Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’heur d’été (I). Portraits & Caractères par Martin Gester et Stéphanie Pfister

François-Hubert Drouais (Paris, 1727 – 1775),
La famille de Sourches, 1756
Huile sur toile, 324 x 284 cm, Versailles, Château
Cliché © RMN / Christophe Fouin

 

Si l’on souhaitait donner un sous-titre à ce disque, on choisirait assurément Éloge de la fidélité. Martin Gester, en sa qualité de directeur du Parlement de Musique comme en soliste, s’est en effet toujours montré un serviteur aussi attentif qu’inspiré de la musique française et sa collaboration avec la violoniste Stéphanie Pfister, en duo comme en ensemble, a su remarquablement s’inscrire dans la durée. Le programme qu’ils nous proposent explore, au travers de trois figures, le goût développé durant le règne de Louis XV pour les sonates et les pièces spécifiquement écrites pour leurs deux instruments.

Ce fut Jean Joseph Cassanéa de Mondonville, un compositeur tiré, au milieu des années 1990, du relatif oubli où il s’étiolait, qui en lança la mode en publiant en 1734, alors qu’il résidait à Lille, son opus 3, les Pièces de clavecin en sonates avec accompagnement de violon, instrument dont il jouait en virtuose. Il avait parfaitement conscience de faire montre d’originalité avec ce recueil puisqu’il indique dans la préface s’être « appliqué à chercher du nouveau » ; de fait, il donnait naissance à une forme inédite qui, le succès aidant – celui de l’opus 3 dépassa les frontières du royaume, puisqu’on en trouve des éditions en Angleterre et en Italie –, allait faire florès. En trois mouvements (vif-lent-vif) pour suivre le modèle du concerto à la dernière mode italienne, ces œuvres au style fluide mais où se décèle à maints endroits une authentique recherche musicale (la Sonate n°3 est sans doute la plus emblématique sur ce point) combinent éléments de style ultramontain (les Gigues finales, par exemple) et français (rythmes pointés, airs en rondeau) avec un souci de l’équilibre entre les protagonistes qui n’est sans doute pas étranger à la faveur européenne que rencontra cette formule. Avec son Allegro solaire et théâtral solidement campé en ut majeur, le chant délicatement ourlé de mélancolie (en ut cette fois-ci mineur) de son Aria, et sa Gigue enlevée, la Sonate n°4 offre une illustration idéale de cette alliance de l’élan et de l’élégance.
L’accueil enthousiaste réservé à l’ingénieuse modernité de Mondonville ne pouvait que susciter l’émulation et l’on vit donc se multiplier les répliques à la secousse initiale par lui engendrée. Parmi celles-ci prennent place les Sonates pour clavecin avec accompagnement de violon publiées en 1742 par Michel Corrette sous le numéro d’opus 25. Ces sonates qui disent cette fois-ci sans ambages leur nom se distinguent par leur titre à la mythologie évocatrice (Les Fêtes de Flore, Le Jardin des Hespérides, Les Jeux Olympiques, etc.) cependant plus décoratif que réellement consubstantiel ; elles juxtaposent, comme leur prédécessrices, des éléments de style italien et français, auxquels s’ajoutent quelques épices populaires chères à leur auteur, en particulier dans les Musettes. Proposée en première discographique, la Sonate n°4 « Les Amusemens d’Apollon chez le Roi Admète » possède une originalité qui retient l’attention et donne envie d’entendre un jour ses sœurs ; en mi mineur (en souvenir de la servitude, forcée ou consentie selon les sources, du dieu auprès du roi ?), son premier mouvement teinté de mélancolie et son finale tendu lui confèrent un léger parfum préclassique évoquant étonnamment par moments les pages de jeunesse de Carl Philipp Emanuel Bach, tandis que son Affetuoso central demeure, lui, aimablement galant. Jacques Duphly, qui semble s’être toujours quelque peu tenu à l’écart des modes, ne céda à celle de l’accompagnement de violon que tardivement, dans une partie de son Troisième Livre de pièces de clavecin qui parut en 1756. Disons-le clairement, l’archet n’est pas traité par celui qui était avant tout un remarquable claviériste avec la même volonté d’égalité que chez Mondonville ; il demeure étroitement subordonné aux sautereaux où se concentre l’invention et dont il suit la plupart du temps la partie en l’animant et en l’embellissant. Héritier de François Couperin mais attentif au souffle nouveau apporté tant par Rameau (le traitement de la Chaconne du Troisième Livre en atteste, tout comme les audaces de La De Redemond) que par Scarlatti (La Victoire ou La Cazamajor), excellant dans les pièces de caractère si prisées durant toute la première moitié du XVIIIe siècle, Duphly se montre aussi à l’aise dans la théâtralité (La Médée) que dans la confidence (Les Grâces) et toujours soucieux d’une fluidité mélodique en parfaite résonance avec la tranquille élégance, procédant toutefois d’une impeccable maîtrise de la construction et des références iconographiques, de la peinture de son temps, celle des Boucher, Drouais ou Nattier.

Cette harmonie est probablement une des qualités qui frappe le plus immédiatement à l’écoute du disque de Martin Gester et de Stéphanie Pfister ; à l’évidence, et dans tous les sens du verbe, ces deux musiciens s’entendent à merveille et défendent une vision commune de cette musique qui se distingue par la netteté des lignes et de l’architecture préservée de la sécheresse que l’on pourrait redouter par une belle respiration et une indéniable fraîcheur. Tout au plus pourrait-on souhaiter parfois un soupçon de tendresse supplémentaire de la part de la violoniste, mais l’intonation est ferme, l’archet véloce et assuré, l’engagement permanent sans jamais que cette présence affirmée écrase le partenaire en se muant en narcissisme, un travers que certaines lectures n’ont pas toujours su éviter. Le claveciniste offre, comme dans son enregistrement des Partitas de Bach pour le même éditeur, unes des plus passionnantes versions récentes de ce recueil qu’il faut absolument écouter et méditer, le fruit d’un art arrivé à sa parfaite maturité ; souplesse et rebond, nuances et couleurs, profonde intelligence des dynamiques et de la conduite du discours, tout concourt ici à donner à ces musiques ce qu’il faut de brillant sans clinquant, de douceur sans fadeur, d’autorité sans raideur. À la fois altiers, raffinés et sensibles, ces portraits qui ne manquent jamais de caractère et affichent un superbe équilibre ; ils constituent un fort bel hommage à la musique française et le soin qu’ils ont apporté à sa réalisation fait honneur à ses interprètes. je gage que ce disque, qui mériterait une suite avec, entre autres, les sonates de Corrette, ne décevra pas ceux qui lui accorderont de leur temps.

Portraits & Caractères : Jean Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772), Sonate pour clavecin et violon en ut majeur op.3 n°4, Michel Corrette (1707-1795), Sonate pour clavecin et violon en mi mineur « Les Amusemens d’Apollon chez le Roi Admète » op.25, Jacques Duphly (1715-1789), pièces de clavecin (certaines avec accompagnement de violon) des Deuxième et Troisième Livres

Martin Gester, clavecin Matthias Griewisch (2012) d’après Pascal Taskin, Paris, 1769
Stéphanie Pfister, violon Sebastian Klotz, 1750

1 CD [durée totale : 78’07] Ligia Lidi 0301314-17. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Mondonville, Sonate op.3 n°4 : [I] Allegro

2. Duphly, La De Redemond (Hardiment)

3. Corrette, Les Amusemens d’Apollon… : [III] Presto

16 Comments

  1. Cher Jean-Christophe,
    Le temps bien gris de ce dimanche m’a permis d’accorder à ces musiciens toute l’attention qu’ils méritent, et votre bien savante chronique a apporté une lumière nouvelle à mes (je le constate) maigres connaissances sur des compositeurs que je croyais pourtant mieux connaître. Tout particulièrement sur l’œuvre pour clavecin avec accompagnement de violon de JC de Mondonville, œuvre dont j’ignorais complètement l’existence. Encore une leçon d’histoire de la musique dont je vous suis redevable mon ami.
    Pareil pour les sonates de Corrette dont je connais mieux l’œuvre pour orgue, comme vous vous en doutez.
    Il n’y a vraiment que ce bon Jacques qui ne m’a pas surpris dans ce répertoire, ce cher Duphly dont je ‘vénère’ les compositions pour clavecin.
    Ces extraits sont fort intéressants et me donnent envie d’aller découvrir l’intégralité de l’album. Martin Gester et votre chronique m’avait déjà conquis avec les Partitas de JSB, je crois que ce sera un doublé avec ce disque.
    Grand merci pour cette belle découverte cher chroniqueur des merveilles artistiques.
    Je vous souhaite un agréable dimanche… musical… probablement.
    Amitiés,
    Jean-Marc

    • Cher Jean-Marc,
      Vous allez me donner une raison supplémentaire d’aimer les temps gris, moi qui ne vois jamais arriver sans froncer le nez les chaleurs d’une saison que je n’apprécie guère. Je suis ravi que la météo maussade vous ait permis d’accorder de votre temps à cette réalisation qui le mérite bien. Je ne cesse de répéter que Martin Gester est un serviteur émérite de la musique française; votre réaction fait partie des trop rares à me confirmer que je ne prêche pas totalement dans le désert (on se sent parfois bien seul à défendre certains artistes quand tant se dandinent devant des glorioles en carton-pâte).
      Le XVIIIe français est passionnant du point de vue artistique, par le nombre de tendances qu’il voit émerger, avec entre autres l’affirmation progressive et irrépressible de la notion de goût (songez aux écrits de Diderot); c’est une période qui m’intéresse beaucoup et sur laquelle je prends un véritable plaisir à écrire.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre mot et si mon dimanche a été très musical, ce lundi sera, lui, plutôt laborieux dans tous les sens du terme.
      Bon début de semaine à vous et amitiés.

      • Il est possible que certains de vos lecteurs aient une fidélité à leurs artistes préférés (de longue date) qui les empêche d’aller écouter ailleurs ce qui se fait dans le même répertoire. Je peux le supposer d’autant plus facilement que j’ai fait partie de ce ‘groupe’ avant de lire vos chroniques et de me laisser guider sur d’autres voies. C’est un défaut des ‘fans’ qui est probablement difficile à surmonter.
        Je constate aussi qu’une fois de plus le répertoire classique français ne semble pas intéresser les commentateurs habituels du blog. Ou alors ce sont les vacances qui sont ‘responsables’ du peu de réactions de cette semaine?

        • Il y a indubitablement un « effet vacances » sur les commentaires, Jean-Marc, alors qu’on pourrait justement croire que le temps libre supplémentaire qu’elles dégagent va encourager plus de réactions; sans doute les lecteurs n’ont-ils pas envie d’être assujettis à leur écran, ce que je peux fort bien comprendre.
          Je suis également un homme de fidélités, très attaché à certains musiciens que je suis parfois depuis plus de vingt ans; ça ne m’a jamais empêché d’être toujours très curieux de ce que d’autres pouvaient proposer, dans la mesure où l’interprétation musicale est quelque chose d’extrêmement mouvant et que les chemins qui mènent à une œuvre sont multiples et souvent stimulants.
          Grand merci pour votre fidélité.

  2. Fraîcheur d´un matin.

    Merci Jean-Christophe.

  3. Cher Jean-Christophe,
    Très belles découvertes pour moi du moins. La chronique m’intrigue sur deux points. Je ne sais pas ce que signifie « sautereau » et ne comprends pas bie en quoi le compositeur peut maîtriser les références picturales. Mais je sais que vous allez m’expliquer tout cela !
    Personnellement je ne déteste pas l’été mais le ciel trouvant bon de déverser de larges pluies sur la Normandie c’est bien le moment d’explorer d’autres territoires musicaux !
    Bon courage pour les heures laborieuses !

    • Chère Michèle,
      Bien sûr que je peux vous éclairer et le fais avec plaisir : un sautereau est élément du mécanisme du clavecin qui permet de pincer la corde et ce n’est pas le compositeur qui maîtrise les références picturales mais la tranquille élégance de la peinture du XVIIIe qui procède de l’experte utilisation d’icelles.
      L’été n’a jamais été et ne sera jamais ma saison; je fuis comme la peste la chaleur dès qu’elle dépasse 25°C et guette avec gourmandise le moindre signe de rafraîchissement; cette semaine telle qu’elle s’annonce me convient à merveille, même si je me doute que sa douceur tempérée ne durera pas.
      Les heures laborieuses sont encore à l’ordre du jour cette semaine, avant un peu de repos bienvenu.
      Merci pour votre commentaire et belle journée.

  4. Bonsoir cher Jean-Christophe
    Heureusement que tu es là, je passerais à côté de beaucoup de belles oeuvres, comme celles que tu nous proposes ici.
    Une chronique enrichissante, que j’ai lu plusieurs fois et des extraits soigneusement choisis et toujours de très beaux tableaux.
    Alors mon éternel mais néanmoins sincère : merci !!
    Je te souhaite une douce et paisible soirée.
    Je t’embrasse bien fort. 🙂

    • Bonjour chère Tiffen,
      Alimenter un blog pour n’y proposer que des choses ressassées ne serait pas très intéressant et je pense que je m’y ennuierais vite et mes lecteurs aussi. Je profite de l’été, saison propice aux découvertes paraît-il, pour mettre en lumière certains projets qui m’ont séduit et dont on n’a pas forcément entendu beaucoup parler, comme c’est le cas de ce disque.
      Je te remercie de t’être arrêtée sur cette chronique et te souhaite bonne journée.
      Je t’embrasse bien fort.

  5. Portrait de famille dans les grandes largeurs où la pratique d’ instruments différents (le lien avec l’union du clavecin et du violon s’imposait à mon esprit) est réservée aux hommes …. question d’époque. Les femmes préfiguraient les pivoines. Des sonates bien plaisantes et j’apprécie. Un grand merci pour ce nouveau partage.

    • L’épouse n’en tient pas moins un livre de musique sur les genoux, bien chère Marie, et je te parie que si elle ne joue pas de clavecin (ce qui ne serait pas surprenant tant c’était fréquent à l’époque), au moins chante-t-elle; c’est un joli symbole que ce soit elle le personnage central qui finalement règle l’activité des hommes qui gravitent autour d’elle.
      Je suis heureux que ces extraits de sonates t’aient plu et je te remercie pour ton mot.
      Que ta journée soit belle.

  6. Portraits & Caractères chez Euterpe, en le salon de laquelle l’heur de plaire s’accorde d’un raffinement non hiémal pour le coup qui séduit de suite l’oreille. « une belle respiration et une indéniable fraîcheur » bienvenues.
    Premier chapitre de ces chroniques estivales, celui-ci a la saveur d’un bonbon que l’on prend le temps de sucer.
    Je t’embrasse, ami J.-Ch.

    • Si le Grand Siècle fut celui de la pompe, le règne de Louis XV est indiscutablement celui de l’intimité, et l’une des nombreuses vertus de cet enregistrement est d’en donner un très juste reflet avec un brio parfaitement maîtrisé.
      Je te remercie d’avoir honoré de ta visite ce premier volet estival, ami Cyrille, et j’ai eu une pensée particulière pour toi en rédigeant celui qui paraîtra demain.
      Que ta journée soit belle.
      Je t’embrasse.

  7. Claude Amstutz

    15 août 2017 at 10:41

    Cher Jean-Christophe, une bien belle découverte que ces oeuvres (qui me sont inconnues) de compositeurs que je connais – pas tous! – et que j’affectionne beaucoup. J’ai toujours plaisir à lire vos chroniques qui contribuent à une relecture de leur temps, et le tableau de François-Hubert Drouais est superbe. Merci et belle semaine à vous.

    • Cher Claude,
      Hormis les pièces de Duphly qui sont aujourd’hui assez régulièrement jouées, il est vrai que les œuvres proposées sur ce disque ne sont pas des plus fréquentées; vous comprenez mieux pourquoi j’ai choisi de débuter ma série de billets d’été avec lui.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite également bonne semaine.

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