Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Frische Früchte. Balthasar Fritsch par Musicke & Mirth

Hans von Aachen (Cologne, 1552 – Prague, 1615),
Cérès, Bacchus et l’Amour ?, c.1595-1600
Huile sur toile, 163 x 113 cm, Vienne, Kunsthistoriches Museum

 

Le fait qu’elle soit devenue, pour la postérité, la ville de Bach conduit souvent à négliger, voire à ignorer que l’histoire de la ville de Leipzig a été jalonnée par la présence de musiciens de grand talent, souvent injustement oubliés. Comme en de nombreuses cités allemandes en ce début du XVIIe siècle – le meilleur exemple demeurant sans doute Hambourg –, la musique qu’on pouvait y entendre puisait à deux sources le renouvellement de ses formes, un brassage favorisé par l’importance de son université et de sa foire ; d’un côté, le chant s’imprégnait des trouvailles italiennes, de l’autre, les compositions pour ensemble instrumental regardaient vers l’Angleterre.

L’art d’un des plus talentueux peintres germaniques de cette époque, le Colonais Hans von Aachen, ne suit pas d’autre diagonale que celle reliant Nord et Sud ; de son apprentissage auprès du Flamand Georg Jerrigh, il conserve le goût de l’observation minutieuse et pour la peinture de genre, de sa petite quinzaine d’années passée en Italie, celui du coloris précieux et de la ligne volontiers sinueuse, pimentés de ici et là par quelques touches d’érotisme, plus diffuses que chez son confrère et ami Bartholomeus Spranger dont l’art est, à l’instar du sien, une des ultimes et brillantes manifestations du maniérisme, mais parfois fort claires comme dans Pan et Séléné. Se fondant probablement sur le vers de Térence devenu proverbial, « Sine Cerere et Baccho friget Venus » (Sans Cérès et Bacchus Vénus a froid), tout en prenant de notables libertés avec la représentation canonique de ce thème, son Cérès, Bacchus et l’Amour relève aussi bien de la méticulosité septentrionale (les détails du panier de fruits) que des audaces ultramontaines (la position du corps de la déesse), avec une sensualité implicitement et explicitement exprimée ; le plus troublant est que le rapprochement avec d’autres œuvres tel le Couple au miroir, sans doute légèrement antérieur, nous révèle que les modèles de Bacchus et de Cérès sont le peintre et son épouse, l’Amour (s’il s’agit effectivement lui) n’étant autre que leur petit garçon.

Les chansons allemandes composées « selon l’art du madrigal italien » et vraisemblablement sur ses propres textes par Balthasar Fritsch, publiées en 1608 deux ans après un recueil de danses intitulé Primitiæ Musicales, possèdent également ce caractère intime malgré l’universalité des thèmes qu’elles abordent. Qu’elles s’attachent à des préoccupations pieuses (Mich thut wunder nemen sehr, Gedult thu han auff Gottes Bahn) ou morales (Alslang dich Gott hie leben lest), qu’elles célèbrent les joies de la musique (Was lieblich ist mich hoch erfrewt) et bien sûr celles de l’amour (Ach thu dich zu mir kehren, Mein Hertz ist mir gen dir) en déplorant aussi ses ravages (Daß ich nicht deines gleichen bin) et ses tourments (Trawrig muß ich jetzund singen, Das eilend scheiden schwer), leur relative simplicité de ton – elles ne comportent, par exemple, aucune référence mythologique – autorise à y voir sinon un journal personnel, du moins le reflet des imaginations d’un homme dont on sait par ailleurs fort peu de choses, si ce n’est que natif de Leipzig, il y fit une carrière aux contours aujourd’hui assez flous faute de documents, mais qui le mit en contact avec de nobles personnages auxquels il dédia ses œuvres et dont certains furent probablement ses élèves, mais aussi avec les Ratsmusiker, ces musiciens attachés au service de leur ville. S’il ne faut pas s’attendre à frôler, dans ces sobres compositions à cinq voix ici judicieusement interprétées comme des consort songs, la voix soliste étant soutenue par un quatuor de violes, les vertiges de la révolution monterverdienne, elles font place à suffisamment d’exigence expressive et de virtuosité pour être regardées comme de bonnes et fertiles prémices d’une nouvelle façon, alors en pleine éclosion, de concevoir le chant.

Les douze pavanes et les vingt-et-une gaillardes qui constituent le legs de Fritsch dans le domaine de la musique instrumentale se ressentent clairement de la propagation en Allemagne des modèles britanniques importés par Peter Philips et surtout William Brade, ce dernier en service à la cour de Brandebourg dès le début de la décennie 1590 et dont les œuvres circulaient sans aucun doute en manuscrit avant de connaître les honneurs de la publication une vingtaine d’années plus tard. Fritsch s’en tient à une écriture à quatre parties qui regarde encore vers la Renaissance et dégage une impression globale d’aisance limpide, ce qui n’exclut néanmoins pas une véritable finesse contrapuntique, principalement dans les pavanes. Si le compositeur ne tarda pas à tomber dans l’oubli, son apport se révèle cependant un jalon important pour comprendre l’évolution de la musique germanique au XVIIe siècle, et Johann Hermann Schein, étudiant en droit à Leipzig avant d’y devenir Cantor à Saint-Thomas en 1616, saura se souvenir de sa leçon dans ses propres recueils de musique profane – Venus Kräntzlein (1609, dont il est fort dommage de ne disposer à ce jour d’aucun enregistrement) et Banchetto musicale (1617) – pour mieux la transcender.

Ensemble discret et talentueux fondé par les violistes Jane Achtman et Irene Klein auquel on doit notamment deux très beaux disques publiés en 2008 et 2012 par le regretté label Ramée, Musicke & Mirth se montre une nouvelle fois à la hauteur de sa réputation dans cette courageuse réalisation exhumant un musicien qui méritait assurément que l’on se penchât sur sa production. Le voici donc tiré des limbes de la plus belle des façons, grâce à un consort à l’intonation et à la mise en place irréprochables, à l’engagement et au raffinement constants et aux couleurs subtilement équilibrées qui s’attache à faire vivre ses œuvres en leur conférant la fluidité, le charme, le rebond et le souffle indispensables pour retenir l’attention ; c’est de la belle ouvrage, élaborée avec intelligence et sensibilité par quatre archets souples et aguerris qui savent s’entendre et se répondre à merveille. Le choix de la soprano Ulrike Hofbauer en qualité de soliste pour les chansons s’avère également particulièrement heureux. Sa voix lumineuse, parfaitement tenue et timbrée, fait montre de l’agilité nécessaire pour dompter les difficultés des pièces qu’elle interprète, mais la chanteuse montre surtout d’excellentes capacités à incarner les textes et à en souligner les nuances expressives. Servi par une prise de son chaleureuse, ce projet se révèle de bout en bout passionnant et attachant par le subtil mélange de sensualité et de distance au fond très maniériste mais pour autant jamais maniéré qu’il propose ; on perçoit grâce au travail humble, sérieux et souriant de Musicke & Mirth que la tentative réussie de synthèse que propose Balthasar Fritsch est bien la contemporaine de la démarche de Hans von Aachen. Cette justesse de ton fait de ce disque une étape importante à connaître et à savourer et on espère que l’ensemble poursuivra ses explorations, pourquoi pas dans le domaine assez délaissé de la consort song qui semble lui tendre les bras.

Balthasar Fritsch (c.1570/80 – après 1608), …und weil die Music lieblich ist, chansons et danses

Ulrike Hofbauer, soprano
Musicke & Mirth

1 CD [durée totale : 66’51] Deutsche Harmonia Mundi 88985411952. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Padovana XI

2. Was lieblich ist mich hoch erfrewt

3. Gaillarda XIX

4. Gedult thu han auff Gottes Bahn

5. Gaillarda XVI

 

16 Comments

  1. Merci pour cette belle découverte introduite par la présentation d’un tableau qui n’est pas forcément évident à apprécier. Cette chronique est bien à sa place dans cette collection de curiosités…
    J’y retourne immédiatement !

    • Je vous accorde, chère Michèle, qu’il faut sans doute un peu de temps pour entrer dans l’univers de ces maniéristes septentrionaux, mais les résonances avec la musique de Fritsch me semblent tellement évidentes que je ne pouvais que les mettre à l’honneur.
      Vous avez entièrement raison, ce type de disque est exactement ceux que je prends plaisir à mettre à l’honneur ici — vous connaissez mon goût pour les sentiers, bien ombragés de préférence à cette période de l’année.
      Cette chronique m’a pris du temps, peu s’y arrêteront, mais ce n’est finalement pas si important : l’essentiel est que cette parution sur bien des plans méritoire ne passe pas complètement inaperçue.
      Merci pour votre commentaire et bon dimanche.

  2. Claude Amstutz

    9 juillet 2017 at 11:39

    Bonjour Jean-Christophe,
    Avec le silence alentour – si ce n’est une pluie fine et légère ici à Genève – voilà les conditions rêvées pour cette chronique: heureuse découverte à 100% – compositeur et interprètes – qui m’enchante. Encore un CD qui va rejoindre ma collection! Grand merci pour votre peine à diffuser les beautés du monde: eh oui, il y en a…! Bon dimanche à vous et agréable semaine à venir.

    • Bonjour Claude,
      Vous avez bien de la chance d’avoir de la pluie et je vous assure que je m’en contenterais volontiers, car ici la chaleur fait de la résistance.
      Ce disque de Musicke & Mirth correspond exactement à l’idée que je me fais de ce que devrait toujours être la démarche des ensembles de musique ancienne : défricher un répertoire rare en y mettant la même implication et le même talent que s’il s’agissait des chefs-d’œuvre les plus célébrés; je pense que l’écoute intégrale du disque ne vous décevra pas.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre mot et vous souhaite beau dimanche.

  3. Michelle Didio

    9 juillet 2017 at 12:46

    Une porte s’ouvre encore avec vous aujourd’hui, Jean-Christophe, sur un compositeur qui m’était totalement inconnu. Sa musique ne manque de finesse et l’interprétation qu’en donnent les musiciens et la chanteuse est d’un grand équilibre comme vous l’écrivez dans votre chronique si intéressante. Merci d’avoir partagé cette merveille. Belle journée dominicale. Amitiés

    • C’est tout à l’honneur de Musicke & Mirth de s’être pleinement engagé pour faire connaître l’œuvre de Balthasar Fritsch, Michelle, et je pense que tous les mélomanes qui s’arrêteront sur cette parution lui en sauront autant gré que votre serviteur. Je vous remercie d’avoir accordé de votre précieux temps à un disque qui, à mon sens, le mérite bien plus que tant de productions calibrées dont on nous assomme aujourd’hui.
      Je vous souhaite une belle suite de dimanche et vous adresse un bien amical salut.

  4. Bonjour cher Jean-Christophe
    Un beau tableau, une très belle chronique et une musique qui me parle. Que demander de mieux en ce dimanche ?
    Merci infiniment à toi pour le temps passé , tu fais le bonheur de certains, (dont moi). Quant aux autres qu’importe !! Je ne dirai pas que tu ajoutes un rayon au soleil, parce que crois-moi, il en a suffisamment………. Mais cette découverte embellie mon dimanche.
    Je te souhaite une agréable et paisible journée.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour chère Tiffen,
      C’est de peu d’importance, tu as raison, à la minuscule réserve près que lorsqu’on écrit une chronique de disque, on espère toujours qu’elle sera vue le plus largement possible, non pour soi-même – je laisse ceux que cette perspective narcissique excite (j’ai des noms) se chatouiller avec – mais pour le travail d’artistes dont on sait à quel point ils se sont investis dans les projets qu’ils proposent. Ceci dit, je sais ce que vaut ce disque et que ceux qui le garderont auprès d’eux, savants ou non, en tireront bien des bonheurs.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle suite de dimanche.
      Je t’embrasse bien fort.

  5. Merci Jean-Christophe de me permettre d’ajouter cette perle si délicate à ma discothèque qui, grâce à vous, s’enrichit d’enregistrements que je n’aurais sans doute jamais découverts; encore un délicieux moment d’écoute et de rêveries en perspective!
    Chaque dimanche j’attends et découvre avec plaisir vos chroniques raffinées et vos analyses: merci de ce partage

    • C’est moi qui vous remercie, Renée, d’accorder de votre temps à ces chroniques qui s’efforcent, autant que faire se peut, de sortir des sentiers battus en proposant des échappées belles. Ce disque consacré à Balthasar Fritsch fait probablement partie de ceux qui ne bénéficieront pas d’une grande exposition, aussi me suis-je fait un devoir (et naturellement un plaisir) d’écrire à son propos, remerciant ainsi le très heureux hasard qui l’a mis sur ma route.
      Je vous suis reconnaissant de votre fidélité et de vos encouragements qui me font chaud au cœur.
      À bientôt et encore merci.

  6. Merci pour les extraits 1-3-5 qui ont une résonance bien plus agréable aux oreilles que l’évocation de Hambourg ces trois derniers jours. Du XVIIe au XXIe on a oublié la musique …

    • Comment, elles ne sont pas jolies les chansons de Balthasar, bien chère Marie ? Je te taquine, je sais où va ta préférence 😉 Loin de la table des saigneurs, ces notes font un festin de roi dont la saveur s’éventera moins vite que la gloire des grands.
      Un bien sincère merci pour ton commentaire.

  7. mireille batut d'haussy

    10 juillet 2017 at 17:12

    Après les derniers longs-courriers de la saison, celle des retours à la maison, rien qu’un sentiment épais, sans grâce, de mission accomplie. Des mains qui ne parviennent à se poser sur rien, pas même la messagerie arrogante avec son trop plein de quotidien. Mais…
    J’ai tout de suite adoré les extraits de cette musique inconnue.
    Ma curiosité réveillée ! Le plus improbable, advenu. Une quête, riche en facettes, va pouvoir se substituer à l’aride désorientation à laquelle j’ai toujours du mal à me résigner.
    Cet instantané flou, mal cadré, pour vous dire, qui sait ?, beaucoup plus que d’ordinaire. Merci. M.

    • Je connais assez précisément la sensation que vous décrivez, Mireille, et lorsque les journées de travail ont été lourdes, je peine à me fixer sur quoi que ce soit, des actions pourtant fort banales me demandant un singulier effort. Et quelquefois, dans ce marasme qui va parfois jusqu’à une espèce de nausée diffuse, l’étincelle surgit du disque que j’ai fini par me résoudre à poser dans ou sur (tout dépend du support) la platine.
      Je suis heureux que Balthasar Fritsch ait joué ce rôle d’aiguillon lumineux pour vous et vous suis reconnaissant d’avoir pris le temps de m’en laisser trace ici.
      Merci.

  8. Moi qui croyais naïvement que Leipzig était la ville de Mendelssohn, me voilà fort marri à la lecture de ce billet 😉 !
    Très beaux accompagnement musicaux, comme toujours…

    • Je n’oublie pas Felix que j’apprécie beaucoup – son Elias est même revenu de Strasbourg dans mes bagages lors de mon avant-dernière visite (merci à L’Oncle Tom) – mais je pense que l’association avec Bach est tout de même plus naturelle pour la majorité des gens. J’espère qu’au moins quelques-uns auront découvert Balthasar Fritsch grâce à cette chronique.
      Merci pour votre mot — que de changements chez vous (je prendrai le temps d’y revenir durant mes vacances) !

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