« Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues ! »

Victor Hugo (1802-1885), « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent »
(Paris, décembre 1848), Les Châtiments (IV, 9), 1852

Chris McGrath pour Getty Images, Lampedusa, Italie,
Un bateau de migrants en feu après le sauvetage de ses occupants, 2017
www.chrismcgrathphotography.com

 

Il y a a priori mille bonnes raisons de dédaigner ou de dézinguer le nouvel album de Roger Waters et si j’avais accordé foi à la myriade de commentaires acides que j’ai pu lire à son propos, sans doute ne serais-je pas sorti de l’échoppe du disquaire avec le vinyle – le mastering, spécifique, est excellent, ce qui n’est hélas pas assez souvent le cas en cette période de retour en grâce de ce support – sous le bras. Que la propension à s’enfermer dans un prêchi-prêcha parfois ergotant de l’ex-membre de Pink Floyd soit fatigant est une évidence, comme l’est le constat que lui si prompt à épingler violemment les travers moraux des autres ne s’est pas toujours montré d’une absolue rectitude ; je n’en fais cependant pas des critères de jugement artistique, pas plus que les zones d’ombre de leur auteur ne l’influence lorsque j’écoute une symphonie de d’Indy ou regarde un tableau de David.

Il aura donc fallu vingt-cinq ans pour que Roger Waters donne un successeur à Amused to death, où l’auditeur, même bien disposé, ne s’amusait pas beaucoup et finissait par s’ennuyer à mourir en s’enlisant dans les méandres d’une inspiration dont les éclairs se trouvaient obscurcis par une absence de discipline quelquefois assez consternante. Pour Is this the life we really want ? il a eu deux idées lumineuses : faire appel à Nigel Godrich – le « sixième homme » de Radiohead – pour la production (et bien plus, puisqu’il est également crédité, entre autres, pour une grande partie de l’enregistrement et les collages sonores) et recruter Jonathan Wilson à la guitare et aux claviers, deux musiciens plus jeunes mais ayant profondément intégré et digéré l’héritage floydien. Ceux qui le connaissent retrouveront immédiatement un univers familier tissé d’une multitude de références plus ou moins littérales aux albums dont Waters fut le principal architecte, The dark side of the moon (la pendule de Time, quoi de plus logique pour scander l’introductif When we were young ?), Wish you were here (l’échantillonnage d’émissions de radio), Animals (un peu partout), The Wall ou The Final cut, enchâssées dans une atmosphère qui évoque cette période de gloire et de tensions en en excluant tout ce qu’elle pouvait avoir d’emphatique, comme si passé au tamis du souvenir le flot parfois surabondant n’y avait laissé que ses plus précieuses paillettes. Les contempteurs ne manqueront naturellement pas de pointer une prétendue panne d’inspiration conduisant à recourir à des resucées ; j’y vois, pour ma part, la volonté d’un homme de bientôt 74 ans de faire corps une ultime fois car, en un certain nombre de moments, ce disque, dont le dernier mot est « regret », est traversé de lueurs crépusculaires, avec une histoire dont il a été une des chevilles ouvrières et avec laquelle il n’a peut-être jamais été aussi en paix qu’ici – il y a également dans ce projet un caractère de solde de tout compte, y compris dans le regard parfois sans concession porté sur soi-même –, grâce à l’impulsion d’une équipe qui, en la lui faisant revisiter tout en la revivifiant, lui a fait mesurer la puissance séminale.
Si, actualité oblige, on en a surtout retenu la charge qu’elles mènent contre Donald Trump, tous les thèmes chers à Waters sont abordés au fil de ces chansons, de l’abdication des libertés individuelles à la condamnation de la société de consommation aux corollaires de son omnipotence que sont l’indifférence au sort des plus fragiles, dont les migrants (The last refugee), ou la course au profit au mépris de la planète (Déjà vu). Mais ce tableau souvent sombre et déchiré comme la voix qui nous le peint quelquefois comme on crache, avec ce timbre complètement cabossé par les excès et les années qui n’en est souvent que plus émouvant parce qu’il expose sans fard ses limites jusqu’à la cruauté, s’achève sur une note d’optimisme inattendue qui affirme d’une façon touchante sa foi en un amour salvateur dans le triptyque final constitué par Wait for her, Oceans apart et Part of me died, un havre de paix après les turbulences souvent cauchemardesques qui l’ont précédé.
Outre la qualité des compositions et des textes sans laquelle il ne saurait y avoir de bon disque, il faut souligner le formidable travail effectué ici par Nigel Godrich qui a su canaliser l’énergie de Waters en la rendant à la fois plus percutante et plus profonde tout en tissant autour de sa colère un écrin luxuriant d’effets sonores mais également de cordes qui, sans une once de gras, soulignent la sincérité de son engagement et lui apporte une densité brûlante qui se diffuse sur un large spectre allant du murmure à l’imprécation, dont la chanson éponyme offre un exemple aussi éloquent que bouleversant.

On pourra me dire ce que l’on veut de Roger Waters et m’énumérer ses travers que je ne méconnais d’ailleurs pas, je maintiendrai que son Is this the life we really want ? comptera parmi les réalisations importantes de cette année et ne tardera pas à s’imposer comme un classique, ne serait-ce que par le pont fascinant qu’il jette entre futur et passé, précurseurs et héritiers. Disque funambulesque et plus introspectif qu’il y paraît d’un homme en colère, à la fois brisé comme sa voix et fier de sa trajectoire et de ses combats, il ne décrit certainement pas la vie dont nous voulons mais tend à notre époque un de ces terribles miroirs dont elle a besoin pour prendre plus cuisamment conscience de ses turpitudes.

Roger Waters, Is this the life we really want ? 1 CD/2 LP Columbia/Sony Music

Extraits choisis :

1. Déjà vu
écrit et composé par Roger Waters

2. Bird in a gale
écrit et composé par Roger Waters