Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Les blés moissonnés. Henry Purcell et Jeremiah Clarke par Le Poème Harmonique

Nicolaes Pietersz. Berchem (Haarlem, 1620 – Amsterdam, 1683),
Allégorie de l’été, c.1680
Huile sur toile, 94 x 88 cm, La Haye, Mauritshuis

 

La mort de Henry Purcell, le 21 novembre 1695, survenue comme une tempête inattendue faisant planer sur la moisson du bel été que l’Angleterre musicale vivait en grande partie grâce à lui la menace d’un anéantissement, causa une immense stupeur dont atteste le volume d’œuvres composées à cette occasion, dont nombre sont parvenues jusqu’à nous, la plus célèbre étant sans doute l’Ode « Mark how the lark and linnet sing » venue sous la plume de John Blow sur un texte de John Dryden, le librettiste de King Arthur.

On ignore tout de Jeremiah Clarke, musicien mort à l’âge d’environ 33 ans dans des circonstances tragiques, avant 1685, date à laquelle son nom fait surface en sa qualité de membre du chœur de la Chapelle Royale ; on estime qu’il avait alors une dizaine d’années, ce que semble confirmer la mention « ancien enfant (du chœur) » qui est faite à son propos en 1692, lorsque, sa voix ayant mué, il obtint le poste d’organiste de Winchester College qu’il conserva au moins jusqu’à la fin de l’année 1695, puisqu’il disparut des registres l’année suivante et qu’une note de William Croft sur le manuscrit de l’Ode « Come, come along for a dance and a song » que Clarke composa à l’occasion de la mort de Purcell indique qu’elle le fut alors qu’il était titulaire de cette tribune. La même précieuse source précise que l’œuvre « fut représentée sur la scène du théâtre de Drury Lane », ce qui signifie que sa forme d’opéra miniature correspond bien à la réalité de sa destination ; de tous les hommages dédiés à la mémoire de Purcell, il est en effet le seul à présenter un caractère véritablement dramatique, ceux de Henry Hall et de John Blow, bien que confiés à des personnages, n’excédant pas les effectifs et le caractère de cantates de chambre. Chez Clarke, trompettes, timbales, hautbois, basson, flûtes à bec, cordes et chœur sont convoqués en plus des trois solistes (soprano, ténor et basse), ce qui confère une toute autre ampleur à une partition dont l’allant et le travail sur le coloris font relativiser les quelques défauts de facture inhérents à une page de jeunesse. Le mince argument de caractère pastoral de cet acte semble tout droit inspiré de l’Orfeo de Monteverdi, une référence qui ne doit certainement rien au hasard puisque Purcell était considéré comme l’Orpheus britannicus : les réjouissances qui battent leur plein durant la fête des bergers sont brutalement interrompues par l’annonce de la mort non d’Eurydice mais de Stréphon, personnification du compositeur, qui fait instantanément basculer l’atmosphère du côté de la déploration et de la désolation, traduite musicalement par la mise en valeur de certains mots (« no more », « never », « alas », « sad »), des dissonances et le recours à une tonalité mineure, comme dans Mr Purcell’s Farewell, pendant funèbre du Mr Clarke’s Cebell joué juste avant l’annonce du dramatique événement.

Les deux œuvres bien connues de Purcell proposées en complément permettent d’explorer des facettes opposées de son inspiration. L’Ode « Welcome to all the pleasures » a été composée pour la sainte Cécile 1683, année de la création d’une organisation nommée Musical Society qui devait par la suite faire ponctuellement appel au musicien pour la célébration annuelle de sa patronne. Tout comme l’ode d’hommage de Clarke, cette première contribution n’est pas sans faiblesse, notamment en termes d’équilibre global, mais elle offre un mélange séduisant de pompe de circonstance dans les chœurs et d’élégance dans les airs pour solistes dont le célèbre « Here the Deities approve », précieuse élaboration sur basse obstinée pour voix d’alto ; notons également que cette page d’apparat s’achève pour ainsi dire sur un murmure, ce qui détonne quelque peu au regard des lois du genre. Encore plus célèbres au point d’en être devenues presque emblématiques sont les pièces que l’on pensait avoir été composées par Purcell pour les funérailles de la reine Mary II en mars 1695, tradition démentie par les recherches récentes ayant démontré que les œuvres interprétées lors de cette cérémonie étaient majoritairement de Thomas Morley et que l’action de Purcell s’était limitée à écrire une marche funèbre, une canzona italianisante et à réarranger son Thou knowest, Lord, un texte que son aîné n’avait pas mis en musique. On ignore donc les circonstances exactes dans lesquelles ses Funeral Sentences virent le jour, sans doute vers 1680-1682, mais Purcell y fait montre d’une indiscutable inventivité ; elles sont organisées en trois sections contrastantes, la première, Man that is born of a woman, économe et d’une texture assez resserrée, préparant le feu sombre d’In the midst of life, avec ses lignes vocales flottantes et ses chromatismes implacables illustrant le caractère transitoire de la vie humaine, puis l’imploration finale de Thou knowest, Lord, the secrets of our hearts, douloureuse au départ mais gagnant en confiance à mesure qu’elle se déploie en amenant une conclusion dans une atmosphère de douce résignation empreinte de sérénité diffuse.

Même s’il a pu montrer par le passé certaines affinités avec le répertoire britannique, on n’imaginait pas forcément que le Poème Harmonique, plutôt habitué ces derniers temps à tracer son chemin sous les ors du Grand Siècle, y reviendrait au disque. En dépit de quelques regrettables approximations s’agissant d’un ensemble historiquement généralement bien informé, comme l’association des Funeral Sentences et de la pompe funèbre de la reine Mary (je renvoie le lecteur, à ce propos, au superbe enregistrement de Vox Luminis, English royal funeral music, publié en 2013 chez Ricercar), et de quelques choix malheureux, ainsi la scission en deux parties d’In the midst of life ou la distribution d’un contre-ténor au chant assez pâle et vibré dans Welcome to all the pleasures, cette réalisation possède néanmoins un charme persistant qui la fait retrouver avec plaisir écoute après écoute. Les trois autres solistes y démontrent d’évidentes qualités, autorité et clarté pour Katherine Watson, souplesse et théâtralité pour Jeffrey Thompson, densité sans lourdeur pour Geoffroy Buffière, mises au service d’une belle énergie pour défendre leur partie mais également dans les ensembles. Fidèle à leur réputation d’excellence, les Cris de Paris livrent une prestation conjuguant allant et discipline et se montrent aussi à l’aise dans la solennité que dans le murmure. En grande formation instrumentale, Le Poème Harmonique se révèle parfaitement maître de son art, soignant les lignes et les dynamiques sans négliger de varier les couleurs avec beaucoup de pertinence ; le continuo est, comme toujours avec lui, impeccablement tenu. Dirigeant ces forces avec l’intelligence et le souci de l’esthétique qu’on lui connaît, Vincent Dumestre livre une vision soigneusement équilibrée de ces partitions, mêlant à leur caractère insulaire de séduisantes touches italiennes et françaises fort bien venues qui rappellent que l’Angleterre, tout en poursuivant en ce dernier quart du XVIIe siècle la constitution d’un style idiomatique, demeurait plus que jamais ouverte aux innovations continentales.

Voici donc un disque globalement réussi, dont un des mérites est de proposer une œuvre très peu fréquentée, l’Ode de Clarke n’ayant connu jusqu’ici, sauf erreur de ma part, qu’une seule version, d’ailleurs supprimée du catalogue d’Hyperion, que tout amateur de musique baroque anglaise dégustera avec plaisir, en regrettant sans doute un peu que la Faucheuse se soit intéressée trop prématurément aux deux talentueux compositeurs qu’il rassemble.

Henry Purcell (1659-1695), Man that is born of a woman Z. 27 , In the midst of life Z. 17a, Thou knowest, Lord, the secrets of our hearts Z. 58c (Funeral sentences), The Queen’s funeral march & Canzona Z. 860, Welcome to all the pleasures Z. 339, Jeremiah Clarke (c.1674-1707), Ode on the death of Henry Purcell

Katherine Watson, soprano
Nicholas Tamagna, contre-ténor
Jeffrey Thompson, ténor
Geoffroy Buffière, basse
Les Cris de Paris
Le Poème Harmonique
Vincent Dumestre, direction

1 CD [durée totale : 55’46] Alpha classics 285. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Purcell, The Queen funeral march Z. 860

2. Purcell, Ode Z. 339 : « Beauty, thou scene of love »

3. Clarke, Ode : « Hold, shepherds, hold ! »

4. Purcell, Thou knowest, Lord Z. 58c

16 Comments

  1. lenormand rémi et monique

    7 mai 2017 at 10:20

    Bonjour Jean-Christophe,
    Nous avions entendu le concert précédant le cd à Rouen au théâtre des arts en Juin dernier . Nous ne voulions absolument pas rater cet évènement car les concerts de Vincent Dumestre sont toujours des évènements. Ce Dimanche de Juin 2016 fut un véritable moment de bonheur. Combien nous sommes heureux de pouvoir entendre prochainement l’enregistrement. Clarke -inconnu pour nous- fut pourtant également très apprécié. Quant à Henry Purcell , nous le chérissons absolument depuis toujours, l’un de nos musiciens les plus riches d’inventions, de bonheurs sonores, et de philosophie. Qu’un tel ou un tel dise du mal du présent cd, nous achèterons ce Purcell Clarke Dumestre. Nous lisons, écoutons les critiques dont surtout les vôtres mais nous nous forgeons notre propre opinion. Avec cette façon de faire, rarement nous nous sommes trompé quant aux véritables et authentiques artistes.
    Merci pour ces lignes riches d’enseignement qui vont concourir à un excellent Dimanche en parcourant 17 kilomètres à pied dans notre Pays de Bray avec Purcell dans la tête et le cœur.

    Bon Dimanche.

    Rémi et Monique.

    • Bonjour Rémi et Monique,
      J’ai eu la chance de connaître Clarke grâce à la remarquable série « The English Orpheus » éditée autrefois par Hyperion, riche de très nombreux trésors et de fort belles résurrections de compositeurs presque totalement oubliés. Quant à Purcell, c’est aujourd’hui un vieux compagnon de route.
      Je ne pense pas que Le Poème Harmonique soit ici pleinement à son avantage, raison pour laquelle ma chronique est parfois en demi-teintes, mais cet ensemble atteint malgré tout un niveau que beaucoup pourraient lui envier. J’ignore ce que la critique « officielle » dira de ce disque; vous savez que je ne la lis pas, les intérêts qui la guident ayant trop d’emprise sur elle.
      J’espère que votre randonnée vous aura permis de passer un beau moment à l’air libre et je vous souhaite une bonne fin de dimanche.
      À bientôt
      Jean-Christophe

  2. Claude Amstutz

    7 mai 2017 at 12:34

    Cher Jean-Christophe,
    Inconditionnel de Purcell avec quelques Gardiner (chez Erato) et un récent avec La Rêverie (chez Mirare) dans ma collection, j’ajoute sans hésitation cette nouvelle parution avec un Ensemble que j’affectionne beaucoup – Ostinato / Couperin / Coeur; et je découvre avec joie aussi un compositeur qui m’était inconnu. Et que la langue anglaise sied à ce répertoire! Grand merci pour cette belle chronique et excellent dimanche à vous.

    • Cher Claude,
      Je souris en vous voyant évoquer Gardiner, dans la mesure où c’est avec lui qu’a commencé mon parcours au sein de la musique de Purcell, avec les mêmes disques que ceux que vous devez connaître vous aussi.
      Même si, à mon avis, Vox Luminis va plus loin dans l’interprétation des Funeral Sentences, je pense que ce disque ne vous décevra pas et l’Ode de Clarke vaut vraiment que l’on s’y arrête.
      Grand merci pour votre commentaire et bonne fin de dimanche à vous.

  3. « On ignore tout de Clarke … sais-tu que c’est réconfortant de penser qu’avec toi on apprend.
    Magnifique marche funèbre pour un enterrement de première classe, royal même et mes pensées s’éloignent de Purcell pour rejoindre Byrd. Rien à voir, tout à écouter.

    • J’essaie, autant que faire se peut, de donner un peu de substance à mes chroniques, bien chère Marie, afin qu’elles ne se résument pas à une enfilade de ressentis ou d’avis sur tel ou tel disque. De Purcell à Byrd, c’est un joli trajet comme on remonte le cours d’une rivière.
      Merci pour ton commentaire.

  4. Bonjour cher Jean-Christophe

    Une très belle chronique, des extraits que j’ai beaucoup apprécié avec un tout petit penchant pour Le « The Queen funeral march » . Mais l’ensemble est vraiment très beau.

    Je connais un peu Purcell grâce à tes chroniques, mais pas du tout Clarke, c’est une belle découverte. Un tout petit bémol, la musique s’arrête brutalement à la fin de l’Ode, mais peut-être est-ce dû à mon ordinateur ? C’est un peu frustrant, mais rien de grave , ça reste beau .

    Je te remercie donc bien sincèrement.

    Bonne semaine à toi que j’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonjour chère Tiffen,
      Si tu me fais la gentillesse de trouver cette chronique très belle, je n’en suis toujours pas satisfait au bout d’une semaine, mais bon, les rapports à ce que l’on écrit sont parfois un peu compliqués.
      Il est normal que la musique s’arrête net à la fin de l’extrait de Clarke, car toutes les pistes sont enchaînées sur le disque, afin que l’action dramatique ne souffre pas d’interruption.
      Je te remercie pour ton mot et te pris d’excuser mon petit retard à la réponse.
      Beau dimanche à toi.
      Je t’embrasse bien fort.

  5. Purcell est un enchantement, cette Ode de Clark aussi et ce tableau… Quelle présence…

    Merveilleux matin et si bien accompagnée…

    Merci toujours Jean-Christophe.

  6. catherine BC

    15 mai 2017 at 16:25

    Cela fait trop de temps, cher Jean-Christophe, que je ne me suis arrêtée ici (mais j’ai une excuse, c’est que je retourne assez souvent fouiller dans les archives de Passée des Arts)! Et bien longtemps aussi que je me suis éloignée du Poème Harmonique, dont j’avais tant et tant apprécié les premiers disques… J’étais moins convaincue par les tout derniers. Celui-ci a l’air bien beau. Je n’ai encore jamais entendu une telle marche funèbre, et j’imagine que les percussions sont dûes au très inventif Joël Grare ? Voix et choeur sont aussi magnifiques ! Enfin, jolie découverte pour moi que ce Clark… Un opus très tentant. Merci !

    • Ah, vous êtes une nostalgique de Passée des arts, chère Catherine ? Je me suis laissé dire que vous n’êtes pas la seule et quelques lecteurs m’ont fait subtilement comprendre qu’ils se retrouvaient mieux dans l’ancien projet, sans d’ailleurs forcément parvenir à définir pourquoi.
      Je n’ai pas été très emballé non plus par les récents projets du Poème Harmonique dont j’ai pourtant collectionné assidûment tous les disques à la belle période d’Alpha; ce Purcell/Clarke, s’il ne me convainc pas complètement, me semble aller dans le sens d’une vigueur retrouvée. Point de Joël Grare aux percussions, c’est Samuel Domergue qui les fait sonner, non sans talent d’ailleurs.
      Grand merci pour votre mot et amicales pensées.

      • catherine BC

        15 mai 2017 at 22:42

        Non, Jean-Christophe, point de nostalgie, je cherchais une chronique ancienne qui m’avait beaucoup touchée (que d’ailleurs je n’ai pas encore retrouvée !) et, en cheminant, je me suis laissée portée dans une flânerie interminable très agréable, découvrant ou relisant vos textes anciens… Ce blog-ci n’est pas, me semble-t-il, fondamentalement différent du précédent. A vrai dire, je n’ai pas l’idée de les comparer. Je vois plutôt entre les deux une belle continuité, toute limpide et maîtrisée, inscrite dans le mouvement sensible de la vie.
        Pour revenir à Purcell, c’est vrai que Vox Luminis a donné une magnifique interprétation des Funeral Sentences à Saintes en 2015, concert que l’on peut encore écouter en ligne… et, en parlant de Vox Luminis, l’ensemble offrira bientôt le dixit Dominus et l’Ode pour le jour de Sainte Cécile de Händel au festival Musique et Mémoire. Vous viendrez ?

        • Effectivement, malgré quelques différences de détail, il n’y a pas de rupture de ligne entre les deux blogs, celui-ci ayant vraiment été conçu comme une continuation. Et puis, entre nous, je me vois mal adopter, juste pour « faire nouveau », une démarche et un style qui seraient éloignés de ce que je suis et entends défendre.
          Malgré une captation hasardeuse, le concert de Vox Luminis permet de se rendre compte de la maîtrise supérieure de cet ensemble dans les Funeral Sentences, un répertoire qui lui convient merveilleusement bien. Je pense que le concert Händel sera très beau et je compte sur vous pour me faire savoir votre avis. Pour des raisons de logistique et d’agenda, je ne serai pas à Musique et Mémoire, un joli festival où je doute pouvoir me rendre un jour.
          Belle journée à vous !

          • catherine BC

            16 mai 2017 at 09:14

            Vous savez pourtant Jean-Christophe que nous sommes plusieurs dans la contrée à pouvoir vous accueillir/conduire et faciliter votre venue à Musique et Mémoire si vous le souhaitez … ! Je sais que vous y êtes officiellement invité, et la solidarité est de mise là-bas. Alors si vraiment vous pouvez l’envisager, ce ne sont pas les contraintes de logistiques qui doivent vous arrêter.
            Belle journée à vous aussi !

          • Je n’ai jamais été officiellement invité, Catherine, car il me semble que le directeur du festival vise des sphères bien plus prestigieuses que celle où se meut le petit blogueur que je suis — vous seriez surprise de voir à quel point la qualité de ce que l’on peut produire compte peu aux yeux des décideurs au regard de l’exposition médiatique et, pour certains, de la courtisanerie.
            Si un jour les planètes sont alignées (et quelque chose me dit que ce n’est pas près d’arriver), je vous promets que vous serez la première au courant et j’aurai grand plaisir, à cette occasion, à échanger avec vous autrement que par écran interposé (même si j’écris finalement plus que je parle).
            Très belle journée et amicales pensées.

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