Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Impressions, siècle couchant. Les Blasphèmes par Sarah Laulan

James Abbott McNeill Whistler
(Lowell, Massachusetts, 1834 – Londres, 1903),
Nocturne, c.1870-77
Huile sur toile, 50,6 x 76,7 cm, Washington, Maison Blanche

 

Avec son titre accrocheur emprunté à Jean Richepin dont un poème l’inaugure et sa pochette très étudiée qui évoquera sans doute à quelques-uns le travail de Vaughan Oliver pour le label 4AD, le premier disque de la contralto Sarah Laulan ne passe pas inaperçu. Rendu méfiant par d’autres réalisations dont le soin apporté aux apparences n’était que le luxueux cache-misère de la vacuité du propos, on pourrait être légitimement conduit à considérer celle-ci d’un œil soupçonneux, voire à passer son chemin ; on y perdrait assurément.

Avec son livret judicieusement illustré d’œuvres à l’érotisme macabre de Félicien Rops, cette anthologie composée en suivant le fil conducteur, avouons-le parfois relativement lâche, des angoisses nées devant l’inexorable marche du progrès à partir du dernier quart du XIXe siècle, qui se devinent également en filigrane chez des peintres tels Gustave Caillebotte ou Félix Vallotton, réserve quelques retrouvailles bienvenues, comme le Camille Saint-Saëns à la sensualité inquiète de Violons dans le soir ou à la verve sardonique dans la célébrissime Danse macabre qui, disons-le, trouve ici une de ses plus probantes incarnations depuis belle lurette, ou, dans un tout autre registre, l’abattement pétrifié d’Un grand sommeil noir de Maurice Ravel et le bistre automnal exsudant la désespérance de la Chanson perpétuelle d’Ernest Chausson, absolu chef-d’œuvre rendu de manière aussi frissonnante que les bois évoqués dans son premier vers, mais également de nombreuses découvertes. Elles arrivent sans attendre avec la noirceur hallucinée des Deux ménétriers de Cécile Chaminade, une espèce de Danse macabre aux images exacerbées et à l’atmosphère menaçante qui n’est pas sans évoquer fugitivement l’Erlkönig de Schubert, se poursuivent avec le saisissant mélange de rudesse et de douceur du Nocturne des cantilènes signé par Régine Wieniawski sous le pseudonyme asexué de Poldowski (nous sommes en 1914 et l’évocation, dans le poème de Jean Moréas, du « menuisier des trépassés » prend évidemment des allures prophétiques), puis le vigoureux L’Amour et le crâne de Vincent d’Indy pour nous en tenir aux inédits ; les autres pièces ne sont guère plus fréquentées, qu’il s’agisse des deux mélodies de Gabriel Dupont, douloureuses comme généralement chez ce compositeur mais chacune à sa façon, l’ironie amère des Effarés laissant place à la contemplation ardente jusqu’à l’étrangeté de Pieusement, de l’implacable Galop au Testament tourmenté de Henri Duparc, ou du Désert de George Enescu, incertain comme un mirage. Couronné par une chanson gouailleuse de Raphaël Carcel datée de 1936 dont le titre de Tango stupéfiant dit assez l’humeur, ce récital au cœur sombre illuminé par des éclairs d’humour, de tendresse, de rêverie et parfois d’espoir pour faire pièce à l’angoisse constitue un passionnant jeu de miroirs au travers de la poésie décadente et de ses avant-courriers où s’entrevoient les reflets tremblés d’un monde qui bascule.

S’il fallait résumer d’un mot la prestation de Sarah Laulan, c’est assurément celui de fièvre qui s’imposerait, tant elle est, de la première à la dernière note, engagée et souvent enflammée. La contralto possède des moyens vocaux assez impressionnants qui lui permettent d’endosser tous les rôles, de faire corps – car c’est bien d’impact physique qu’il faut parler ici – avec toutes les émotions, des plus tonitruantes aux plus murmurées, sans pour autant jamais perdre le sens de la mesure, de la nuance et la clarté de la diction malgré quelques passages, et ce sera mon unique réserve, où la passion conduit à des débordements préjudiciables du vibrato. À qui estimerait que la mélodie française est un art de la préciosité chanté du bout des lèvres à l’heure du thé, la vitalité insatiable de cette chanteuse visiblement amoureuse des mots et qui s’investit sans compter pour qu’ils sonnent, fassent sens et touchent apportera un éclatant démenti. Un bonheur n’arrivant jamais seul, Sarah Laulan a su s’entourer avec beaucoup de discernement. Son dialogue avec le pianiste Maciej Pikulski, dont on peut goûter les belles qualités de toucher et l’engagement en soliste dans la Danse païenne de Cécile Chaminade et qui lui offre une assise solide tout en distillant des atmosphères raffinées aux contours parfaitement maîtrisés, est un régal de complicité qui va au-delà du simple accompagnement, les deux musiciens se mouvant d’évidence dans le même univers. Il en va de même pour le Quatuor Hermès dont chaque intervention est pleine de finesse et de couleurs séduisantes, mais qui sait également faire montre d’une indiscutable énergie. Captés avec beaucoup de présence par Aline Blondiau, ces Blasphèmes plus que prometteurs par leur intelligence, leur musicalité et leur générosité sont, mieux qu’une heureuse surprise, une bénédiction.

Les Blasphèmes, mélodies de Cécile Chaminade (1857-1944), Maurice Ravel (1875-1937), Gabriel Dupont (1878-1914), Poldowski (Régine Wieniawski, 1879-1932), Henri Duparc (1848-1933), Camille Saint-Saëns (1835-1921), Vincent d’Indy (1851-1931), Ernest Chausson (1855-1899), George Enescu (1881-1955), Raphaël Carcel (?-1968)

Sarah Laulan, contralto
Maciej Pikulski, piano
Quatuor Hermès

1 CD [durée totale : 59’29] Fuga Libera FUG 741. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Cécile Chaminade, Les deux ménétriers
Poème de Jean Richepin

2. Camille Saint-Saëns, Danse macabre
Poème de Henri Cazalis

3. Raphaël Carcel, Tango stupéfiant
Texte de Henri Cor et Philippe Olive

12 Comments

  1. Cher Jean-Christophe, tu ne t’es pas trompé, je ne regrette pas d’être passé ici.
    Une très belle voix et surtout une diction parfaitement maîtrisée. Ce qui rend l’ensemble très agréable à écouter.
    Les extraits sont tous beaux. Comme c’est joli ces mélodies françaises !! Un grand merci à toi, parce que, je ne n’ai pas le loisir d’en écouter souvent.
    Merci aussi pour cette belle chronique.
    Je te souhaite à l’avance un très bon 14 juillet 😉 et un excellent WE.
    Merci encore !!
    Je t’embrasse bien fort .
    Tiffen
    PS :J’aime beaucoup la pochette du disque .

    • Chère Tiffen,
      Je n’ai à aucun moment eu besoin de suivre le texte des mélodies dans le livret, ce qui constitue un excellent indice de la qualité de la diction. Ce récital de mélodies offre un très bel aperçu de la richesse de ce genre que l’on a tort de négliger.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite un bon week-end du 14 juillet.
      Je t’embrasse bien fort.

  2. Clin d’oeil à Monet, du titre. Un Whistler fantômatique à faire trembler de plaisir. Une diction intelligible et généreuse couplée à une présence géniale de Sarah Laulan dans le texte, soutenue par des comparses imprégnés… Bref, en un mot : bonheur total.
    Et ce jubilatoire « Tango stupéfiant » ! Écouté trois fois de suite, un grand sourire aux lèvres.
    J’adore.
    Belle soirée à toi, ami J.-Ch. Je t’embrasse (sans me piquer à l’eau de Javel) 😉

    • « La rue des désirs fut barrée par les gravats de notre amour » : rien que pour ça, le Tango stupéfiant mérite de rester dans les mémoires, ami Cyrille, et je me suis tant régalé avec lui que, tout comme toi, j’en ai repris maintes fois.
      Le clin d’œil à Monet va au-delà du titre puisque, coïncidence ou non (les deux œuvres ont été réalisées durant la même décennie), le Nocturne de Whistler apparaît comme une sorte de double inversé de l’Impression du grand Claude; je tenais vraiment à cette référence en miroir.
      Pour le reste, nos enthousiasmes se rejoignent et j’en suis heureux, puisque tu sais à quel point ce répertoire m’est cher.
      Merci pour ton retour non javellisé. Je t’embrasse et te souhaite belle soirée.

  3. ça alors ! je connais les trois extraits proposés …. je n’ai pas manqué de chanter (faux) avec Sarah qui a une diction remarquable. Un aveu : j’ai déjà fumé des feuilles d’eucalyptus, leur odeur étant agréable quand elles se consumaient sur le dessus de la cuisinière et les cigarettes du même tabac étaient vendues en pharmacie pour soulager l’emphysème des fumeurs impénitents vers 1950. Pas de shoot à l’eau de javel, ni de boules de naphtaline, juste du bleu de méthylène …

    • Bon, voici qui te réconcilierait presque avec la musique vocale, bien chère Marie 😉 ? En tout cas, je suis certain que tu ne chantes pas si faux que tu sembles vouloir le dire.
      Je n’ai jamais fumé d’eucalyptus, même si j’ai autrefois fait la locomotive; ses vapeurs aujourd’hui me sont précieuses pour chasser les mauvais rhumes d’hiver.
      Merci pour ton commentaire.

  4. Claude Amstutz

    17 juillet 2017 at 14:38

    Cher Jean-Christophe, Pour intéressante que soit votre chronique et cette découverte, vous me connaissez suffisamment pour savoir que cet univers me touche peu, même si je suis heureux de connaître Sarah Laulan. En revanche – même si je n’en ai pas encore parlé sur votre site – je me réjouis des »Nocturnes » de Fauré par Michel Dalberto et de « Il Cembalo di Partenope » par Catalina Vicens, sans oublier les Domenico Scarlatti avec Pierre Hantaï. Encore merci pour toutes ces merveilles et bonne semaine à vous.

    • Cher Claude,
      Je sais votre peu d’appétence pour ce répertoire, à tel point que je ne vous attendais pas du tout sur cette chronique. Je suis ravi de voir que d’autres vous ont donné du plaisir et les trois disques que vous citez sont effectivement tous de grandes réussites et font indubitablement partie des enregistrements qui marqueront cette année — et le feu d’artifice n’est pas terminé, croyez-moi.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite également une agréable semaine.

  5. mireille batut d'haussy

    18 juillet 2017 at 16:00

    Un « envoi génial » (que j’ai raté, pas saisi à temps) pour -cette- veille de 14 juillet ; dans ses moindres détails, la légende de la peinture ne devrait pas trop me contredire.
    Des maux bien pesés, à l’humour noir haut en couleurs éclairé par un très bon Steinweg, pour tailler un passage dans les buissons ardents semés d’éternels regrets et autres jeux de paille convenus ou clinquants, selon les artificiers de service, pour des sorties de masques sans cothurne ni échasses. Grinçants, cinglants, ils ricanent ou jubilent sans tomber jamais… grand bien leur fasse ! Sauf que.
    Bref, des morceaux de choix pour tresser trois thèmes de pure tradition sans plus besoin de phylactères – le coq, dans tous ses états, les a pris pour des vers et réservé le sort que l’on
    sait-.
    On m’avait vanté la truculence et la drôlerie de Sarah Laulan au service de quelques contemporains, loué sa façon de massacrer Wagner, d’égratigner les Viennois, conseillé d’aller la découvrir dans Saint-Saëns et Ravel, mais j’avoue que courir les récitals ne me dit plus rien pour cette musique-là (j’aurais trop le sentiment, j’imagine, de replonger dans l’empois ponctuel d’une certaine enfance).
    Or vous venez de me prouvez que je pourrais y puiser le plaisir toujours neuf d’une gentille revanche : entre deux éclats de rire, je chante à tue-tête ces airs mêlés de quelques autres !

    Dérision : j’écris sous l’orage escorté de grêle. Arrosage, lasers et niveau sonore dépassant de loin ceux dont bénéficient chaque année les participants de la HellFest !
    Pardon si j’abuse de cette plage de liberté sauvage octroyée par le ciel pour donner libre-court à ma bonne humeur, écrire au fil de ce qui n’est plus aussi léger qu’une plume, mais pas plus lourd, je l’espère, qu’un heureux jeu de doigts sur un clavier.

    Merci. M.

    • Je ne vais certainement pas bouder le plaisir que me procure votre enthousiasme, Mireille, et je vous envie la fraîcheur tonitruante de l’orage, moi qui me trouve vous répondre encore enveloppé par cette chaleur poisseuse que je n’aime décidément pas.
      Figurez-vous qu’en parfait sauvage, je n’ai découvert Sarah Laulan qu’avec ce disque; je vous laisse imaginer la délicieuse secousse occasionnée par cette rencontre qui a immédiatement fait naître un embryon de réflexion sur la façon dont je pourrais tenter de rendre compte de ce projet qui me semblait, sans pour autant les abîmer, bousculer fermement mais intelligemment les codes de la mélodie française — on ne rencontre pas tous les jours une appropriation aussi rondement (et profondément) menée. Vous devinez sans que j’en dise plus comment les choses se sont ensuite coagulées, le tableau étant arrivé en dernier ressort éclairer (si j’ose dire) tout mon propos avec cette idée de l’inversion de la trouvaille matinale de Monet. Assez curieusement, j’en suis également venu à songer qu’il y existait une sorte de cheminement entre ces Blasphèmes et Gargoyle de Mark Lanegan, une nouvelle preuve, s’il était nécessaire, de la porosité des univers et de la confusion nocturne de ce qui se faufile ou plane.
      Grand merci pour votre « sauvagerie » fort bienvenue.

  6. Gaulard Bénédicte

    19 juillet 2017 at 21:01

    Cher Jean-Christophe, j’ai découvert cette voix, vos commentaires éclairés qui m’ont offert l’opportunité de connaître encore un nouveau territoire et cette femme à la voix formidable. C’est beau, enflammé (je crois d’ailleurs que vous employez ce terme), courroucé en quelque sorte, vigoureux, mais je n’ai pas senti d’affinités avec ce répertoire, malgré la référence à ce cher Monet…je vais écouter à nouveau dans quelques semaines, vous savez que je lis et écoute vos chroniques de façon totalement décousue, voire anarchique …belle soirée, cher Jean-Christophe, et merci.

    • Chère Bénédicte,
      Connaissant votre peu d’appétence pour ce répertoire, j’avoue que je vous attendais plutôt sur d’autres chroniques que sur celle-ci, mais je sais également votre curiosité et ne suis pas surpris que vous vous y soyez risquée comme du fait que la magie (noire, ici) n’ait pas vraiment opéré au-delà des qualités que vous reconnaissez aux interprètes. J’ignore si quelques semaines de recul changeront votre ressenti mais vous me le direz, n’est-ce pas ?
      Grand merci d’avoir fait halte ici et laissé trace de votre passage.

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