Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

À livre ouvert. Johannes Tinctoris par Le Miroir de Musique

Antonello da Messina (Messine, c.1430 – 1479),
Saint Jérôme dans son cabinet, c.1475
Huile sur bois de tilleul, 45,7 x 36,2 cm, Londres, National Gallery

 

Le propre de l’excellence artistique est de créer l’attente et chaque nouveau disque du Miroir de Musique est donc aujourd’hui espéré par tous ceux qui ont compris que l’on tenait avec cet ensemble un des plus convaincants hérauts du répertoire tardo-médiéval et primo-renaissant. Il est à ce propos d’autant plus surprenant que des festivals français pourtant prompts à se targuer de leur exigence ne lui aient toujours pas ouvert leurs portes alors qu’ils ont été prompts à dérouler le tapis rouge à certains charlatans dont le seul mérite est de savoir se vendre.

Après les Lantins durant le premier quart du XIVe siècle, Baptiste Romain et ses amis avancent d’une large centaine d’années pour nous entraîner à la rencontre de Johannes Tinctoris. Son nom ne sera pas inconnu des amateurs de cette période de l’histoire de la musique, car il fut un des plus fameux théoriciens de son temps, et on le cite aujourd’hui plus fréquemment pour ses traités que pour ses compositions qui, en comptant celui-ci, de loin le plus varié, n’ont fait l’objet que de trois enregistrements monographiques (une « Missa trium vocum » sous la direction de Roger Blanchard au début des années 1960, la Missa L’homme armé et la Missa sine nomine n°1 par The Clerks’ Group en 1997). Tout comme les Lantins, ce natif d’une famille d’échevins de Braine-l’Alleud dans le Brabant a cédé à l’appel du sud. Après un apprentissage local dont on ne sait rien, on le retrouve, dans un premier temps, à Orléans en 1458 (il devait avoir alors autour de vingt-trois ans) où il devint, quelques années plus tard, second chantre à la cathédrale Sainte-Croix et s’immatricula en 1462 à l’université, d’où il sortira licencié en droit civil et canon. Au début de la décennie 1470, il gagna Naples et la cour du roi Ferrante Ier, dont il fut nommé chapelain puis premier chapelain, où il put côtoyer les nombreux humanistes qui s’y pressaient et produisit la quasi totalité de ses écrits théoriques. À partir du début des années 1490, on est réduit à des conjectures pour tenter de deviner un itinéraire au sujet duquel les archives demeurent obstinément muettes ; passa-t-il par Rome, Buda, puis de nouveau Naples vers 1495 ? On ne peut que le supposer. Une seule chose est certaine : Tinctoris disparut en 1511 car le bénéfice qu’il possédait à Sainte-Gertrude de Nivelles échut dans le courant de cette année à Peter de Coninck. Il mourut peut-être au début du mois de février. On ignore où.
Son legs musical est restreint : quatre messes, des Lamentations, une douzaine de motets et de chansons en forment l’essentiel ; tous révèlent à la fois le haut degré de science compositionnelle auquel il était parvenu et son souci de fluidité et de séduction mélodiques. Avec ses deux mouvements tropés, les interpolations intervenant dans le Kyrie (Cunctorum plasmator summus) et le Sanctus et certaines d’entre elles étant peut-être le fruit de l’invention du musicien, la Missa L’homme armé se situe dans la tradition des messes composées sur ce cantus firmus tout en affirmant sans ambages son originalité. Si elles ne suivent pas le même schéma complexe, ses autres contributions dans ce domaine s’avèrent tout aussi finement ciselées et d’une grande clarté de texture, qualités que l’on retrouve également dans les motets (ici mariaux, O Virgo miserere mei et Virgo Dei throno digna, ce dernier s’étant longtemps maintenu en usage). Les chansons présentées dans cette anthologie offrent de beaux exemples de raffinement courtois où parfois s’attarde le raffinement italianisant de Dufay (O invida fortuna) et passe une ombre subtile de mélancolie qui n’est pas sans évoquer Binchois (Vostre regart si tresfort m’a feru), tandis que les élaborations sur des airs d’autres compositeurs (Le souvenir de vous me tue de Robert Morton, dont une version tardive à quatre voix est proposée, D’un autre amer de Johannes Ockeghem, De tous biens playne de Hayne van Ghizeghem) font preuve d’une remarquable inventivité. Notons pour finir, parmi les compléments de programme, le splendide rondeau anonyme Ou lit de pleurs, paré de plaintz dont la tristesse acquiert, grâce à une écriture très serrée, un caractère solennel durablement impressionnant.

Si l’éditeur a choisi d’illustrer ce disque avec la Madeleine lisant de Rogier van der Weyden, fragment d’un tableau d’autel réalisé avant 1438, la musique de Tinctoris m’a immédiatement fait penser à Antonello da Messina, né comme lui dans les années 1430, dont les œuvres nous parlent, et avec quelle éloquence, du dialogue entre manières du nord et du sud ; sans doute le compositeur ne rencontra-t-il pas le peintre, mais peut-être put-il avoir accès à certaines de ses œuvres durant son séjour à Naples, la ville où Antonello fut formé. On n’a, en tout cas, aucun mal à imaginer le savant théoricien à la place de son saint Jérôme, patron des humanistes, entouré de natures mortes absolument flamandes dans un lieu dont la construction perspective est on ne peut plus renaissante italienne et dont le décor demeure pourtant encore médiéval avec ses arcatures et ses fenêtres gothiques. Un lion héraldique, un chat d’après nature, une sobre paire de socques en cuir, des œillets dont on sent presque le parfum, des fenêtres qui donnent l’une sur la campagne contemplative, l’autre sur l’activité des hommes et de la cité, le monde comme un foisonnement de symboles dialoguant à livre ouvert.

Le Miroir de Musique, en formation ponctuellement élargie, se coule dans l’univers de Tinctoris avec un naturel absolument confondant qui démontre, s’il en était besoin, à quel point cet ensemble « sent » ce répertoire comme peu d’autres actuellement. Qu’il s’agisse des pages sacrées ou des profanes, son approche est placée sous le signe d’une variété nourrie par des choix d’une indiscutable pertinence et d’une musicalité sensible qui écarte le spectre d’un rendu purement archéologique et desséché. Les amateurs d’effets faciles resteront sur leur faim car Baptiste Romain et ses amis ont fait le pari du raffinement et de la finesse, mais certainement pas de l’anémie ; s’ils excellent dans les pièces plus intériorisées, ils démontrent également à de nombreuses reprises leur sens du rebond rythmique – saluons ici l’apport essentiel de Marc Lewon, aussi savant que dynamique – et insufflent aux œuvres beaucoup de vie et de présence. Les voix sont belles, épanouies et parfaitement en place, avec des chanteurs qui ne se cantonnent pas à « faire joli » mais recherchent en permanence une éloquence maximale en usant de la liberté que leur autorise une parfaite connaissance des règles d’interprétation et des exigences rhétoriques et techniques de ces musiques. Le travail des instrumentistes n’appelle également que des éloges par son inventivité parfaitement informée et maîtrisée, son engagement, son sens des lignes et des nuances, sa capacité à varier climats et coloris ; du travail d’orfèvre, certes, mais jamais prisonnier de ses patrons et capable, de ce fait, de maintes trouvailles savoureuses. Mis en valeur par une prise de son de grande qualité, précise, avec de l’espace mais sans réverbération envahissante, qui sert idéalement le propos musical, ce nouveau disque du Miroir de Musique s’inscrit dans la remarquable continuité de ses prédécesseurs et mérite de trouver sa place dans toute discothèque de musique ancienne digne de ce nom. On attend avec impatience les prochaines réalisations de cet ensemble qui s’impose comme un des joyaux du label Ricercar que l’on aimerait vraiment voir accroître son offre dans le domaine de la musique médiévale en accueillant les Leones, Per-Sonat, Dragma ou Peregrina qui portent aujourd’hui très haut, mais hélas sans soutien d’importance, ce répertoire dont l’audience ne demande qu’à s’accroître.

Johannes Tinctoris (c.1435-1511), chansons, motets, mouvements de messe et musique instrumentale

Le Miroir de Musique
Baptiste Romain, vièle à archet, rebec, baryton & direction

1 CD [durée totale : 69’58] Ricercar RIC 380. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Missa L’homme armé : Kyrie

2. Hélas, le bon temps que j’avoie (rondeau instrumental)

3. Vostre regart si tresfort m’a feru (rondeau)

18 Comments

  1. Michelle Didio

    16 juillet 2017 at 10:19

    Un grand merci pour ce moment de sérénité intérieure, cher Jean-Christophe. Ce que vous nous offrez est très intéressant et d’une grande beauté, d’une telle justesse. Belle journée à vous, au frais sans doute.

    • Le Miroir de Musique fait un travail d’une telle qualité que s’efforcer d’être à sa hauteur tient de la gageure, chère Michelle. J’espère cependant en avoir été un serviteur honnête et avoir contribué à le faire mieux connaître.
      Je vous souhaite également une belle journée (la mienne le sera, mais malheureusement sans la fraîcheur que je souhaiterais) et vous remercie pour votre mot.

  2. Bonjour cher Jean-Christophe

    Quel beau tableau où une fois encore j’ai pu zoomer pour admirer les détails, comme cette scène de vie que l’on aperçoit à travers la fenêtre, ou bien ce lion, et bien d’autres choses …et tu as raison on sent presque le parfum des œillets .

    J’ai beaucoup aimé ta chronique, sache que le plaisir de te lire reste intact, c’est, je te l’ai déjà dit, un petit cadeau que j’apprécie beaucoup. Alors merci infiniment .

    Quant à la musique, tu dois te douter qu’elle a eu un écho particulier pour moi, et comme tu le soulignes , les voix sont belles. J’y reviendrai c’est certain, voire même succomber …

    Un grand merci à toi cher Jean-Christophe, et j’attends avec impatience  » L’heur d’été »
    Je te souhaite une journée aussi belle que possible, je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Le tableau d’Antonello est tellement riche que l’on pourrait s’y attacher des heures durant en y découvrant toujours des choses nouvelles. Je suis, pour ma part, très sensible entre autres au regard plein de tendresse que le peintre porte sur la Nature et qui se perçoit à la façon dont sont traités nombre de détails.
      Quant à la musique de Tinctoris, ses atouts sont nombreux et j’espère qu’elle donnera de la joie à qui prendra le temps de lui en accorder. Ceux qui prétendent que la musique ancienne est ennuyeuse en seront encore pour leurs frais sur ce coup-ci.
      Je te remercie pour ton mot. Je suis en train de sélectionner les disques qui feront partie de L’heur d’été; il y aura, je crois, quelques jolies surprises.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Bonjour Jean-Christophe,
    Je ne suis pas très amateur de musique ancienne et je viens sur ton blog pour y découvrir des musiques avec lesquelles je ne suis pas familier. Et ce matin, quel belle découverte dans une prise de son effectivement magnifique avec des voix superbes. Et que dire du tableau…
    Un grand MERCI, bon Dimanche.
    Bien amicalement
    Pascal

    • Bonsoir Pascal,
      Je suis très sensible, pour ma part, au répertoire médiéval et renaissant qui échappe encore largement, qui plus est, au formatage qui a eu lieu dans le baroque où nombre d’ensembles peinent aujourd’hui à trouver une authentique personnalité, sans parler du répertoire radoté sans guère de plus-value. Le Miroir de Musique creuse patiemment son sillon et ce faisant exhume des filons aurifères comme celui-ci, avec exigence et talent. Écrire à propos de ce disque en le plaçant sous l’égide d’un peintre que j’adore a été un bonheur et un honneur.
      Merci pour ton mot chaleureux et enthousiaste, et à bientôt.
      Bien amicalement,
      Jean-Christophe

  4. Ce Saint Jérôme dans son cabinet, par Messina, est vraiment splendide. Quant aux extraits musicaux partagés ici, ils requièrent une attention concentrée ouvrant alors une fenêtre de quiète élévation…
    Je t’embrasse, ami J.-Ch.

    • Antonello fait partie de mes peintres favoris, ami Cyrille, et je suis heureux d’avoir trouvé un disque qui me permette enfin d’utiliser une de ses œuvres comme illustration principale — et quelle œuvre !
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle semaine.
      Je t’embrasse.

  5. En suivant le lien, j’ai écouté les 19 titres – de durée inégale – je crois bien être tentée d’acquérir ce Wunder de Wunderkammern, un label d’excellent choix, même si c’est le tien.

    • S’il y a un disque qui mérite d’être acquis et écouté attentivement, c’est bien celui-ci, bien chère Marie, et il n’a pas volé son Wunder, crois-moi.
      Merci pour ton commentaire.

  6. Excellent choix! J’avais repéré ce disque et à l’écoute, j’ai été frappée de la qualité des instruments et des instrumentistes « médiévaux ». Ce n’est pas si souvent que l’on peut entendre une aussi belle « pâte sonore ». Là, nous sommes vraiment transportés vers l’époque et les voix sont également très belles. Vous évoquez une rencontre entre Tinctoris et da Messina, et le lien vers van der Weyden: Cela m’a fait penser à la légende (?) d’une rencontre entre Jan van Eyck & da Messina rapportée par Vasari… Merci pour cette chronique qui nous fait rêver et penser!

    • Baptiste Romain et ses amis du Miroir de Musique sont très forts et là où certains (pas de noms, mais je sais à qui je pense) font du grand-guignol ou de la scolastique, eux font de la musique sans transiger pour autant sur la qualité des recherches préalables (il faut dire qu’outre Baptiste Romain lui-même, Marc Lewon est quelqu’un d’extrêmement pointu dans ce domaine); hormis celui, essentiel, de leur label, ils ne bénéficient hélas pas des soutiens qui leur permettraient de prendre plus largement leur essor, mais je ne désespère pas qu’un jour des « décideurs » les programmeront, j’espère en se mordant les doigts de ne pas l’avoir fait plus tôt.
      Même si on ne peut jamais écarter formellement les choses, tous les historiens de l’art s’accordent aujourd’hui pour estimer qu’Antonello n’est jamais allé en Flandres, mais à vrai dire, il n’en avait pas besoin ayant fait son apprentissage à Naples où la peinture septentrionale était non seulement connue mais appréciée; pour la petite histoire, ce Saint Jérôme est attribué, dans les anciens inventaires, à Van Eyck ou à Memling, c’est vous dire si pour les yeux de jadis l’empreinte flamande y était évidente !
      Grand merci pour votre mot et à bientôt.

  7. Amaury Claise

    17 juillet 2017 at 23:02

    Bonjour.
    Je n’ai pas – malheureusement – le temps de découvrir tous vos choix (être partout est épuisant)… mais je ne regrette pas d’avoir eu la chance d’entendre ce très beau disque!
    L’enregistrement est d’une grande qualité et l’interprétation somptueuse.
    Le lien vers l’éditeur et sa vidéo apporte un enrichissement supplémentaire (pour tout vous dire je n’avais pas pris conscience du nombre de voix et d’instruments… je m’étais laissé entraîner sans réfléchir – ce qui est bien agréable! ).
    Le disque est maintenant en « favori » dans mon indispensable Qobuz.
    Merci de cette chronique et de toutes les autres (qui m’attendent, à venir…). J’espère que vous pourrez continuer longtemps ce travail précis, documenté, passionné et passionnant.
    Même quand j’ai la chance de vous lire, je ne prends pas toujours le temps de vous remercier pour la qualité constante de vos publications: MERCI! Voilà qui est fait.
    Bien à vous.

    • Bonjour,
      Je comprends tout à fait ce que vous écrivez quand vous parlez du sentiment de fatigue que peut occasionner la volonté d’être simultanément sur le plus de fronts possibles et c’est pour cette raison que j’ai choisi de me limiter un peu dans ce que je traite ici, qui n’est qu’une partie des sujets auxquels je consacre mon temps. Lorsque j’ai écouté ce disque pour la première fois, je savais que je le chroniquerai tant je l’ai trouvé réussi; je suis étonné et ravi de voir à quel point il a su toucher nombre de mélomanes et je vous remercie d’être venu ajouter votre voix à ces échos favorables.
      Je n’envisage pas de cesser l’écriture des chroniques et même si l’exercice est gourmand en temps comme en énergie, des encouragements comme les vôtres constituent un carburant de choix pour progresser.
      Je vous en suis reconnaissant et espère continuer à mériter votre confiance.
      Bien à vous.

  8. Claude Amstutz

    21 juillet 2017 at 10:33

    Un entr’acte paradisiaque au travail migratoire de mon blog actuel, avec ces oeuvres de Johannes Tinctoris que j’ignorais totalement. Tout y est beau, lumineux, paisible – inclus le tableau de Antonello da Messina – et cet étroit mélange de sacré et de profane me ravit. Quel merveilleux Ensemble, de plus, que ce Miroir de Musique! Passionnante aussi, votre chronique. Grand merci Jean-Christophe et bel été à vous!

    • Pour le moment, Claude, la jeune carrière du Miroir de Musique est un sans-faute qui lui permet d’être regardé comme un des ensembles les plus prometteurs dans sa catégorie. Ce disque consacré à Tinctoris apporte une confirmation supplémentaire de son talent et je suis ravi que cet univers créé en harmonie avec le tableau de mon cher Antonello ait su vous séduire.
      Bon courage pour la suite du transfert de vos données (un exercice toujours un peu délicat) et merci pour votre commentaire.

  9. Toujours une référence, votre chronique embellie par ce tableau et cette musique dont je ne peux plus me passer…

    Bel été à vous Jean-Christophe, qu´il soit tourangeau ou…

    A vous bien cordialement.

    • J’ai pris beaucoup de plaisir à composer cette chronique, Chantal, autour d’un disque qui m’a émerveillé dès la première écoute et d’un peintre qui m’est particulièrement cher; sans doute en reste-t-il quelque chose dans l’écriture.
      Mon été sera local; mon peu de goût pour cette saison m’enlève celui de voyager en compagnie de la chaleur.
      Je vous remercie pour votre mot et vous adresse un bien cordial salut ligérien.

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