Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Poème d’un jour. Œuvres pour piano de Gabriel Fauré par Michel Dalberto

Édouard Vuillard (Cuiseaux, 1868 – La Baule, 1940),
La Cheminée, 1905
Huile sur carton, 51,4 x 77,5 cm, Londres, National Gallery

 

Si personne ne conteste aujourd’hui la place singulière qu’il occupe dans le paysage de la musique française, l’œuvre pour piano de Gabriel Fauré, exception faite de quelques Barcarolles ou Impromptus, n’est pas celui qui hante le plus les programmes des disques et des concerts. Il faut dire que, plus que d’autres, ces pièces sont d’une exigence dont l’absence de concession s’accroît jusqu’à un certain hermétisme au fur et à mesure que l’on approche de la fin de la carrière d’un musicien dont la surdité favorisait un certain repli sur son monde intérieur, mais qui était passé très tôt maître dans l’art de l’ellipse et du non-dit.

Comme l’écrit très justement Michel Dalberto dans la note d’intentions de son récital, outre leur difficulté, une des raisons de cette relative désaffection est sans doute à rechercher dans le fait que ces œuvres ne mettent qu’exceptionnellement l’interprète en valeur, une particularité qui n’est sans doute pas étrangère à la formation d’organiste de Fauré, l’orgue étant un instrument dont les proportions ont tendance à « écraser » celui qui le joue, par ailleurs la plupart du temps invisible à son auditoire. Liszt, auquel le compositeur présenta sa Ballade op. 19 originellement conçue en trois morceaux et achevée dès l’automne 1879 sous sa forme originale pour piano (il en existe également une version postérieure pour piano et orchestre), ne s’y trompa pas, déclarant n’avoir « plus de doigts » devant la complexité d’une partition dont l’absence de virtuosité extérieure n’augurait en outre aucun succès d’estrade potentiel. Celle que son auteur, dans une lettre à Camille Clerc du 17 septembre 1879, définissait comme « une Fantaisie un peu en dehors de ce qui se fait » ne manque cependant pas de charmes avec son caractère souvent rêveur (Andante cantabile initial) qui peut se faire passionné (Allegro) ou tendre (Andante) et dont le souriant finale est parcouru de trilles résonnant comme de lointains chants d’oiseau ; cette page à la fois aérienne et ondoyante dessine ou plutôt esquisse à fins traits de plume finement rehaussés de touches de couleur un paysage indéfinissable et pourtant sensible dont les teintes semblent celles d’un heureux souvenir. Avec l’Impromptu n°3 op. 34 publié en 1883, la lumière se fait plus franche, le ton plus affirmatif, et quelques nuages passagers ne parviennent pas à assombrir la cascatelle scintillante d’une pièce qui regarde encore vers la période de jeunesse de Fauré. C’est en ayant en tête les Études symphoniques op. 13 de Robert Schumann, néanmoins plutôt comme une source d’inspiration que comme un modèle, qu’il composa, en 1895, son Thème et Variations op. 73, onze métamorphoses tour à tour vaporeuses (II) ou effervescentes (III, IV), avec des accumulations d’énergie (V), de sombres plongées (VI), une douceur presque résignée (VII) mais toujours de l’espérance (VIII) amplifiée par une indéniable élévation spirituelle (IX) et une énergie presque farouche (X), d’une marche que certains ont voulu funèbre mais qui est surtout emplie d’une implacable tension dramatique endiguée à force de concentration ; cette ample page s’achève en majeur dans un climat pacifié de confidence, loin de tout effet de manche attendu et gratuit. Avec les treize Nocturnes, dont la composition s’égrène tout au long de la carrière créatrice de Fauré qui se referme, pour le piano, sur l’ultime de la série, l’auditeur se trouve plongé au cœur de son inspiration si souvent insaisissable. Le Sixième en ré bémol majeur op. 63 (1894) est une merveille de lyrisme dont la fièvre, empreinte d’un tourment qui confine à l’angoisse dans la section centrale, se devine sous la pudeur qui la voile et dans les réminiscences de La Bonne Chanson, le cycle de mélodies enflammé par la passion du musicien pour Emma Bardac, tandis que le Septième en ut dièse mineur (1898) s’ouvre sur une note sinistre, une vision d’effroi immobile comme un paysage où se dresserait un gibet, un cauchemar que tente de dissiper un second épisode à la vigueur opiniâtre dont les trouées lumineuses aident à aboutir à une conclusion plus sereine. En si mineur, le Nocturne n°9 (1908) est une sorte de monochrome où affleure sans doute la marque d’une errance, tandis que l’hommage à la mémoire de Noémi Lalo, épouse d’un ami de Fauré, qui sous-tend le n°11 en fa dièse mineur (1913) ancre fermement cette pièce désolée, mais pourtant sans une once de pathos, dans les terres de l’élégie et du souvenir. Le compositeur retrouve si mineur pour son Treizième Nocturne (1921), dernière contribution au genre où il mêle tout à la fois contemplation et emportement dans une atmosphère d’absolue décantation qui bannit toute velléité sentimentale pour mieux se concentrer sur une expressivité d’autant plus agissante et troublante que totalement épurée.

On a peine à accorder foi, en écoutant ce disque, aux déclarations de Michel Dalberto qui avoue avoir détesté la musique de Fauré lorsqu’il était étudiant et n’être venu à elle qu’après un long cheminement, une attitude que l’on observe souvent également chez les auditeurs tant il est vrai que cet univers semble demander, à moins d’un immédiat coup de foudre, plus de temps que d’autres pour être apprivoisé. Le pianiste offre, en effet, un récital ambitieux, généreux, soigné jusque dans le choix de l’instrument, un Bechstein au tempérament et aux couleurs idoines, et d’une immense classe qui me semble, sur bien des points, correspondre à tout ce que l’on peut idéalement attendre dans l’interprétation d’un répertoire qui ne pardonne aucune approximation. Et, justement, tout respire ici la maîtrise, qu’il s’agisse du raffinement du toucher, qui n’exclut pas la puissance, ou de l’usage subtilement dosé de la pédale qui ne brouille ni ne noie jamais la ligne. À l’évidence, Michel Dalberto a longuement fréquenté ces pièces et pris le temps de les méditer tant ses idées et sa direction sont claires ; son discours impeccablement tendu et architecturé met magnifiquement en valeur les trouvailles harmoniques du compositeur, avec une fermeté du trait et une justesse dans le rendu des contrastes et la caractérisation des atmosphères également admirables. Son absence d’emphase et de pose « romantique » ou « impressionniste » ne freinent nullement l’expression du lyrisme frémissant qui, à des degrés d’intensité variables, imprègne ces œuvres et des éclats passionnés qui les traversent ; cette retenue, parce qu’elle est celle d’un musicien qui a profondément interrogé ce qu’il joue et qu’elle s’appuie sur un palpable bonheur à s’y immerger, permet au contraire à la si particulière poésie fauréenne où quotidien et intemporel se nourrissent mutuellement de s’épanouir et de s’élever avec ce singulier mélange de distance et de chaleur qui la rend si définitivement attachante à qui prend le temps de la goûter.

Au même titre que la première étape du parcours au cœur de la musique française de la fin du XIXe et des premières décennies du XXe siècle entamé par Michel Dalberto avec Claude Debussy en 2015, ce disque consacré à Gabriel Fauré est une insigne réussite et l’on attend maintenant avec une réelle impatience les deux autres volets qui mettront respectivement à l’honneur Maurice Ravel et César Franck.

Gabriel Fauré (1845-1924), Ballade en fa dièse majeur op. 19, Impromptu n°3 en la bémol majeur op. 34, Thème et variations en ut dièse mineur op. 73, Nocturnes n°6 en ré bémol majeur op. 63, n°7 en ut dièse mineur op. 74, n°9 en si mineur op. 97, n°11 en fa dièse mineur op. 104 n°1, n°13 en si mineur op. 119

Michel Dalberto, piano Bechstein

1 CD [durée totale : 73’49] Aparté AP150. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Impromptu n°3 en la bémol majeur op. 34

2. Nocturne n°11 en fa dièse mineur op. 104 n°1

10 Comments

  1. Michelle Didio

    28 mai 2017 at 11:27

    Merci, cher Jean-Christophe pour le choix de cette musique fauréenne qui sied à un dimanche à la campagne. L’ interprétation de Michel Dalberto me reste à découvrir avec grand plaisir.
    Belle journée printanière avec mes amicales pensées.

    • Un Dimanche à la campagne, chère Michelle, mais certes pas celui de la franche chaleur qui sévit en ce moment; Fauré est souvent fin août, au moment où la lumière se patine imperceptiblement et où les ombres commencent à s’allonger. J’espère que l’interprétation de Michel Dalberto vous siéra, et je vous souhaite une agréable journée (moi qui déteste la chaleur, je reste à l’abri).
      Merci pour votre mot et amicales pensées.

  2. Bonjour Cher Jean-Christophe

    Michel Dalberto a un jour détesté la musique de Fauré,, comme quoi …
    Comme toi avec le piano, non pas que tu le détestes, mais il n’est pas ce que tu préfères , mais tu nous proposes là de bien belles œuvres pour piano.
    J’avoue pour ma part, qu’ il m’a fallu du temps pour « apprivoiser » Fauré, mais au fil de tes chroniques, j’e l’ai écouté avec beaucoup plus de plaisir, et le retrouver ce matin est vraiment très agréable . Et bien que je sois allergique aux fêtes de toutes sortes, et bien aujourd’hui je fais une exception, je prends cette chronique comme un cadeau de fête des mamans 🙂

    Je te remercie bien sincèrement pour cette très belle chronique et ces beaux extraits .
    Je te souhaite un très agréable dimanche, malgré la chaleur, j’ai pensé à toi car je sais combien tu la détestes.
    Je t’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonjour chère Tiffen,
      Je n’ai jamais détesté le piano, au contraire; ce que je n’aime pas du tout, c’est qu’il soit employé dans un répertoire qui n’est pas le sien, comme dans Bach ou Mozart, par exemple. Avec des musiciens comme Fauré, bien que j’aimerais idéalement l’entendre sur un clavier du début du XXe siècle (ça s’est fait, mais hélas pas souvent), cette réserve n’a pas lieu d’être.
      Je chemine avec ce compositeur depuis maintenant presque une trentaine d’années; j’ai eu la chance que le coup de cœur avec sa musique soit immédiat grâce au très beau film, si pictural, de Bertrand Tavernier, Un Dimanche à la campagne qui l’a portée jusqu’à moi. Le disque de Michel Dalberto, que j’ai beaucoup écouté depuis que je l’ai reçu, m’a semblé d’une très grande justesse, ce qui n’est pas le cas de tout ce qu’on enregistre dans ce répertoire.
      Je te remercie pour ton mot; ce dimanche n’est effectivement pas à mon goût pour ce qui est de la météo, mais on fait avec sans se trop se lamenter sur son sort.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Un bouquet de musique, un peu, beaucoup, passionnément et merci pour les fleurs champêtres reçues comme un cadeau de fête. Au final un nocturne bienvenu.
    Dalberto ? il lui manque la moustache à lisser …

    • Un bouquet cueilli sur les chemins de Gabriel dont la simplicité ne t’a pas échappé, ce qui ne me surprend guère.
      Un récital aussi parfaitement coupé que le costume de Michel Dalberto, parfait pour un dimanche.
      Merci pour ton commentaire, bien chère Marie.

  4. lenormand rémi et monique

    29 mai 2017 at 19:43

    Encore une critique à l’ombre du grand vedettariat. Voilà un musicien: Fauré et un interprète : Michel Dalberto qui ne remuent pas le grand public superficiel mais ravit les amateurs de musiques authentiques et de véritables émotions. Que nous sommes loin de ces articles élogieux à propos de certain ténor allemand dont les photos et affiches sont celles d’un flambeur désirant faire tomber les femmes!
    Heureusement Jean-Christophe a compris depuis toujours l’hérésie de ces soupes industrielles que l’on nous présente comme étant de l’art musical.

    Merci à Jean-Christophe pour son intégrité et ses réelles qualités de critique musical en particulier.

    Amitiés.

    Rémi et Monique Lenormand.

    • Je vous confirme, chers Rémi et Monique, que des panégyriques comme ceux que vous décrivez n’ont pas leur place chez moi, et la courte période de silence qui a fait suite à cette chronique consacrée à Fauré m’a permis de m’intéresser de près au travail de trois remarquables jeunes clavecinistes peu exposés aux feux médiatiques que je mettrai à l’honneur dans les semaines à venir.
      Je suis heureux que cet enregistrement de Michel Dalberto ait retenu votre attention; très honnêtement, il la mérite par la profondeur de son approche, que l’on retrouve chez bien peu d’interprètes, de ce répertoire.
      Je vous remercie pour votre message et vous prie d’excuser mon délai à y répondre.
      Amitiés à tous deux.

  5. S’abstenir de lignes bavardes et laisser l’éphémère imprégner le silence… Voilà ce que m’évoquent ces deux magnifiques pièces fauréennes.
    Des bises, mon ami.

    • Tu as tout à fait raison, ami Cyrille; avec Fauré, l’essentiel se glisse souvent dans ces interstices de silence qui envahissent sa musique. Aussi, foin de mots, mettons-nous à leur écoute.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse.

Comments are closed.

© 2017 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑