Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Transatlantique napolitaine. Il Cembalo di Partenope par Catalina Vicens

Perino del Vaga (Florence, 1501 – Rome, 1547),
d’après Giulio Romano (Rome, 1499 – Mantoue, 1546),
Les Noces de Cupidon et de Psyché, sans date
Huile sur toile, 48 x 45 cm, Madrid, Museo del Prado

 

Certains disques sont un peu plus que des enregistrements documentant un compositeur, un thème ou une époque ; ce sont de véritables aventures qui entraînent l’interprète et, si ce dernier a le talent nécessaire pour l’embarquer avec lui, l’auditeur vers des territoires où tous deux n’auraient sans doute même pas imaginé poser le pied.

La claveciniste Catalina Vicens a choisi de sous-titrer « conte musical de la Renaissance » son récital Il Cembalo di Partenope pour la réalisation duquel elle a dû traverser l’Atlantique, et il y a effectivement quelque chose de légèrement irréel ou, à tout le moins, d’exotique à imaginer un programme majoritairement constitué de pièces napolitaines du XVIe siècle sonner et être gravé sous les étoiles du Dakota du Sud. De l’autre côté de l’Atlantique, la ville de Vermillion s’enorgueillit à juste titre de son Musée National de la Musique et ce dernier possède en ses collections ce que l’on peut regarder, pour filer la métaphore, comme la baguette magique qui a enchanté toute cette histoire : un clavecin anonyme construit à Naples vers 1525 et restauré pour le débarrasser de ses ajouts postérieurs, ce qui en fait le plus ancien instrument de ce type au monde encore jouable aujourd’hui.

Autour de ce vénérable instrument, la musicienne a cousu un véritable manteau d’Arlequin en choisissant pour patron l’Intavolatura de Cimbalo, première anthologie du genre publiée dans la cité parthénopéenne par Antonio Valente en 1576, puis en allant glaner des matériaux plus anciens y compris hors du répertoire spécifiquement dédié aux claviers, puisque l’on trouve dans ce florilège des transcriptions de pièces pour luth signées Vincenzo Capirola ou Joan Ambrosio Dalza, tous deux actifs dans la première moitié du XVIe siècle, ce qui est d’autant moins surprenant que cette perméabilité entre les deux univers est soulignée par les références du recueil de Valente à la manière de ses confrères luthistes. À l’image de cette période foisonnante pour une ville qui a toujours été ouverte à de multiples influences – c’est par elle qu’entre autres les trouvailles picturales flamandes, dont la technique de la peinture à l’huile, pénétrèrent dans toute la péninsule italienne à partir du milieu du XVe siècle, en particulier grâce à Antonello da Messina qui y fut en grande partie formé –, le panorama ici proposé est large et varié. On y entend une évocation intelligemment contrastée de la domination espagnole dans la sautillante Calata ala spagnola de Dalza ou la coulante Volta de Spagna de Dentice, et la plus sérieuse Obra sobre cantus firmus d’Antonio de Cabezón, mais également l’expression d’une double dynamique, parfait mariage du plaisir et de l’imagination ; la première met en avant le chant au travers d’élaborations sur des airs connus signés Josquin (Plus ne regres), Sermisy (Tant que vivray) ou Willaert (Chi la dirra) rendues plus raffinées et virtuoses par l’emploi de savantes diminutions dont un exemple frappant est fourni par Sortemeplus – pour Sortez mes pleurs de Philippe de Monte – que Valente traite de deux façons, l’une « avec quelques fioritures » (« con alcuni fioretti »), l’autre disminuita (enregistrée ici) qui transfigure complètement son modèle, sans oublier la danse dont les lignes se trouvent épicées par des saveurs populaires, ainsi la Gagliarda napolitana du même Valente ; la seconde offre un visage plus aventureux, celui d’un temps où les musiciens s’efforçaient d’élaborer un nouveau langage en s’appuyant sur une liberté formelle accrue et des audaces d’écriture assumées (retards, chromatismes) : c’est la floraison des Fantaisies, telle celle unique (et magnifique) de Valente sur laquelle s’ouvre le disque, et des Ricercari, deux formes dont les noms disent la volonté d’affranchissement, la bride laissée sur le col de la chimère, les tâtonnements excitants de l’expérimentation. Dans ce creuset napolitain, dont on sait à quel point il put être bouillonnant, s’élaborent tout au long du XVIe siècle ces consonances extravagantes qui fleuriront sous les doigts des claviéristes de celui à venir, les Giovanni de Macque, Ascanio Mayone ou Giovanni Maria Trabaci, ces deux derniers nés dans la décennie durant laquelle Valente publia son Intavolatura ; s’y dessine également le visage de celui qui saura se nourrir de ces inventions et les transmuter pour forger un langage hautement personnel qui laissera une empreinte indélébile sur l’Europe musicale, Girolamo Frescobaldi.

Catalina Vicens avait déjà offert, en 2013 chez le même éditeur, une fort belle anthologie intitulée Parthenia qui mettait à l’honneur trois compositeurs anglais, Byrd, Bull et Gibbons. Cette nouvelle réalisation atteste du très heureux processus de maturation à l’œuvre chez une jeune musicienne qui ne cesse d’élargir son champ d’investigations et de réflexion et apparaît ici pleinement à la hauteur des enjeux de ce projet. Grâce à un jeu parfaitement maîtrisé et pensé mais pour autant jamais péremptoire ou académique, elle fait souffler sur ces pièces la spontanéité, la liberté mais également la précision et le raffinement qu’elles réclament. Rien n’est jamais ni tiède, ni fade, ni anecdotique dans cette heure de musique en tout point généreuse à laquelle on ne fera que le reproche de paraître passer trop vite ; chaque œuvre y est caractérisée avec finesse et intelligence, qu’il s’agisse de danser avec vivacité et légèreté, de chanter noblement ou de se concentrer pour goûter pleinement la saveur un peu âpre d’une dissonance, l’inventivité d’une diminution ou d’un contrepoint. On sait également particulièrement gré à l’interprète de n’avoir jamais sacrifié l’expressivité à l’ivresse qu’il peut y avoir à toucher un aussi prestigieux instrument ; il me semble qu’elle a, tout au contraire, pris le temps de se familiariser avec lui en toute humilité pour mieux dépasser ses limites et exalter ses couleurs et son caractère propres, à tel point que la symbiose entre les deux s’impose de manière évidente. Enregistré avec naturel et transparence, ce récital chaleureux, toujours passionnant, souvent enthousiasmant, nous conte une décidément belle histoire napolitaine et confirme Catalina Vicens comme une claveciniste débordante d’idées à suivre avec le plus grand intérêt.

Il Cembalo di Partenope, œuvres d’Antonio Valente (fl. 1565-80), Vincenzo Capirola (1474-ap. 1548), Antonio de Cabezón (c.1510-1566), Bartolomeo Tromboncino (1470- ap. 1534), Ranier (fl. début du XVIe siècle), Joan Ambrosio Dalza (fl. 1508), Jacopo Fogliano (1468-1548), Marchetto Cara (c.1465-1525), Marco Antonio Cavazzoni (c.1490-c.1560), Claudio Veggio (c.1510- ap. 1543), Fabrizio Dentice (c.1539-1581)

Catalina Vicens, clavecin napolitain anonyme, c.1525

1 CD [durée totale : 66’35] Carpe Diem records CD-16312. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Philippe de Monte/Antonio Valente, Sortemeplus disminuita

2. Joan Ambrosio Dalza, Calata ala spagnola

3. Claudio Veggio, Recercada per b quadro del primo tono

4. Marchetto Cara ?, Per dolor mi bagno el viso

14 Comments

  1. La belle noce que celle-ci entre la claveciniste et ce prestigieux instrument presque cinq fois centenaire ! Une rencontre magique, une belle histoire : « Die Zaubercembalo » …
    Et Calata ala spagnola sautille à l’oreille dès la première écoute, et encore après.
    Une découverte.
    Heureuse journée dominicale, ami J.-Ch. Je t’embrasse.

    • Zaubercembalo, voici qui aurait pu faire une belle accroche, ami Cyrille, félicitations. Comme tu l’as deviné, il est beaucoup question d’heureuse union, y compris entre des éléments que tout semblait devoir séparer, tout au long de cette chronique, mais il faut dire que l’attelage constitué par la musicienne, « son » instrument et le répertoire est sacrément inspirant en ce sens.
      Grand merci pour ton mot (le premier ici) et beau dimanche à toi que j’embrasse.

  2. Michelle Didio

    11 juin 2017 at 11:22

    Une merveille ce clavecin, instrument que j’apprécie davantage chaque jour, d’autant plus avec cette qualité de jeu. Merci cher Jean-Christophe. Beau et bon dimanche. Bien amicalement

    • Je suis, pour ma part, très amateur de clavecin depuis longtemps, chère Michelle, et je prends toujours infiniment de plaisir à le mettre à l’honneur quand il est aussi bien touché qu’ici. Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un beau dimanche.
      Amitiés.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe
    Quel beau voyage tu nous offres là !!
    Le clavecin je connaissais le nom, mais tu m’as appris à le découvrir et surtout à l’aimer.
    Ce que je viens d’écouter est vraiment magnifique. C’est apaisant , beau, chaleureux et émouvant. Oui c’est tout cela que je ressens.
    Un grand merci à toi et à Catalina Vicens.
    C’est encore une chronique que j’ai du mal à refermer tant par ta qualité d’écriture que par le très beau tableau. , et bien entendu ces quatres très beaux extraits. Mais je sais que je reviendrai …. .
    Encore merci cher Jean-Christophe. Je te souhaite un bel après-midi.
    Je t’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonjour chère Tiffen,
      J’ai eu la partie facile puisque je n’ai eu qu’à suivre le sillage dessiné – et de quelle façon ! – par Catalina Vicens, une claveciniste dont je crois que nous n’avons pas fini d’entendre parler, ce qui est en soi une excellente nouvelle. Ce projet est indiscutablement une réussite et je suis absolument certain qu’inventive comme elle est, elle nous en prépare d’autres tout aussi savoureux.
      Je suis ravi que ces extraits et leur illustration picturale t’aient plu et je te remercie pour ton mot.
      Belle fin de dimanche à toi.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Catherine-BC

    14 juin 2017 at 09:49

    Alors là, cher Jean-Christophe, c’est une merveilleuse découverte ! Le son de ce clavecin est si délicat, très proche d’un virginal… Il me ravit avec ce répertoire (comme il doit être tout aussi magnifique avec les anglais de l’époque élisabéthaine) ! Et pour moi qui clavecinote un peu chaque jour, c’est une véritable leçon de toucher !
    Grand merci encore une fois de mettre sur notre chemin ces pépites !
    Bien sincèrement à vous,

    • Cet instrument est un superbe vieillard, chère Catherine, qui nous régale des histoires qu’il a traversées et qui scintillent encore à nos oreilles grâce au talent de Catalina Vicens, une musicienne qui mérite qu’on s’y attarde bien plus que sur certaines gloires montées de toutes pièces à grands renforts de publicité.
      Le programme anglais, lui, faisait appel à pas moins de six instruments (clavecins et virginals) et je vous le recommande également car il vaut lui aussi le détour — je reviendrai sur ce répertoire dans quelques semaines.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre mot et votre fidélité.
      Bien amicalement.

      • Catherine-BC

        15 juin 2017 at 09:33

        Oui, Jean-Christophe, un très honorable vieillard que je suis enchantée de rencontrer, tout comme ses non moins aimables compagnons du programme anglais… Je viens de commander les deux !
        Très belle et lumineuse journée à vous

        • Je suis certain que ce sont des acquisitions que vous ne regretterez pas, et je suis curieux de connaître votre avis à leur propos si vous souhaitez me le faire connaître.
          Belles découvertes à vous et heureux jeudi !

  5. Cette interprétation apporte tout ce que je recherche.

    Merci Jean-Christophe.

  6. Cher Jean-Christophe,
    Voilà un disque qui me sied parfaitement: ancien (très ici) instrument en parfait état; claveciniste virtuose et très sensible (à ce que j’ai pu entendre sur son précédent CD); musique de la Renaissance; et enfin une prise de son aérée tout en étant parfaitement détaillée. Un rêve devenu réalité !
    Excellente chronique également (as always) qui m’en a appris beaucoup encore sur cette période riche en chefs d’oeuvre, ainsi que sur les ‘Ricains’ que je félicite pour avoir collectionné et conservé en parfait état de tels instruments.
    Que de découvertes dans cette chronique !
    Mille mercis pour tout ceci.
    Amitiés d’un vieux mélomane ravi.

    • Cher Jean-Marc,
      J’ai pris énormément de plaisir aux écoutes successives de ce disque et si le chroniquer m’a donné du fil à retordre, justement parce qu’il fallait en trouver un qui soit cohérent et tente d’apporter un éclairage à peu près intéressant sur le projet lui-même. Votre retour me laisse songer que j’y suis peu ou prou parvenu et j’espère avoir donné à un certain nombre de lecteurs l’envie de découvrir plus avant une réalisation qui mérite largement que l’on s’y arrête — la musique de la Renaissance demeure encore trop peu servie au disque sans parler de son absence des « grands » festivals.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et espère vous retrouver bientôt autour d’autres chroniques.
      Bien amicales pensées.

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