Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Dés-amare. Karen Elson, Double Roses

« Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage (…)
Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage. »

Pierre de Marbeuf (1596-1645), Recueil des vers de Mr de Marbeuf, 1628

Alain Tigoulet, Au fil de l’Ill
Strasbourg, Montagne Verte, avril 2017
© Alain Tigoulet — www.tigala.free.fr

 

« Hey love, it’s the end of an era/Time isn’t on our side. » Les deux vers sur lesquels s’ouvre Double Roses, le deuxième album de Karen Elson, annoncent clairement la douleur. Si l’on excepte la dernière chanson, dont le titre, Distant Shore, comme le texte (« I am alone/I am free/No one to come/And conquer me/Out in the waves/Cast out to sea/You slip away/From me ») disent les amarres qu’il a fallu rompre pour gagner enfin la liberté solitaire de la haute mer, les neuf autres explorent, en parcourant les stations d’une carte du Tendre passablement écornée voire éraflée, les affres des frustrations, des incompréhensions et des séparations en écho, au moins en partie, à l’itinéraire personnel de la chanteuse, mais avec la mise à distance indispensable pour que l’exercice ne s’embourbe jamais dans les méandres d’un exhibitionnisme pesant.

Les inspirations musicales de Karen Elson sont diverses mais parfaitement digérées et maîtrisées, ce qui confère à son album une grande unité qui ne nuit pour autant pas à la subtile progression dramatique perceptible de morceau en morceau. De la pop lyrique (Wonder Blind, ses arpèges de harpe et ses traits de flûte) et soyeuse (Raven, un petit bijou à la nostalgie intemporelle) aux inflexions country (A million stars dont le balancement tranquille contredit les tempêtes, fantôme et trou noir évoqués par le texte), en passant par une hybridation aussi étonnante que réussie entre rythmique froide venue tout droit des années 1980 (on songe à Eurythmics) et ambiances à la Loreena McKennitt avec même un subtil zeste final de Beatles période A Day in the life dans l’ambitieux et assez obsédant Why am I waiting, et effluves Floydiens (Wolf chasse à l’évidence sur les mêmes territoires que Us and them), ce que l’on pourrait regarder au départ comme un disque de folk raffinée se révèle finalement singulièrement métamorphique.

Tout comme sa voix, l’écriture de Karen Elson est limpide et la recherche ne s’y fait jamais au détriment du naturel ; la même exigence de sobriété caractérise ses mélodies fluides qui semblent aller de soi et préfèrent toucher que surprendre. Pour habiller et approfondir ses idées, la musicienne a fait appel à Jonathan Wilson dont la patte inventive et chaleureuse, intensément nourrie par ce que les décennies 1960 et 1970 avaient de meilleur, se reconnaît immédiatement ; ses arrangements somptueux (flûte et harpe comme on l’a dit, mais également cordes, clavecin ou saxophone) mais toujours dosés avec subtilité, sa production extrêmement léchée et intelligente, classique au meilleur sens du terme, tisse autour de l’univers de la chanteuse un univers chatoyant de références sonores sans qu’il paraisse pour autant y être artificiellement plaqué, tant les deux complices semblent se comprendre intimement et respirer d’un même souffle. Notons également la présence discrète mais réjouissante d’invités talentueux, tels Laura Marling ou Father John Misty, qui souligne l’appartenance à une même constellation musicale.

Alors que la thématique de la rupture affective, de ses multiples impacts et de la nécessité d’y faire face pour ne pas s’abîmer totalement le désignent comme l’expression d’un travail de deuil, Double Roses demeure néanmoins, de bout en bout, d’une grande sérénité et d’une luminosité qui, pour être filtrée par les voiles d’une mélancolie diffuse, n’en conserve pas moins sa faculté de réchauffer, de rasséréner. Album d’un intimisme qui ose d’aventure se montrer flamboyant, toujours pudique et d’une constante justesse de sentiment, il nous fait participer à l’itinéraire d’une femme désamarrée qui touchera sans doute aussi nombre de ceux pour lesquels la vie a parfois fait rimer amer et aimer.

Karen Elson, Double Roses 1 CD/LP 1965 Records/[PIAS]

Extraits choisis :

1. Raven
écrit et composé par Karen Elson

1. Distant Shore
écrit et composé par Karen Elson

14 Comments

  1. Michelle Didio

    18 mai 2017 at 09:51

    Musicalement doux-amer, l’envoûtement n’est pas loin. Merci pour cette découverte étonnante, cher Jean-Christophe. Bien amicalement.

    • Tout à fait, chère Michelle, et son ambiguïté donne à ce disque un charme très prenant. Je vous remercie de vous être arrêtée sur cette chronique et vous souhaite une bonne journée.
      Bien amicalement.

  2. Ah, ah ! Voilà un style qui me plaît beaucoup.
    La voix caractéristique d’une chanteuse de country-folk, l’orgue Hammond sur Raven et le style « balade » typiquement américain de Distant Shore, tout cela est très bon.
    J’en reprendrai volontiers !
    Une bien belle chronique, Jean-Christophe (je suis toujours étonné de voir ce que vous pouvez écrire sur des disques de musique pop), une tendre et apaisante photo illustrant parfaitement aussi bien la poésie ancienne qui la précède que les textes contemporains extraits du disque, … que rêver de plus ? Je suis comblé.
    Voilà un excellent début de soirée que je vais essayer de prolonger, si je trouve à écouter les autres morceaux de l’album.
    Je vous dis un grand merci pour la découverte et vous souhaite une bonne et douce soirée mon ami !

    • Je crois, cher Jean-Marc, que ce qui aurait pu n’être « qu’un » bon album se hisse ici à un niveau supérieur par la grâce de la rencontre de deux musiciens entre lesquels le courant est admirablement passé; Karen Elson avait les chansons, Jonathan Wilson leur a donné des ailes.
      J’aime beaucoup écrire sur ces musiques hors classique et je vais vous faire une confidence : je leur rends ainsi un peu de ce qu’elles me donnent, car elles me portent au quotidien dans mon travail d’écriture. La photo d’Alain Tigoulet est très parlante à mes yeux, car on y voit deux rameaux de lierre, cette plante qui symbolise l’attachement, s’écarter l’une de l’autre de telle façon qu’elles ne se rencontreront plus — on pouvait difficilement être plus au cœur du sujet.
      Je suis heureux que cette chronique vous ait plu au point de vous donner l’envie de vous manifester ici (je pense que l’album doit se trouver sur vote plateforme d’écoute préférée) et je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire.
      Belle soirée à vous (ici, c’est clavecin) et amitiés.

      • Je l’ai trouvé où vous le dites, en effet.
        Il y a juste un morceau qui m’a moins plu, celui avec sa connotation ‘Fab Four’, et je crois que vous savez déjà pour quelle raison… nous en avons déjà discuté. 😉

        • Moi qui suis très amateur des mêmes Fab Four et qui voue à A Day in the life un culte particulier, je vous laisse imaginer si cette chanson m’a plu 😉 En tout cas, je suis heureux que l’expérience de cet album ait été concluante pour vous. Il ne vous reste plus qu’à tenter ceux de Father John Misty ou de Ryley Walker pour découvrir un peu de la richesse de ce qui se passe aujourd’hui sur la scène folk.

          • J’en suis un amateur de longue date également, mais pas de leur période « psychédéli…re ». 🙁

          • Ah, je l’aime aussi, mais il faut dire qu’avec la dose de Pink Floyd que j’ai eu dans mon biberon… 😉

  3. Bonsoir cher Jean-Christophe,

    Amer et aimer …………

    J’ai pu écouter l’album. Voix et musique, comme c’est beau !! Si elles sont toutes belles, certaines m’ont vraiment touchée.

    Comme je les aime tes jeudis buissonniers !!!!
    Merci beaucoup cher Jean-Christophe pour cette belle découverte. Dis moi, tu en as encore beaucoup de comme ça dans ta besace ?

    Je te souhaite une belle soirée , sans oublier de t’embrasser bien fort .

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Deux mots tellement proches qu’on pourrait les croire de même racine, et l’amatrice de Moyen Âge que tu es sait sans doute qu’aimer s’y disait justement amer.
      J’ai aussi mes préférences dans cet album, mais globalement, il m’a complètement mis sous son charme, et celui-ci ne se dissipe pas alors que les écoutes ont été nombreuses.
      En ai-je beaucoup comme ça dans ma besace ? Un certain nombre, sans compter ce qui arrive en juin et me fait déjà saliver.
      Grand merci pour ton mot et belle soirée également.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Gaulard Bénédicte

    18 mai 2017 at 23:11

    Beau, triste, et tellement réaliste, cher Jean-Christophe ! Une fois de plus, vous me faites découvrir une petite pépite. Une belle voix, des mélodies qui me rappellent un peu Lorrena MC K. (que vous évoquez par ailleurs, et que, une fois n’est pas coutume, je connais ), des paroles qui vont droit au coeur…et votre texte, agrémenté par les verres de Pierre de Marbeuf et la photo (belle évocation de cet amour qui s’éloigne) ne font que renforcer mon intérêt, même s’il ranime, comme pour certainement nombre de vos lecteurs, des situations difficiles, un vécu douloureux. Belle soirée, cher Jean-Christophe !

    • Je crois, chère Bénédicte, que cet album parlera forcément à ceux qui ont connu le chemin difficile du renoncement et tous les atermoiements quelquefois douloureux qui précèdent la libération. Je suis toujours admiratif devant la capacité qu’ont certains artistes de s’emparer d’un sujet certes pas foncièrement original et d’y faire entendre une voix singulière.
      Je souhaite continuer de tenter un dialogue entre les époques dans ces chroniques buissonnières qui me semblent un lieu d’élection pour ce faire; ce que vous m’en dites me laisse penser que l’idée n’est pas trop mauvaise.
      Grand merci pour votre message et vos encouragements, toujours précieux.
      Avec mon amitié.

  5. Gaulard Bénédicte

    18 mai 2017 at 23:12

    Les vers…et non les verres les joies de l’écriture automatique

Comments are closed.

© 2017 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑