Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Secrets d’écarlate. Sonates de Domenico Scarlatti par Pierre Hantaï (volume 5)

Luis Egidio Meléndez (Naples, 1716 – Madrid, 1780),
Grenades, pommes, acérolas et raisins dans un paysage, 1771
Huile sur toile, 62,5 x 84 cm, Madrid, Museo del Prado

 

Comme à la fin d’un beau concert dont on tente de prolonger la magie en réclamant des bis tant on redoute qu’il s’achève, on espérait, en se retenant néanmoins de trop y croire pour se protéger d’une éventuelle désillusion, que Pierre Hantaï reviendrait s’asseoir au clavecin pour composer à notre intention encore un bouquet de sonates de Domenico Scarlatti. Un an tout juste après un quatrième volume unanimement salué, il nous offre seize nouvelles raisons de nous réjouir.

On associe tout naturellement l’univers du compositeur de Maria-Barbara de Portugal avec celui des musiques populaires et de leur corollaire, la danse, tous deux trouvant des échos dans ses œuvres au travers, par exemple, de l’emploi d’effets de guitare (flagrants ici dans Kk. 388 et 124) que le clavecin restitue avec une acuité sans pareille, mais également de déhanchements et d’une pulsation rythmique aussi ferme que puissante. Ce florilège nous entraîne cependant vers des expressions plus secrètes, moins spectaculaires de son inspiration, détachées de tout pittoresque, de toute anecdote. Il nous dévoile, d’une part, une propension à l’abstraction qui rappelle opportunément que Scarlatti a fait ses gammes auprès d’un père dont l’art savait s’abreuver aux subtilités du contrepoint le plus rigoureux, et on le trouvera étonnamment proche de Johann Sebastian Bach – son exact contemporain avec Händel, ce trio formant ce que certains musicographes nomment la « génération de 1685 » – dans la Sonate Kk. 28, tandis que la Kk. 547 semble anticiper des tournures que l’on retrouvera chez Joseph Haydn, tout en empruntant aux Cyclopes de Rameau que, s’il faut en croire de récentes recherches, il a peut-être rencontré à Paris en 1724 ou 1725. Cet hommage à l’un des grands musiciens de son temps bat en brèche l’image que l’on a parfois d’un Scarlatti isolé en Espagne ; pas plus qu’un autre célèbre Italien installé dans la péninsule ibérique, Luigi Boccherini, il n’a vécu à l’écart des nouveautés artistiques de son époque et il suffit d’écouter la très galante Sonate Kk. 277 pour se convaincre de cette attention et de cette perméabilité aux nouveaux langages qui se faisaient alors jour dans d’autres parties de l’Europe. L’autre accent porté dans ce récital l’est d’ailleurs sur l’émergence de la sensibilité, une notion que son importance croissante à partir du second quart du XVIIIe siècle va même conduire à devenir, en Allemagne du Nord, un mouvement esthétique à part entière qui s’était déjà solidement implanté et développé alors que Scarlatti achevait sa carrière ; outre dans Kk. 277, déjà citée, qui le donne à entendre dans son acception la plus aimable et quelque peu diluée par la civilité, on en entendra de saisissantes préfigurations dans les Sonates Kk. 474 et 87, sur un mode faisant la part belle à la fluidité lyrique (le monde de l’opéra ou, à tout le moins, de la cantate de chambre n’est pas loin) pour la première et, pour la seconde, dans une atmosphère empreinte de cette mélancolie prégnante qui s’attache à la tonalité d’élégiaque de si mineur.

L’écoute de son anthologie apporte une double confirmation, celle de la prééminence de Pierre Hantaï en qualité d’interprète de ces sonates – aujourd’hui, il y a définitivement son Scarlatti et celui des autres –, mais également celle du tournant clairement amorcé dans le précédent volume vers moins de pyrotechnie au profit de plus d’émotion. Les moyens digitaux du claveciniste sont pourtant bien loin de se dérober, comme le démontre maint passage débordant de brio ou enflammé par les élans chorégraphiques ; qu’il s’agisse de faire jaillir des gerbes d’étincelles (Kk. 475) ou de tenir une rythmique implacable qui peut aller jusqu’au trépignement extatique (Kk. 253), toutes les difficultés sont crânement affrontées et jugulées sans coup férir. Mais ce qui frappe tout autant est la décantation de la ligne malgré la profusion ornementale, le soin apporté à la conduite d’un discours qui malgré les foucades, les silences et les renversements ne perd jamais le fil (Kk. 457 ou 124), ainsi que le raffinement de la ligne de chant, tour à tour frémissante (Kk. 474), élégante (Kk. 277) ou nostalgique (K. 87) qui délaisse les écueils de l’outrance comme de la fadeur pour une fièvre parfaitement contenue nous ramenant à la fois au contexte aristocratique dans lequel ces œuvres étaient jouées mais également au caractère français de l’interprète. Avec sa succession soigneusement pensée non seulement afin de ménager la variété indispensable pour maintenir l’attention mais aussi en vue d’instaurer un jeu subtil d’échos et de ruptures entre les pièces propre à ce qu’elles s’éclairent mutuellement, ce récital plein de vie, de couleurs et d’intelligence, enregistré avec beaucoup de naturel, est une réussite supplémentaire à mettre à l’actif de Pierre Hantaï dont chaque nouvelle incursion sur les terres de Scarlatti nous permet de découvrir ou d’approfondir d’étonnantes et passionnantes facettes d’un compositeur que bien peu de musiciens ont su nous rendre à ce point attachant. Qu’il connaisse ou non une suite, ce voyage en cinq étapes n’en demeure pas moins admirable en chacune de ses parties et fera date dans la discographie.

Domenico Scarlatti (1685-1757), Sonates, volume 5 : Kk. 551, 474, 475, 252, 253, 547, 87, 28, 211, 401, 388, 277, 124, 157, 238, 205

Pierre Hantaï, clavecin Jonte Knif (2004) d’après des modèles allemands du XVIIIe siècle

1 CD [durée totale : 78’23] Mirare MIR 326. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate en ré majeur Kk. 401 — Allegro

2. Sonate en si mineur Kk. 87 — [Andante]

3. Sonate en sol majeur Kk. 124 — Allegro

 

10 Comments

  1. Bonjour Jean-Christophe,
    Plaisir toujours renouvellé de retrouver Pierre dans ces merveilleuses sonates, quel beauté, quelle sonorité…
    Merci pour cet article
    Bonne journée.
    Bel été.
    Pascal

    • Bonjour Pascal,
      Impossible de passer à côté de cette nouvelle gemme taillée dans l’atelier de maître Pierre et je croise les doigts pour qu’un volume 6 puisse voir le jour si tel est son souhait.
      Merci pour ce commentaire et tous mes souhaits de bonne journée et de bel été en retour (les publications ne s’arrêteront pas durant les vacances).
      À bientôt !

  2. Claude Amstutz

    2 juillet 2017 at 13:43

    Bonjour cher Jean-Christophe,
    Après une longue absence, me voici tout réjoui de ce choix du jour qui m’enthousiasme autant que, dans un autre répertoire, le début de l’intégrale des symphonies de Haydn avec le Giardino Armonico, dont vous aviez fait une éblouissante chronique, et que j’écoute plusieurs fois par semaine. Sans la moindre hésitation, je vais donc me précipiter chez mon disquaire favori pour me procurer ces CD qui, outre le jeu de Pierre Hantaï, offre une qualité d’enregistrement indiscutable. Encore merci, et un très bel été à vous.

    • Bonsoir cher Claude,
      J’avais bien noté votre absence mais vous apercevant toujours très actif sur le réseau social que nous fréquentons tous les deux, je supposais, à tort visiblement, une mise à l’écart que, faute de la comprendre, je respectais.
      Je suis ravi que votre retour s’opère sous la double égide de Pierre Hantaï et de Domenico Scarlatti, un tandem que je trouve, tout comme vous, particulièrement bien assorti; le claveciniste, pour lequel je ne cache pas mon admiration, me semble tutoyer de plus en plus des sommets où bien peu peuvent lui faire aujourd’hui concurrence, et je pense que vous ne regretterez pas l’acquisition de ce nouveau volume.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite bonne entrée en été.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe

    Quelle belle chronique !! Passionnante et enrichissante, agrémentée de cette belle toile de Luis Egidio Meléndez. J’aime beaucoup les natures mortes, je suis donc ravie.

    Quant à la musique, c’est vraiment TRÈS beau !! Ah le clavecin, instrument magique !!
    Un sincère grand merci à toi .
    Je te souhaite une très belle fin de journée , sans oublier de t’embrasser bien fort .

    • Bonsoir chère Tiffen,
      J’ai toujours été sensible à l’univers des natures mortes – quel vilain nom comparé à celui de « nature silencieuse » qu’on leur donne dans d’autres langues – même si je ne les utilise qu’avec parcimonie pour illustrer mes chroniques; j’ai néanmoins décidé dès le départ que celles consacrées au projet Scarlatti de Pierre Hantaï seraient systématiquement accompagnées par un tableau de Meléndez, un peintre qui présente d’étonnantes similitudes avec le musicien.
      Je suis ravi que cette échappée sur les territoires du clavecin t’ait plu et te remercie pour ton mot.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Après la douceur des j’ose « Oranges, pots et boîtes de sucreries » le choix de « Grenades, pommes, acérolas et raisins dans un paysage » s’imposait pour ces nouvelles sonates aussi allègres que les précédentes, pétillantes même, et je reconnais bien là ton choix avisé. Un régal de plus à acquérir.

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