J.-Ch.

    • On se demanderait presque, ami Cyrille, s’il ne faudrait pas pleurer de voir qu’au fond les choses ont si peu changé malgré le passage du temps et de deux guerres mondiales. En tout cas, il n’est guère de plage, dans ce disque, qui n’évoque une situation actuelle — étonnante clairvoyance de ces chansonniers que l’on aurait tort de négliger.
      Je te remercie pour ton commentaire et te souhaite belle soirée.
      Je t’embrasse.

  6. lenormand rémi et monique

    25 avril 2017 at 11:37

    Cher Jean- Christophe ,

    Voter pour les lunaisiens et toute la clique de ce groupe révolutionnaire est le vote le plus intelligent qui puisse être actuellement.
    Arnaud Marzorati est l’un des artistes les plus originaux et éclectiques du monde de l’art actuel ; musicien sans concession, Arnaud fait ce qu’il a envie de faire pour le plus grand bonheur de ses nombreux admirateurs. Chaque récital – un vrai combat – est un moment unique pour tous que ce soit à Arques-La-Bataille ou à Rouen en ce qui nous concerne.
    Depuis toujours, nous votons avec et pour lui, le combat continue plus que jamais. L’intelligence et la beauté l’emporteront face à l’ignominie et à la bêtise de certains hélas bien trop nombreux.
    Merci à Jean-Christophe pour cet article très fourni et illustré

    Amitiés.

    Rémi et Monique.

    • Chers Rémi et Monique,
      Outre la célébration du talent d’Arnaud Marzorati et de ses amis musiciens sur laquelle je vous rejoins bien évidemment, je retiens en particulier de votre commentaire la réaffirmation de ce combat que mènent tous ceux à qui il reste une once de lucidité, celui pour l’intelligence et la beauté qui sont les seules réponses valables face à la bêtise et à la barbarie qui sont les deux tranchants de la hache qui menace notre civilisation.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous dis à bientôt.
      Amitiés,
      Jean-Christophe

  7. Bonsoir Jean-Christophe,

    Je ne vais pas pasticher Marie…. Je me contenterai donc de ceci : j’aime particulièrement le premier extrait que vous nous proposez pour le texte mais aussi pour les voix auxquelles je suis extrêmement sensible.
    Belle semaine à vous et à très bientôt…. sur une autre chronique.
    Cordialement,
    Evelyne

    • Bonsoir Évelyne,
      Lorsque j’ai réfléchi aux extraits de ce disque que je voulais proposer, Droite, gauche, centre s’est le premier imposé à moi; c’est le plus « sobre » et je voulais que les deux autres contrastent, l’un par sa théâtralité, l’autre par sa (légère) mélancolie. Je pense que cette triade donne une idée correcte de la réalité de cette réalisation.
      Un sincère merci pour votre mot et à très vite.

  8. Claude Amstutz

    29 avril 2017 at 01:06

    Il y a quelque chose de jubilatoire chez ces Lunaisiens dont je vais m’empresser de me procurer le CD. Une bien sympathique surprise que vous nous avez réservée cette semaine, cher Jean-Christophe. Merci et belle fin de semaine à vous.

    • Je désirais absolument marquer le coup du premier tour de la Présidentielle française avec une publication un peu « décalée », cher Claude, du moins dans le regard qu’elle porte sur le monde politique d’autrefois qui ressemble toutefois singulièrement au nôtre. La Clique des Lunaisiens m’a donné une superbe occasion de le faire avec ce disque à la fois acide et gouleyant auquel, je pense, vous prendrez un vif plaisir.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un bon dimanche.

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