Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’heur d’été (II). Brahms, Grieg et Dvořák par Claire Chevallier et Jos Van Immerseel

Erik Werenskiold (Eidskog, 1855 – Bærum, 1938),
Septembre, 1883
Huile sur toile, 98 x 80 cm, Oslo, Nasjonalmuseet

 

À deux pianos ou à quatre mains, retrouver le duo formé par Claire Chevallier et Jos Van Immerseel est toujours gage d’un moment riche d’émotions mais également de découvertes, les deux musiciens s’étant fait une spécialité d’explorer des répertoires dans lesquels l’utilisation de claviers anciens ne va pas encore de soi. Après un récital essentiellement français (Saint-Saëns, Franck, Poulenc) et un dédié à Sergei Rachmaninov, ils se penchent aujourd’hui sur trois compositeurs ayant intégré dans leurs œuvres des éléments populaires.

Pour le meilleur – l’attention portée aux patrimoines et aux traditions avec l’objectif de les étudier pour mieux les préserver – et pour le pire – l’exacerbation de spécificités locales parfois déformées pour affirmer leur prétendue supériorité –, le XIXe siècle fut celui des nations avant de devenir malheureusement, avec les conséquences que l’on sait, le creuset des nationalismes, ce dont tous les arts portent plus ou moins profondément la marque. Les quatre livres de Danses hongroises de Johannes Brahms, publiés par paires respectivement en 1869 et 1880 (ce sont les deux derniers qui sont ici enregistrés) et les Danses slaves d’Antonín Dvořák (op.46 en 1878 et op.72 en 1886) entretiennent des liens étroits ; ce fut en effet le succès rencontré par le diptyque initial brahmsien qui conduisit l’éditeur berlinois Fritz Simrock à suggérer à son jeune poulain bohémien de se lancer dans la composition de pièces du même genre ; bien lui en prit, puisque l’accueil fut, là encore, triomphal et remplit ses caisses tout en contribuant de façon déterminante à lancer la carrière de Dvořák. Si le plus jeune prit exemple sur un aîné qui ne lui avait par ailleurs pas ménagé son soutien, l’attitude des deux compositeurs vis-à-vis du matériau populaire ne fut pas identique ; Brahms insista, dans les remarques qu’il fit à son éditeur, sur son travail de création propre, mais les musicologues ont déterminé que la proximité avec les airs d’origine demeurait importante, tandis que Dvořák, en se coulant dans le moule rythmique d’un folklore slave dans lequel il était immergé depuis sa naissance, ne proposa que des mélodies de sa propre invention. Pour Edvard Grieg, sans doute le plus concerné des trois musiciens présents dans cette anthologie par le sentiment d’appartenance à une nation au point de réaffirmer, quand on le définissait comme scandinave, qu’il était exclusivement Norvégien, l’appropriation d’airs populaires de son pays, comme dans les Danses norvégiennes op.35 de 1880, répondait à un double objectif, celui d’en exalter les qualités intrinsèques, notamment rythmiques, mais également, en les adaptant très précisément aux capacités expressives du piano par l’abandon des effets impossibles à rendre sur l’instrument et la compensation de cette perte par des harmonies audacieuses, de les élever au rang d’œuvres d’art pleines et entières, car indépendantes de tout cadre contextuel strict, dans lesquelles les coutures entre les emprunts au folklore parfois le plus fruste (Grieg aimait à rappeler qu’il s’agissait de danses de paysans) et les très savantes et souvent audacieuses élaborations du compositeur devenaient indiscernables.

Claire Chevallier et Jos Van Immerseel abordent ces pages bien connues avec l’aisance qu’autorise une longue fréquentation du répertoire et la parfaite connaissance des capacités de l’instrument choisi pour le servir. Leur Bechstein de 1870, avec sa densité sonore sans lourdeur et sa palette de couleurs boisées et sensuelles, est un enchantement permanent qui sert magnifiquement les œuvres dont le moindre détail et les plus infimes nuances sont restituées avec beaucoup de finesse. On sait gré aux deux interprètes de savoir si bien s’accorder pour que le tempérament de chacun – l’une plutôt passionnée, son partenaire légèrement plus distancié – nourrisse l’autre afin d’aboutir à une lecture dont la décantation ne s’opère jamais au prix d’un manque de souffle ou de générosité, dont l’élément rythmique pour être bien présent ne l’est jamais de façon caricaturale, où l’aspect populaire n’est jamais surligné pour attirer le chaland à peu de frais. Enregistrée avec une transparence et une précision qui rendent justice à la démarche des musiciens, cette anthologie dont la recherche de rigueur et d’équilibre n’hypothèquent jamais la sensibilité voire la poésie offre un passionnant et joyeux voyage dans l’imaginaire de Brahms, Grieg et Dvořák que l’on a souvent le sentiment de redécouvrir grâce à la magie du timbre et des dynamiques singuliers du piano d’époque, encore si peu convoqué pour donner vie à un répertoire qui est pourtant le sien plus que celui de son avatar moderne ; puisse la réussite de cette aventure susciter d’autres projets de ce genre.

Musique pour piano à quatre mains : Johannes Brahms (1833-1897), Danses hongroises nos 11 à 21 WoO 1, Edvard Grieg (1843-1907), Danses norvégiennes op.35, Antonín Dvořák (1841-1904), Danses slaves op.46, B.78

Claire Chevallier & Jos Van Immerseel, piano Bechstein 1870

1 CD [durée totale : 71’26] Alpha Classics 282. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Edvard Grieg, Danse norvégienne en ré mineur op.35 n°1 : Allegro moderato

2. Johannes Brahms, Danse hongroise n°17 en fa dièse mineur : Andantino

3. Antonín Dvořák, Skočná en la majeur : Allegro vivace

14 Comments

  1. Bonjour Jean-Christophe, j’apprécie beaucoup de te lire, pour en apprendre sur cette musique et ces musiciens mais aussi pour ta « belle écriture » comme l’on dit. J’apprécie bien entendu de découvrir ces extraits joués par ces deux pianistes plus que virtuoses.
    Toujours un enchantement que d’ouvrir ton site.
    Bon dimanche avec mes bises amicales
    Annick

    • Bonsoir Annick,
      Disons que je fais de mon mieux pour tenter de donner l’envie à celles et ceux qui me lisent de partir à la découverte de musiques nouvelles ou, pour les œuvres plus connues, interprétées d’une façon renouvelée, et que le soin apporté à l’écriture fait partie de cette volonté; il ne me coûte pas grand chose, dans la mesure où j’adore écrire depuis toujours.
      Je te remercie de t’être arrêtée ici et suis ravi que tu en aies été récompensée par le plaisir de la musique.
      Je t’embrasse et te souhaite une bonne fin de dimanche.
      Amitiés.

  2. Michelle Didio

    30 juillet 2017 at 09:55

    Merci, cher Jean-Christophe, pour le très bel aperçu de cette anthologie de trois musiciens que j’apprécie particulièrement. Je vais acquérir ce disque et prendre le temps de l’écoute. Ce que je peux vous en dire dès à présent c’est que l’interprétation est particulièrement séduisante et la qualité du piano m’a frappée. Je vous souhaite aussi une belle journée dominicale. Bien amicalement.

    • Un des avantages de l’emploi d’instruments « d’époque », du moins quand ils sont correctement joués, chère Michelle, est justement de nous rapprocher d’œuvres que nous pensions pourtant familières et de nous les faire redécouvrir. Je suis ravi que cet aperçu vous ait donné l’envie d’en entendre plus et suis certain que l’écoute de l’intégralité du disque ne vous décevra pas.
      Que ce dimanche vous soit pleinement agréable; je vous remercie pour votre mot et vous adresse un bien amical salut.

  3. Brahms et Dvořák, le lien est étroit en effet quand on sait ce que le premier a fait pour accompagner l’autre. D’ailleurs, la reconnaissance du second se voit, aussi, dans l’orchestration qu’il donne de la XVIIe Danse, puis des quatre suivantes si je ne m’abuse.
    Quant à Grieg, question danses sur un matériau populaire il en connaît un rayon : il y a les Danses de l’Op. 35, comme celles plus nombreuses encore de l’Op. 72, sans compter l’Op.17 (Chants & danses), etc.
    Bref. On ne se lasse pas d’écouter et de réécouter ces différents cycles qui réjouissent l’oreille et font, pour certaines, chavirer le cœur. D’autant plus par de tels interprètes et sur un instrument de cette qualité 🙂
    Un grand merci pour ce billet, ami J.-Ch. Ainsi que pour ton amical clin d’œil 😉
    Je t’embrasse, ici aussi.

    • Je me rends compte d’une chose, ami Cyrille : moi qui ai des affinités assez prononcées avec les musiciens du Nord de l’Europe, il me semble que c’est la première fois que je les aborde sur le blog — c’est un peu comme avec la musique britannique que je me désole de ne pas avoir le temps de défendre avec plus de constance (mais je travaille à ce que ça change). Quel bonheur ça a été, en tout cas, de proposer un peu de Grieg en ce dimanche !
      Je n’ajoute rien à ce que tu as dit et bien dit qui donnera, je l’espère, à ceux qui liraient ton commentaire d’aller plus loin dans leur exploration de ces trois compositeurs.
      Sois remercié pour ton intervention et que ta soirée soit belle.
      Je t’embrasse.

  4. Vous m’attendiez certainement sur ce billet, cher Jean-Christophe, et vous vous doutez que j’ai ces danses au répertoire depuis fort longtemps mais pour l’heure, comme ma complice et amie est au festival de Salzburg pour une quinzaine de jours encor, je patiente avant de les remettre sur le pupitre, et me rêve dans På slätten, la version « solitaire » de votre tableau liminaire.
    J’ai joué mes premières Danses norvégiennes avec mon père et elles me sont très chères tout comme la Hausmusik familiale qui est essentielle dans ma façon de pratiquer la musique. Grieg m’accompagne quasi tous les jours cet été, je ne me lasse pas de ses Lyriske Stykker et dès que j’ai fini le cahier, je reviens au début à tel point que bien des pièces me sont maintenant en mémoire.
    Moult mercis pour ce billet : j’ignorais la sortie de ce bien beau disque. J’envie très fort les deux excellents interprètes d’avoir eu sous les doigts un instrument d’époque à la sonorité si moelleuse et fruitée et leur sais gré de ne pas pousser trop loin les allegros et les vivaces et de laisser chanter à leur aise les andantes et les moderatos.
    Je vous embrasse très affectueusement.

    • Sans vous attendre, chère Marie-Reine, car je vous sais fort occupée, je me suis dit que si cette chronique parvenait jusques à vous, peut-être vous ferait-elle plaisir, connaissant votre goût, que je partage, pour ces répertoires et pour la musique de Grieg en particulier – nous avions déjà eu l’occasion d’échanger quelques mots à ce sujet, me semble-t-il – qui est vraiment, à ce que vous m’en dites, une très fidèle compagne à laquelle s’attachent de surcroît de puissants souvenirs de cœur. J’imagine sans mal votre impatience de retrouver votre complice pour vous livrer au bonheur retrouvé du quatre mains.
      Je trouve très belle, car fluide et équilibrée, la lecture que Claire Chevallier et Jos Van Immerseel donnent de ces pièces et mon Dieu ! quel superbe piano — comment voulez-vous ne pas être amoureux des claviers anciens quand vous entendez comment sonne celui-ci (je vous réponds avec dans l’oreille un Érard des environs de 1885 qui est également tout à fait superbe).
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous embrasse très affectueusement.

  5. Bonjour cher Jean-Christophe

    Je suis allée voir des photos du piano Bechstein 1870, et l’écouter dans les extraits que tu proposes est un vraiment très plaisant. J’espère tout comme toi « que la réussite de cette aventure suscitera d’autres projets de ce genre » parce que c’est incontestable, c’est une belle réussite.

    Quant au tableau, il est vraiment TRÈS beau , j’aime beaucoup ces scènes de vie.

    Je te remercie donc pour ce numéro II de l’heur d’été, vivement le prochain. 😉
    Je te souhaite une très belle journée paisible et musicale.
    Je t’embrasse bien fort.

    PS: Tu n’auras pas mon habituel j’aime sur Facebook , j’ai déserté pour un temps ce réseau qui me sort pas les yeux. Alors je te le note ici : J’aime !!

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Oui, c’est un bien bel instrument que touchent les deux interprètes et ils ont su utiliser toutes ses capacités pour nous offrir un très beau disque. Je me suis longuement demandé comment illustrer cette chronique et j’ai finalement choisi ce duo qui aurait tout aussi bien pu être peint dans la campagne de Bohême, d’Autriche ou de Norvège, et j’ai souri à l’évocation d’un Septembre espéré quand juillet n’est pas encore tout à fait terminé.
      Je te remercie pour ton mot et ne peux qu’approuver ta désertion de la pataugeoire aux Narcisse.
      Je te souhaite belle soirée et t’embrasse bien fort.

  6. Non seulement ces œuvres me sont très familières mais me donnent furieusement envie de déposer à la benne mes 33 tours de ces danses folkloriques, avec les sabots ….
    Quelle légèreté, les mains caressent les claviers. Merci pour ce choix d’été.

    • Effectivement, guère de sabots ici, bien chère Marie, ou du moins ne pèsent-ils en rien, même si on sait qu’ils sont là puisque les compositeurs l’ont voulu. Un clavier, quatre mains et tant d’histoires qui se frôlent pour mieux nous entraîner.
      Merci pour ton commentaire.

  7. Claude Amstutz

    16 août 2017 at 16:11

    Belle initiative de réunir ces trois compositeurs sur ce CD. Et comme j’aime beaucoup Jos Van Immerseel, je ne vais pas tarder à me procurer ce trésor. Enjoué, ce Brahms: une merveille! Merci Jean-Christophe.

    • Je suis tout à fait d’accord avec vous, Claude, et ce disque est vraiment un fort beau projet – vous connaissez mon goût pour les claviers anciens – qui, j’en suis certain, ne vous décevra pas.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite bonne suite de journée.

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