Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’Europe cent visages. In Nomine par Les Harpies

Pieter Bruegel L’Ancien (Breda ?, c.1525 – Bruxelles, 1569),
Dulle Griet, c.1561-62
Huile sur bois, 117,4 x 162 cm, Anvers, Musée Mayer van den Bergh

 

Dans les années qui précédèrent son installation à Bruxelles en 1563, Bruegel L’Ancien peignit trois tableaux formant, comme l’indiquent leurs dimensions identiques, un ensemble traversé par le souffle sulfuré de l’enfer. S’il demeure suggéré dans le tumulte savamment chorégraphié, déjà presque baroque, de la Chute des anges rebelles et dans le sombre Triomphe de la Mort que ne vient adoucir aucun espoir de rédemption, il s’impose dans Dulle Griet, une scène dont le message moral de condamnation de l’accumulation des biens et, plus largement, de soumission aux égarements des instincts et du matérialisme s’accompagne d’une cocasserie pleinement en accord avec la figure folklorique de cette Folle Margot qui semble prête à se lancer, épée dans une main et paniers débordants de vaisselle et d’ustensiles ménagers dans l’autre, à l’assaut de la gueule béante de l’Hadès. L’œil attentif saura déceler, au milieu des rougeoiements de cette évocation belliqueuse aux allures d’Armageddon, un couple que le peintre a placé juste au-dessus de l’intersection des diagonales de la composition ; assis sur un îlot, l’homme et la femme sont entièrement nus et cette dernière, tournée vers son compagnon, tient quelque chose dans sa main levée ; gageons qu’il s’agit d’une pomme et que ces deux figures sont Adam et Ève. Dans pareil contexte, l’évocation du Paradis n’est en rien d’une riante innocence ; son caractère désolé souligne à plaisir qu’il est le lieu où s’est cristallisé le péché, une dimension qu’amplifie encore la présence d’un trio de personnages placé immédiatement derrière, habillé puisque la Chute a eu lieu, où une femme portant coiffe à cornes et levant un riche cratère banquette, dans un habile et fascinant jeu de miroir, avec un diable tout aussi cornu sous un dais formé par une harpe sur les cordes de laquelle s’active une énorme araignée.

Musiques de rêve ou diaboliques, savantes et populaires, se mêlent également dans la circumnavigation imaginée par Les Harpies dans l’Europe d’une seconde moitié de XVIe siècle (et le début du suivant) où se côtoient, en un contraste parfois vertigineux, lumière et ténèbres. Des polyphonies finement ouvragées par Bull ou Palestrina aux rudes harmonies des chansons hongroises soulignées par cet instrument aux effluves volontiers infernaux qu’est la régale (songez à l’usage qu’en fit Monteverdi pour évoquer le monde chthonien dans L’Orfeo), des psaumes sobrement harmonisés ou délicatement ornés à la manière septentrionale aux danses de France ou d’Angleterre tantôt nobles, tantôt échevelées, sans oublier l’aventureuse invention des ricercari et l’omniprésence de l’improvisation, se peint à nos oreilles, à la manière d’un Arcimboldo assemblant à sa dextre fantaisie éléments raffinés ou triviaux pour composer un visage, le portrait aux humeurs changeantes et haut en couleurs d’une époque où les interrogations d’un humanisme à la lucidité inquiète mais ne renonçant pour autant ni à l’espoir, ni à l’imagination – celui de Montaigne et de Cervantès – côtoyaient les pires exactions, guerres de religion ou de Quatre-vingts ans, dont certains airs tout simples portent la marque, humbles témoignages contre l’arbitraire, les privations ou l’oubli.

Réunie autour de Freddy Eichelberger, auteur de l’émouvante et espiègle note d’intentions accompagnant l’enregistrement, et touchant avec un art de la rhétorique et une science des saveurs également consommés le bijou qu’est l’orgue Renaissance de Saint-Savin en Lavedan, l’équipe des Harpies, ponctuellement renforcée par des amis pour chanter un verset de psaume ou actionner les soufflets de l’orgue, se montre d’une cohésion et d’une inventivité dont nombre d’ensembles de musique ancienne gagneraient à s’inspirer. Comme à son habitude, l’enchanteresse Odile Édouard sait se montrer véloce, piquante mais aussi très à fleur de peau au violon, et l’on retrouve avec un plaisir sans mélange Pierre Gallon aux claviers (et, plus étonnamment, au colachon) dont il est un des plus fins connaisseurs et interprètes de sa (jeune) génération, avec un jeu à la fois concentré et ludique qui fait mouche ; aux cornemuses et à la gaïta, Mickaël Cozien ne tombe jamais dans le travers de la recherche d’un son qui subordonnerait le caractère populaire à l’univocité ; il parvient au contraire à insuffler une indéniable subtilité dans chacune de ses interventions. Unis par une même intelligence musicale et forts d’une fréquentation assidue et éclairée de ce répertoire, les quatre compères peuvent laisser libre cours à leur fantaisie et conférer aux œuvres vigueur et densité, sans jamais rien de vainement démonstratif mais avec une justesse de ton et d’invention qui démontre le sérieux fondant leur démarche.

Gouleyant et pétillant, mais également traversé par d’authentiques moments de nostalgie et de poésie, cet enregistrement dont il faut également saluer la belle prise de son est, de fait, impossible à chroniquer tant les horizons qu’il ouvre sont variés et chatoyants ; il fait partie de ceux devant lesquels le critique a envie de poser la plume en se contentant de dire à l’auditeur de se mettre à l’écoute et de se laisser embarquer comme il l’a lui-même été. Loin des programmes poseurs ou ressassés qui n’apportent rien d’autre que le bruit qu’ils font pour tenter d’exister, ce premier essai des Harpies se révèle une réalisation passionnante qui en appelle d’autres ; il n’est plus si fréquent aujourd’hui qu’un disque, outre ses qualités artistiques, dispense autant de chaleureuse humanité.

In Nomine, Enfers et Paradis dans le paysage musical européen autour de 1600. Œuvres de Giovanni Pierluigi da Palestrina (c.1525-1594), Giovanni Battista Bovicelli (c.1550-c.1594), Christian Erbach (c.1570-1635), Guillaume Franc (c.1505-1571) & Théodore de Bèze (1519-1605), John Bull (c.1562-1628), Pierre Attaingnant (éditeur, c.1494-c.1551), Claude Gervaise (c.1525-c.1583), anonymes et improvisations

Les Harpies :
Odile Édouard, violons
Mickaël Cozien, cornemuses et gaïta
Pierre Gallon, régale, spinettino et colachon
Freddy Eichelberger, orgue Renaissance (1557/1996) de Saint-Savin en Lavedan, cistre & coordination artistique

1 CD [durée totale : 65’10] L’Encelade ECL 1502. Ce disque peut être acheté sur le site de l’éditeur en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Anonyme, Szegény legény éneke (orgue, régale)

2. G.P. da Palestrina, Vestiva i colli (orgue)

3. Guillaume Franc, Psaume LXV, verset 2 orné (violon, orgue)

4. First Witches dance (régale-spinettino, cornemuse, cistre, colachon, violon)

 

20 Comments

  1. Marie-Reine

    29 juin 2017 at 11:48

    Totally bewitched je suis, cher Jean-Christophe, au sortir de cette matinée en votre compagnie. Quel disque savoureux, plein de belles surprises ! Merci, merci pour ce billet et cette découverte.
    Déjà, d’entrée de jeu, il y a de quoi faire avec la Dulle Griet et on apprécie fort les détails que vous nous décrivez, surtout Adam et Ève que l’on retrouve, avant la catastrophe, sur la pochette du disque ! J’ai vu que le tableau est parti en restauration et que d’ores et déjà, sur les parties nettoyées, les couleurs réapparaissent plus flamboyantes que jamais. La jupe de Griet était bleu de cobalt à l’origine, semble-t-il. Vivement 2019, Griet sera la mascotte du 450e anniversaire, paraît-il 🙂
    Sinon, le disque est tout comme vous dites et bien des images de mes récents périples ont surgi : Rome, la Grande Île, la Pologne et la Görlitzer Sonnenorgel à la frontière germano-polonaise qui a aussi son jeu d’oiseau 🙂 Tout de même, elles font fort, ces Harpies : nous introduire le rossignol sur le mot « Primavera » dans le madrigal de Palestrina 🙂 J’aurais juste aimé un peu plus de voix, il y avait de quoi faire avec les madrigaux du programme. Mais les musiciens sont tous absolument épatants et on regrette qu’il n’y ait pas de projet aussi fédérateur autour de notre orgue Renaissance à nous, dont les volets restent trop souvent fermés.
    Je vous embrasse très affectueusement.

    • Je ne vous attendais pas forcément sur cette chronique, chère Marie-Reine, aussi découvrir votre commentaire, le premier sur cette chronique, a-t-il été une vraie et joyeuse surprise.
      J’ai lu sur le site du musée que Margot allait se refaire une beauté et je ne doute pas que le résultat sera spectaculaire; je regrette que la grande rétrospective qui aura lieu à Vienne soit matériellement hors de ma portée (sauf si je gagne au loto d’ici là, naturellement), car quelque chose me dit qu’elle sera époustouflante. On pourrait passer des heures à se perdre dans les mille détails de cette Dulle Griet et je ne me suis volontairement focalisé que sur quelques-uns pour ne pas noyer le propos musical.
      Tout comme vous, malgré la quasi absence de pièces vocales, je suis complètement convaincu par ce disque que je trouve d’une intelligence et d’une liberté que l’on rencontre hélas de moins en moins dans les productions de musique ancienne (et je crains que ce ne soit pas terminé). Je croise les doigts pour que ce ne soit pas un unicum et pour que ces Harpies aient la ressource nécessaire pour nous enchanter encore.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous embrasse très affectueusement.

  2. Bonheur de ce jour (et d’autres) !
    Merci pour tout …

  3. Réjouissantes, ces Harpies… Mais que sont devenues Les Witches?

  4. Il me faudrait deux jours entiers pour étudier les détails du tableau de Bruegel L’Ancien, néanmoins s’il a mis l’araignée au milieu du tiers supérieur, il devait l’avoir au « plafond », très tourmenté !

    • Cette araignée qui joue de la harpe (celle de « Mélodie/Faite sans merancholie » chère à Senlèches ?) m’a fait songer au surnom d’Universelle aragne que l’on donnait à Louis XI, même s’il n’a évidemment rien à voir avec ce tableau. Quant à Bruegel L’Ancien, il avait visiblement compris qu’en utilisant Bosch, il ferait du travail de pro.
      Merci pour ton commentaire, bien chère Marie.

  5. Bonsoir cher Jean-Christophe

    J’ai pu zoomer sur le tableau et j’ai suivi tes descriptions, je n’aurais peut-être , (certainement même) , pas vu tous ces détails tellement ce tableau est « riche ».
    Tu ne peux pas t’imaginer le plaisir de zoomer en suivant tes explications. C’est un tableau que j’aime beaucoup, et le regarder « avec toi », a multiplié le plaisir.

    Quant à la musique, c’est une pure merveille, elle m’a vraiment touchée. Les instruments anciens y sont pour beaucoup. Comme c’est beau !!

    J’y reviendrai, voire même céder à la tentation..

    Je te remercie du fond du coeur pour ce bonheur du soir, je vais m’endormir avec cette musique en tête , ma nuit va être paisible. Je suis encore sous le charme, tu sais cet état où tu as un léger sourire aux lèvres et les yeux perdus dans le vague ….

    Je te souhaite une douce soirée ou une belle journée selon…

    Je t’embrasse bien fort mon cher Jean-Christophe et merci encore.

    • Bonjour chère Tiffen,
      Le site du musée a été bien inspiré de fournir une image assez grande de ce tableau fourmillant, autorisant ainsi le curieux à s’y plonger. Les lignes que je lui consacre ne rendent même pas compte d’un dixième de sa richesse; il y aurait tant à dire, mais on déborderait très largement le cadre d’un chronique de disque.
      Cette réalisation des Harpies est tout aussi passionnante que cette scène et elle offre un reflet kaléidoscopique de cette période très dense que furent les dernières décennies du XVIe siècle et les premières du XVIIe où tant de choses se sont jouées, et pas que sur le plan artistique d’ailleurs.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle journée.
      Je t’embrasse bien fort.

  6. Cher Jean-Christophe,
    j’étiquetterais, moi aussi « bonheur du jour » le double plaisir d’avoir de nouveau le temps de venir me cultiver sur votre blog et d’y découvrir un nouveau disque à ajouter à ma collection ! Merci, une fois de plus, de jouer pour nous les éclaireurs.
    Quant aux Witches, il semblerait que ces Harpies, autour de l’excellent Freddie Eichelberger, en soit une émanation composée spécifiquement pour cet enregistrement. Reste que le groupe ne semble rien avoir enregistré depuis 2014 (ou alors leur site internet n’est pas à jour).
    Bien à vous,

    ANNE

    • Chère Anne,
      Je suis ravi de vous retrouver ici et que cette chronique consacrée au pétillant disque des Harpies ait su vous séduire.
      J’avais bien saisi que cet ensemble était un avatar des Witches, ce qui pose naturellement la question de la pérennité de l’un et de l’autre; je tenterai de me renseigner à ce propos auprès des musiciens, dont certains résident dans ma ville, mais j’espère très sincèrement que l’un et l’autre poursuivront leur route.
      Je vous remercie pour votre mot, vous souhaite belle journée et vous dis à bientôt.
      Bien à vous,
      Jean-Christophe

  7. Bonjour Jean-Christophe,
    merci pour ce programme et ces interprètes épatants !
    Mais pouvez-vous éclairer mon ignorance de ce qu’est ce mystérieux colachon ?
    Cordialement.

    • Bonsoir Bernard,
      Mieux que de longs discours, voici un lien vers le site du Musée de la musique qui vous permettra de faire plus ample connaissance avec le colachon.
      Pour le reste, je partage tout à fait votre enthousiasme et vous remercie d’avoir pris le temps de l’exprimer ici.
      Bien cordialement.

      • Merci à Bernard d’avoir posé la question sur le colachon et merci à toi cher Jean-Christophe pour le lien ! Tu viens de combler une de mes très nombreuses lacunes. 🙁

  8. Une nouvelle fois, ami J.-Ch, tout ici captive l’oeil et l’oreille. Deux sens en éveil qui touchent notre curiosité. Et là, point de fruit défendu… 🙂
    Beau dimanche à toi que j’embrasse.

    • Non, ami Cyrille, il est ici permis, voire recommandé de succomber à la tentation 🙂
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite un heureux dimanche.
      Je t’embrasse.

  9. jean pierre jacob

    10 juillet 2017 at 16:20

    Un trésor, ce disque des Harpies. A lire votre chronique, Jean Christophe, l’appétit de l’écouter m’est venu , et ce 10 Juillet, après le passage du facteur, j’ai pu satisfaire ce besoin. Une véritable aventure , en partie pyrénéenne, en plus: Saint Savin en Lavedan dans ce Parc National des Pyrénées où j’ai eu maintes occasions de rentrer en contact avec nombre de plantes protégées et endémiques . La comparaison du ravissement de la première écoute de chaque pièce musicale avec celui ressenti lors de la première vision d’une plante rarissime est pour évidente, et la notice du disque avec ses références historiques , géographiques et humaines ressemble à la recherche de ces plantes rares dans les Flores de référence. Un grand merci pour ces nouveaux horizons, Jean Christophe. Je vous suis toujours avec intérêt, mais en restant trop souvent muet .

    • Je trouve votre comparaison botanique (une matière que, bien que béotien, j’apprécie beaucoup) tout à fait pertinente, Jean-Pierre, et on croise dans ce disque des espèces aux formes familières ou étranges mais dont les couleurs éclatantes ou le parfum pénétrant vous poursuivent longtemps. Je suis convaincu que cette réalisation n’a pas fini de vous accompagner et vous verrez que chaque nouvelle écoute vous en dévoilera des aspects inattendus et souvent chatoyants. Espérons à présent qu’il y en aura d’autres, tout aussi intelligentes et sensibles pour que nous puissions repartir sur les sentiers nous en griser encore.
      Je vous remercie sincèrement pour votre commentaire et vous dis à bientôt.

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