Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

La Salle des Archets. Claudio Monteverdi et Salomone Rossi par Clematis

Peter Paul Rubens (Siegen, 1577 – Anvers, 1640),
Vénus et Cupidon, c.1606-1611
Huile sur toile, 137 x 111 cm, Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza

 

En cette année 2017 qui marque le 450e anniversaire de sa naissance, Claudio Monteverdi est sur toutes les lèvres, principalement au travers de ses opéras et de son Vespro della Beata Vergine, un peu plus rarement de ses madrigaux, ce que l’on ne peut que déplorer puisqu’ils furent le véhicule privilégié du puissant ferment de sa révolution musicale. L’ensemble Clematis, dont les affinités avec le répertoire italien ne sont plus à démontrer, a décidé de mettre l’accent sur un domaine dans lequel l’apport du Crémonais apparaît fort modeste, celui de la musique instrumentale.

Si elle est naturellement bien présente dans son œuvre, en particulier lyrique, on ne conserve en effet de sa plume aucun de ces sonate ou balli que nombre de ses contemporains nous ont légués et à l’interprétation desquels il a incontestablement participé durant les premières années de sa longue carrière où il officiait en qualité de gambiste, ce qui ne l’empêchait nullement de publier, en parallèle, madrigaux et chansons. Son séjour à la cour de Mantoue, d’environ 1591 à 1613, lui permit de côtoyer quelques maîtres aguerris dans la composition de pièces instrumentales, dont un des plus en faveur auprès des Gonzague, même si rien, dans les archives conservées, ne démontre qu’il fut à leur service de façon autre que ponctuelle, était alors Salomone Rossi. Bien des zones d’ombre demeurent dans la biographie de ce musicien de confession juive que l’on suppose avec quelque raison né le 19 août 1570 et qui disparut à une date indéterminée après la dédicace de son ultime recueil publié dans les premiers jours de janvier 1628, Madrigaletti per cantar a due soprani o tenori. Violoniste virtuose, Rossi Hebreo, comme il se désignait lui-même, est passé à la postérité pour deux raisons principales, la première étant d’avoir mis en polyphonie un certain nombre de pièces de la liturgie hébraïque (on peut en entendre quelques-unes dans un fort beau disque de l’Ensemble Daedalus réédité par Glossa), la seconde d’avoir été un des acteurs essentiels de la transmutation de la canzona instrumentale en une forme appelée à connaître une immense fortune durant toute l’époque baroque, la sonate en trio, avec ses deux dessus traités à égalité s’appuyant sur une basse continue parfois foisonnante. Avec ses danses revêtues des noms de membres de la cour ou faisant référence au monde musical de son temps (comme La Cecchina pour Francesca Caccini) et intégrant parfois des éléments populaires, ses sinfonie empreintes de théâtralité, il a indiscutablement participé à l’accession de la musique instrumentale au statut de genre indépendant.

Il n’est pas outre mesure surprenant que Monteverdi, toujours à l’affût des nouveautés et prompt à en faire son miel, se soit nourri de l’environnement extraordinairement stimulant de Mantoue en ces années de passage du XVIe au XVIIe siècle qui lui permirent sans doute également de côtoyer Peter Paul Rubens qui effectua deux séjours auprès du duc, ce dont témoigne l’Autoportrait entouré de ses amis à Mantoue réalisé vers 1602-1606 et conservé aujourd’hui au Musée Wallraf-Richartz de Cologne. Compte tenu de son intérêt pour la traduction des passions en musique qui s’aiguisa encore, dans un double mouvement de consolidation et d’émulation, au contact de Giaches de Wert, alors maître de la chapelle ducale Santa Barbara et par ailleurs très au fait des innovations des cercles ferrarais, tel l’aventureux Concerto delle Dame, une recherche dont témoigne le Troisième Livre de madrigaux publié en 1592, très peu de temps, donc, après son arrivée à la cour des Gonzague où sa renommée allait grandissant, Monteverdi retint essentiellement des expériences menées par Rossi la possibilité offerte par le concert des instruments non seulement de soutenir, de propulser (les rythmes de danse sont très judicieusement utilisés à cette fin dans l’Orfeo) et d’unifier l’action (les ritournelles contribuant à structurer ce même opéra en apportent un bon exemple), mais aussi d’en devenir partie prenante en la commentant, voire en se substituant à la parole ; il est d’ailleurs frappant de constater les jeux de miroir qui s’établirent entre l’écriture instrumentale de Monteverdi et de Rossi dans ces années 1607-1608 qui les virent tous deux donner naissance à des œuvres importantes (Orfeo et Ballo delle Ingrate pour l’un, Primo Libro delle sinfonie e gagliarde pour l’autre).

S’il met en avant, pour de bien compréhensibles raisons d’attractivité, le nom de Monteverdi, le disque de Clematis constitue avant tout un vibrant plaidoyer en faveur de l’inventivité de Rossi qui trouve ici des interprètes prêts à mettre à son service le meilleur de leur talent. Pensée avec soin afin d’offrir un reflet aussi représentatif que possible de la musique instrumentale telle qu’on pouvait l’entendre à Mantoue durant le premier quart du XVIIe siècle (quelques-unes des pièces débordent néanmoins de ce strict cadre spatio-temporel), cette séduisante anthologie conjugue de belle façon variété et engagement, grâce à des musiciens très sûrs de leurs moyens qui savent faire rimer sens de la construction et liberté, virtuosité soliste et écoute mutuelle, cohérence de l’approche et sensualité. Le collectif à l’enthousiasme et à la complicité perceptibles mené par le brillant archet de Stéphanie de Failly s’y entend pour exalter les nuances et les couleurs de ces pièces et pour souligner la théâtralité des œuvres vocales qui ménagent des ponctuations bienvenues. Pour ces dernières, Clematis a invité le ténor Zachary Wilder dont la voix épanouie, le tempérament généreux et souriant sans jamais devenir ni emphatique, ni superficiel s’accorde parfaitement au projet de l’ensemble ; ses délicieuses incarnations de Vi ricorda o bosch’ombrosi et de Fuggi, fuggi da questo cielo le désignent comme un interprète de choix pour le genre, plus difficile à réussir qu’il y paraît, de la canzonetta.

Malgré une réserve sur la prise de son à la réverbération pas toujours idéalement maîtrisée et l’emploi de deux violoncelles là où on aurait plutôt attendu et souhaité des violes de gambe – l’instrument de Monteverdi, rappelons-le –, ce fort joli disque à la fois ensoleillé et sensible se déguste avec gourmandise et offre un intéressant contrepoint à d’autres réalisations plus convenues en cette année de commémoration de la mémoire du grand Claudio.

Salomone Rossi (1570-ap. 1628) & Claudio Monteverdi (1567-1643), Balli & Sonate : œuvres instrumentales et vocales, Lodovico Viadana (c.1560-1627), Canzon francese, Biagio Marini (1594-1663), Sonata sopra Fuggi, fuggi dolente core, Giuseppe del Bialo (fl. 1600), Fuggi, fuggi da questo cielo, Gasparo Zanetti (c.1600-1660), La Mantovana

Zachary Wilder, ténor
Clematis
Stéphanie de Failly, premier violon

1 CD [durée totale : 63’30] Ricercar RIC 377. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Salomone Rossi, Sinfonia a 5 (1607)

2. Claudio Monteverdi, L’Orfeo : Ritornello & Aria « Vi ricorda »

3. Gasparo Zanetti, La Mantovana

4. Giuseppe del Bialo, Fuggi, fuggi da questo cielo

5. Salomone Rossi, Sonata duodecima sopra la Bergamasca

20 Comments

  1. Michelle Didio

    21 mai 2017 at 09:34

    Vous me faites découvrir Salomone Rossi, son influence sur l’oeuvre de Monteverdi, cher Jean-Christophe, et cela de bien belle façon. Merci pour cette chronique que je trouve très intéressante car sortant des sentiers battus. Je vous souhaite également une belle journée que j’espère très ensoleillée. Bien amicalement.

    • Cette chronique, chère Michelle, est aussi une façon de s’inscrire en faux contre la fumeuse notion de « génie » qui implique que les choses, en art, pourraient tomber du ciel sans s’inscrire dans un quelconque héritage. La musique de Monteverdi, comme toutes les autres, s’est forgée en assimilant des influences dont ce disque témoigne de la réalité, ce qui m’a fait souhaiter le mettre à l’honneur.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un agréable dimanche.
      Bien amicalement.

  2. Je note ta petite réserve organologique, et celle sur la prise de son (non perceptible à mon oreille dans les extraits proposés — sans doute l’effet du compressage ici).
    À l’instar de Michelle Didio, je découvre Salomone Rossi. Et ce « Fuggi, fuggi da questo cielo » de Giuseppe del Bialo, qui reste joliment dans l’oreille.
    Ton rappel quant au délirant « génie musical » est par ailleurs bien utile 🙂
    Je t’embrasse, ami J.-Ch, te souhaitant un agréable dimanche.

    • Deux réserves qui sont loin d’être mineures pour moi et ont éloigné ce disque de la recommandation sans réserve, ami Cyrille. Il doit une bonne part de son charme à la présence de Zachary Wilder qui l’ensoleille considérablement et ce Fuggi, fuggi est un tel régal que je lui fais reproche de sa brièveté.
      Pour ce qui est du « génie », rien de bien neuf : tu sais à quel point cette idiotie me fait bouillir 😉
      Que ce dimanche soit beau pour toi.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe,

    Un bien beau tableau pour une chronique très instructive . Une belle découverte.

    Bien que j’ai un penchant pour la musique instrumentale, j’ai beaucoup aimé l’interprétation du ténor Zachary Wilder.
    Et je suis d’accord avec toi, les violes de gambe auraient été un plus. Bon, je ne suis pas très objective, j’aime beaucoup cet instrument. Mais en même temps, comme tu le soulignes , c’était l’instrument de Monterverdi……
    Je te souhaite une journée aussi belle que possible.
    Merci infiniment pour ce partage.
    Je t’embrasse bien fort.
    A très vite
    Tiffen

    • Bonjour chère Tiffen,
      Beau et « en situation » surtout, puisqu’il y a de fortes chances pour que ce tableau date de la période de présence de Rubens à Mantoue — l’empreinte du Titien, dont c’est une reprise, y est en tout cas patente.
      Je pense que les violes de gambe s’imposaient ici et pas seulement pour des raisons de goût, même si j’aime infiniment cet instrument moi aussi; ceci dit, l’ensemble fonctionne parfaitement ainsi et le chanteur est très bon.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. mireille batut d'haussy

    22 mai 2017 at 19:53

    Jubilation évidente à la lecture de ce billet. Solomone Rossi a beau être très souvent joué partout dans le monde -je dis joué plutôt qu’interprété, car ses cantiques sont rarement servis par des musiciens dont on ne peut plus oublier les noms (même si cela arrive en des lieux où l’on s’y attend le moins)- on le voit moins souvent briller sous l’angle que vous avez choisi pour ce « jeu de miroir ».
    Les musiciens juifs étaient nombreux à la cour de Mantova, les plus éminents ont fait l’objet d’études sérieuses auxquelles il est facile de se référer, mais tous n’étaient pas le frère d’un Jules-César et surtout d’une Madame Europa. Tous, cependant, possédaient une maîtrise instrumentale qui les distinguait, tous incarnaient déjà l’héritage d’une puissante tradition musicale qu’ils n’avaient pour ambition que « d’illustrer » et surtout de perpétuer ; le nom, qu’ils portaient souvent très haut, le dit comme on affiche partout la couleur.
    Impossible de résister à Zachary Wilder qui, à lui seul, justifie le mot de jubilation si tôt venu.
    Merci pour les évocations qui se multiplient en échos, quelques soient leurs défauts. M.

    • Ce que je note dans votre riche commentaire, Mireille, est une idée qui m’est chère : celle de la permanence qu’illustraient les musiciens juifs de la cour de Mantoue. J’ignorais que les pièces de Salomone Rossi étaient si souvent jouées de par le monde; elles sont, en tout cas, peu mises en valeur par les ensembles spécialisés, ce qui rend ce disque particulièrement précieux. Vous ne serez pas surprise que la voix de Zachary Wilder m’ait également charmé; le timbre est léger mais le souci de l’expression est bel et bien là.
      Un sincère merci pour votre message.

  5. Le génie de Rubens, son sens aigu de la caricature avec un cupidon vieillissant, un joufflu complet au visage rubicon, sans parler de son regard … tout ce qu’il faut pour t’irriter ? je me régale.

  6. lenormand rémi et monique

    25 mai 2017 at 18:14

    Le Vénus et Cupidon de Rubens donne autant d’extase et de bonheur que le CD de Monteverdi. Si ce dernier est assez connu d’un public cultivé , il est effectivement bon de rappeler le génie de Salomone Rossi lequel n’a rien à voir avec Luigi Rossi. Et pourtant les deux sont de magnifiques musiciens.
    Merci de cet enrichissement très documenté.

    Amitiés.

    Rémi et Monique.

    • Il manque au moins un Rossi à votre brochette, chers Rémi et Monique, c’est l’aventureux Michelangelo dont les étonnants madrigaux ont été fort brillamment documentés au disque par le Huelgas Ensemble (chez DHM). Sauf au sens platonicien du terme, je ne reprends pas à mon compte cette notion de génie, que je trouve absolument fumeuse en ce qu’elle repose sur le principe invérifiable d’un Créateur qui inspirerait le créateur, mais je me joins à vous pour souligner le talent de ce Salomone si injustement méconnu.
      Merci pour votre mot et amitiés.

  7. jean pierre jacob

    26 mai 2017 at 22:18

    Bonsoir Jean Christophe,

    Merci de m’avoir ainsi indiqué que Salamone Rossi, compositeur italien de confession juive n’était pas seulement l’auteur de musique religieuse « Shirim Asher Li’Shlomoh », mais aussi un musicien de cour très apprécié à Mantoue. C’est Joël Cohen et le Boston Camerata qui me l’avaient fait découvrir, mais je n’avais pas encore entendu sa musique profane et l’ensemble Clematis avec Zachary Wilder nous la présentent joliment. Bonne fin de soirée.

    • Bonjour Jean-Pierre,
      J’ai, pour ma part, découvert Salomone Rossi grâce au disque de Daedalus que je cite, une réalisation intelligente, comme toutes celles que signe Roberto Festa, qui permettait de se faire une idée assez précise de l’ampleur de sa production. Cet enregistrement de Clematis vient idéalement le compléter, car même s’il met Monteverdi à l’honneur, c’est bien Rossi qui en sort éclairé.
      Merci pour votre commentaire et belle journée.

  8. Vous lire nous apporte toujours tant.
    Merci Jean-Christophe.

    Cette copie du Titien attire l´attention.
    Toute harmonie dans ses couleurs.

    • Un des avantages qu’il y a à déserter la superficialité des réseaux sociaux, Chantal, est de pouvoir dépenser son énergie ailleurs – en l’occurrence sur ce blog pour ce qui me concerne – et je suis heureux que cet investissement se sente dans mes chroniques.
      La copie de Titien par Rubens est intéressante dans ce qu’elle modifie de l’original et je tenais à proposer une œuvre qui puisse se rattacher directement à la cour de Mantoue au moment où Monteverdi et Rossi y étaient actifs; j’évite autant que possible de tomber dans l’anecdote illustrative que chérissent tant les mêmes réseaux sociaux.
      Merci pour votre mot.

  9. Tant d’érudition me fascine 🙂
    Quand je repasserai, ce sera en toute discrétion… mais je repasserai

    • Érudition est à mon avis un mot trop fort, Adrienne; disons qu’à partir du moment où l’on se risque à parler de musique, il peut être intéressant de tenter de le faire en apportant quelques éléments de contexte.
      Merci pour votre mot; vous êtes la bienvenue, que vous choisissiez de laisser ou non trace de votre passage.

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