Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’heur d’été (III). Schabernack par Les Passions de l’Âme

Peeter van Bredael (Anvers, 1629 – 1719),
Scène de Commedia dell’arte dans un paysage italien, sans date
Huile sur toile, 40,5 x 69 cm, collection privée

 

Certains disques semblent taillés sur mesure pour la période durant laquelle ils paraissent, et si vous savez un peu d’allemand, vous ne serez guère surpris qu’un programme s’intitulant Schabernack se montre quelque peu facétieux. Après un détour du côté de Geminiani, l’ensemble suisse Les Passions de l’Âme, installé à Berne, revient au répertoire germanique de la seconde moitié du XVIIe et des premières décennies du XVIIIe siècle qui avait fait le succès de son premier enregistrement.

L’idée de la représentation en musique vient d’Italie et, plus précisément, de Claudio Monteverdi qui l’appliqua avant tout au chant afin d’y intensifier l’expression des passions mais ne dédaigna pas d’user d’effets d’imitation aux instruments pour susciter les images requises par l’action — songeons, par exemple, au galop des destriers dans le Combattimento di Tancredi et Clorinda (1624). Cette attitude eut une double conséquence, celle de valoriser la musique instrumentale alors souvent regardée comme inférieure à la vocale et, ce faisant, de contribuer à son émancipation en affirmant ses capacités à produire du discours et de l’émotion sans le recours à la parole. Un violoniste originaire de Mantoue entendit parfaitement la leçon de celui qui avait contribué à façonner quelques-uns des plus beaux moments musicaux de sa ville natale ; il se nommait Carlo Farina, fut actif entre autres à Dresde sous la direction de Schütz et finit sa vie à Vienne ; son Capriccio Stravagante publié en 1627, véritable mosaïque d’imitations de cris d’animaux et de divers instruments, du fifre des soldats à la guitare espagnole, fut une révolution non seulement du point de vue formel mais également violonistique, la multiplication des effets nécessitant l’emploi voire l’invention d’une grande variété de techniques de jeu. Il ne fait guère de doute que sans cette page séminale, nombre des compositions signées par les virtuoses du violon que furent Johann Heinrich Schmelzer, Heinrich Ignaz Franz Biber ou Johann Jakob Walther et même par le claviériste Johann Joseph Fux, un sérieux qui savait se déboutonner dans ses partitas, auraient eu un tout autre visage.

Les œuvres bien connues ou plus rares proposées dans cette anthologie explorent un champ varié de représentations, des bruits de nature où se distinguent les oiseaux et en particulier le coucou (Scherzo d’Augelli con il Cuccu de Walther, Sonata Cu Cu de Schmelzer, Pour le Coucou de Fux) à ceux de différentes activités humaines, ainsi la danse grotesque des matassins (Arie con la Mattacina de Schmelzer), les détrousseurs de voyageurs qui ne sont peut-être que de comédie puisque le ballet Spoglia di Pagagi (« Le vol des bagages », très probablement) de Schmelzer convoque la figure de Scaramouche, mais également la guerre dépeinte avec un humour débridé par Biber dans sa célèbre Battalia et une verve plus retenue par Fux dans sa partita intitulée Les Combattans (qui donne, en prime, à entendre un hypnotique Perpetuum mobile) qui révèle un net changement stylistique s’acheminant de la recherche d’imitation pure vers la pièce de caractère plus abstraite intégrée à une suite de danses dont le XVIIIe siècle sera friand, comme le démontrent entre autres les Ouvertures de Telemann ou de Fasch.

Un programme comme celui que propose Les Passions de l’Âme peut se révéler aisément périlleux si les musiciens ne sont maîtres ni de leur technique, car ces œuvres amusantes n’en dissimulent pas moins une bonne proportion de pièges redoutables, ni de leur propos, une glissade vers un grand-guignol de bazar risquant toujours de se produire si tel ou tel trait est trop appuyé. L’ensemble souplement mais fermement dirigé du violon par Meret Lüthi échappe avec panache aux deux écueils et livre une prestation d’une vitalité et d’une espièglerie absolument réjouissantes. Sans jamais tomber dans l’agitation purement démonstrative, les musiciens déploient une effervescente activité pour faire saillir la théâtralité de pages conçues pour briller (leur lecture de la Battalia de Biber est ainsi une éclatante réussite) en ne perdant jamais une occasion d’en exalter les contrastes dynamiques et d’en souligner adroitement les nuances. Si rien dans la mise en place ne semble avoir été laissé au hasard, on est agréablement surpris par le caractère spontané d’une interprétation qui délivre une persistante sensation de naturel et de liberté ; certains trouveront sans doute à redire à l’utilisation d’un dulcimer, d’appeaux ou de (discrètes) percussions, mais la pertinence et le bon goût qui y président font oublier bien des réserves y compris lorsque l’on est, comme moi, plutôt réticent de principe à ce genre d’ajout. Joué et enregistré avec soin, ce disque attachant et plein d’humour réussit parfaitement son pari de faire sourire l’auditeur sans déroger pour autant au raffinement et à la subtilité ; il confirme également que les bien nommées Passions de l’Âme sont à suivre avec grand intérêt.

Schabernack, plaisanteries musicales dans la musique germanique du XVIIe siècle tardif : œuvres de Johann Heinrich Schmelzer (c.1623-1680), Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704), Johann Jakob Walther (1650-1717) et Johann Joseph Fux (1660-1741)

Les Passions de l’Âme
Meret Lüthi, violon & direction

1 CD [durée totale : 56’48] Deutsche Harmonia Mundi 88985415492. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Biber, Battalia à 10 : Sonata, Presto

2. Walther, Scherzo d’Augelli con il Cuccu

3. Schmelzer, Arie con la Mattacina à 4 : Balletto I

4. Fux, Partita a tre Les Combattans K.323 : Les vainquers

13 Comments

  1. La musique, un extraordinaire un moyen de communication qui surpasse tous les langages. Les animaux y sont aussi sensibles et un grand merci pour ce tableau fourmillant de détails. Le violon et son interprète sont d’excellents accompagnateurs dans l’observation du géant qui me fait penser à une personne chère.

    • Les animaux y sont sensibles et les humains n’ont pas hésité à se mettre à leur école, ce qui nous change de l’instrumentalisation dont ils font habituellement l’objet de la part de ceux qui sont censés être plus civilisés qu’eux. Le tableau est une véritable scène à lui seul, mais il est bien connu que le monde est un théâtre.
      Je te remercie pour ta lecture, ton écoute et ton commentaire, le premier sur cette chronique, bien chère Marie.

  2. Musical jokes ? Impossible, classical music is a very serious matter !
    Et bien si, et votre chronique d’aujourd’hui nous le montre de fort belle manière cher Jean-Christophe.
    Pourquoi ces grands compositeurs n’auraient-ils pas eu le droit de se laisser aller à composer quelque chose de drôle ou d’insolite? Leurs « facéties musicales » sont tout de même du meilleur goût et, comme vous le soulignez, ne doivent pas être faciles à interpréter. Pour ce que nous pouvons entendre ici, le pari est réussi, l’interprétation est sans faille et sans mauvais goût. Même en ce qui concerne l’utilisation du dulcimer, que l’amateur de musique folk que je suis ne trouve absolument pas déplacé ici.
    Je connaissais déjà les deux œuvres de Biber, je vais maintenant aller découvrir les autres compositions.
    Grand merci pour cette plutôt surprenante mais très rafraîchissante découverte!

    • Dieu merci, c’est non seulement possible, mais c’est plus fréquent qu’on le croit, y compris chez les plus « grands » comme Bach (le Quodlibet BWV 524), Mozart (Ein musikalischer Spaß KV 522) et évidemment Haydn, le champion de l’humour musical. On s’imagine bien entendu que ces pièces « légères » sont faciles à interpréter, mais c’est tout le contraire, puisqu’il faut trouver le délicat équilibre entre le trop et le pas assez, ce qui ne doit pas être une mince affaire si l’on en juge par le caractère trop timide ou trop appuyé de ce que l’on entend régulièrement. Ici, le dosage est parfait et ça fonctionne sacrément bien, avec d’excellents musiciens qui savent ce qu’ils font — vous verrez que les deux Biber sont vraiment de premier rayon.
      Grand merci, cher Jean-Marc, pour votre commentaire très apprécié comme toujours.

      • J’avais aussi songé à Bach et son fameux Quodlibet et bien sûr à notre cher Joseph qui m’a fait sursauter plus d’une fois (le coquin) avec entre autres sa symphonie surprise.
        Je fus surpris très jeune par ce genre de facétie (je ne devais pas avoir 18 ans) lors de ma première écoute de la Bataille de Wellington de Ludwig avec ses salves de fusils. Je m’en souviens encore, c’est dire à quel point j’ai été traumatisé. 😀
        Par contre, je ne me souviens pas du KV 522 de Wolfie. Il va falloir que j’aille (ré?)écouter ça —>

        • Les musiciens sont souvent farceurs et mon premier contact avec cet aspect de leur créativité a été le Carnaval des animaux de ma chère vieille barbe de Camille, même si je ne percevais pas à l’époque la dimension ironique de cette œuvre plus mordante qu’il y paraît.
          La Musikalischer Spaß est vraiment une partition très drôle, presque bouffonne; tentez de trouver la version de L’Archibudelli chez Vivarte, elle vaut franchement le détour.
          Merci d’être revenu sourire ici et belle journée !

  3. Bonjour chère Tiffen,
    Un nom qui vient directement de chez Descartes, puisqu’il s’agit du titre d’un de ses traités, le dernier publié de son vivant en 1649.
    Je n’aime généralement pas beaucoup les ajouts de bruitages et autres (L’Arpeggiata m’en a dégoûté pour longtemps) mais là, j’avoue qu’ils ne font pas du tout perruque dans le potage (XVIIe siècle oblige) et que je n’y vois pas de ficelle énorme grâce à une talentueuse violoniste en chef qui sait où elle va et a su s’entourer de musiciens doués.
    Le tableau m’a bien plu, c’est une scène de théâtre en lui-même, avec un joli dialogue nord-sud en prime.
    Je te remercie pour ton mot et ne t’en fais pas, je me repose aussi de temps en temps.
    Belle soirée à toi, je t’embrasse bien fort.

  4. Ces « farces & attrapes » musicales sont savoureuses à souhait 🙂 Redoudables techniquement, et si amusantes dans leurs évocations diverses — ce que les quatre extraits que tu proposes généreusement offrent à entendre. Bien inspirés ont été ces compositeurs, tout comme les interprètes qui ici restituent à merveille ces délicieuses sucreries auditives.
    Tu l’auras compris, j’ai adoré !
    Je t’embrasse, ami J.-Ch, et te souhaite une heureuse soirée.

    • Ce disque fonctionne en trompe-l’œil comme tu l’as parfaitement saisi, ami Cyrille : tout y a l’air si facile qu’on en oublierait presque la difficulté des œuvres et le travail que les musicien ont dû effectuer pour parvenir à cette joyeuse fluidité. À mes oreilles, on a ici un compagnon idéal pour les moments souriants, non seulement parce qu’il y a de la drôlerie, mais aussi de l’intelligence sans laquelle le rire n’est qu’une mécanique qui tourne à vide.
      Je suis ravi que cette chronique décontractée t’ait plu et te remercie pour ton retour.
      Que ta soirée soit belle; je t’embrasse.

  5. Marie-Reine

    3 août 2017 at 20:00

    Vous allez sans doute rire, cher Jean-Christophe : au vu du titre de votre chronique, la germanophone que je suis a cru un instant que Schabernack était le nom d’un compositeur inconnu au bataillon et j’ai pensé « Oh ! Le pauvre ! » C’est que les artistes au nom évocateur ne manquent pas : Waldteufel, par exemple, dont les valses ont égayé les réjouissances familiales de mon enfance ou Smetana dont un Tchèque m’a dit que c’était de la crème fouettée 🙂 Sans parler du fondeur, du renard et du castor présents dans le disque du jour.
    Plus sérieusement, moult mercis pour ce billet plein de pétillantes découvertes pour moi. Tout comme vous, je trouve la célèbre Bataille fort brillamment remportée, c’est une de mes pièces préférées du programme avec aussi la Partia de Biber et le Scherzo des oiseaux de Walther dont j’ai pu consulter la toute première édition de l’Hortulus chelicus en ligne. Ce sont également, vous l’aurez remarqué, les pièces sans percussions, à part dans le Canario. Ces musiques sont tellement dansantes en elles-mêmes qu’il est presque dommage d’en surligner la rythmique. Le bruitage du très beau Perpetuum mobile ne s’imposait pas. À part cette petite réserve d’affreuse puriste, j’ai vraiment passé de bons moments en ce jour d’été un peu gris en Lorraine, en compagnie de ces remarquables musiciens, virtuoses, inventifs, pleins de vie et d’esprit.
    Je vous embrasse fort affectueusement.

    • Pour tout vous avouer, chère Marie-Reine, j’avais prévu au départ d’indiquer dans le titre, entre parenthèses, le nom des quatre larrons réunis sur ce disque, et je me suis finalement ravisé pour laisser planer le doute; c’était ma petite facétie personnelle dont je suis ravi qu’elle ait fonctionné au moins quelques courts instants 🙂
      Pour ce qui est de l’emploi des percussions, très honnêtement, il ne me gêne pas ici et pourtant vous savez à quel point je ne suis pas amateur d’en saupoudrer partout comme c’est la mode depuis quelques années; ici, la main a heureusement été légère mais, tout comme vous, je n’aurais effectivement rien ajouté au Perpetuum mobile, même si je comprends l’intention qui a présidé à ce choix — je suis également un affreux puriste (voici qui me fait songer à une polémique récente et assez stérile autour de Jordi Savall aperçue récemment sur le réseau, à laquelle je me suis bien gardé de participer).
      Finalement, j’ai accueilli ce disque qui m’est arrivé un peu par hasard comme il venait, tel une parenthèse dans un programme d’écoutes globalement plutôt sérieux (et chargé) que j’ai savourée en me disant que le talent bien réel des Passions de l’Âme méritait un zeste d’indulgence.
      Le ciel de Touraine a été un peu trop bleu à mon goût aujourd’hui, j’ai donc fait retraite avec quelques Anglais chers à mon cœur (dont ce cher Ralph); qui sait, un peu de l’atmosphère marine qui baigne The Solent, bijou de jeunesse, parviendra-t-elle jusqu’ici ?
      Je vous remercie pour votre commentaire enlevé comme l’est ce Schabernack et vous embrasse très affectueusement.

  6. Bénédicte Gaulard

    4 août 2017 at 15:28

    Cher Jean-Christophe, quelle belle découverte ! Ces facéties musicales, que je ne connaissais pas, sont une gourmandise pour l’esprit…et même pour le corps tellement elles ont le don de rendre joyeux celui qui écoute. L’écoute est certes allègre et ludique (j’ai en tête les gnomes de Jacques Callot jouant de la musique, mais aussi Watteau et la comédie italienne), mais en même temps attentive car ces pièces fourmillent de sons, de détails et de couleurs, à l’image du tableau que vous avez choisi pour illustrer vos propos et vos extraits. Oui, la musique est joie, allégresse et aide à vivre, et vous nous le prouvez une fois de plus en partageant vos connaissances et vos découvertes. Et…votre texte m’a fait sourire car je retrouve dans vos propos, pourtant fort sérieux et documentés, cet humour que j’apprécie tant chez vous . L’expression « grand guignol de bazar » me fait sourire depuis hier…Et je vais commander le disque. Merci, cher Jean-Christophe, pour ces délices d’été, tellement à l’opposé de l’actualité insipide que nous vivons chaque jour ! A très bientôt

    • Chère Bénédicte,
      Je demeure persuadé que la musique est une excellente médecine qui nous aide à faire face lorsque le quotidien devient lourd à porter et vous avez raison de souligner que corps et esprit en bénéficient. Ce disque donne le sourire, l’envie de danser et de battre des mains (je n’y ai pas toujours résisté), mais il est également plein d’une réelle finesse qui le distingue de projets du même genre réalisés à la truelle et donc sans grand intérêt. Je suis complètement d’accord avec les références picturales que vous convoquez – et vous imaginez à quel point le fait d’en voir apparaître dans un commentaire me réjouit – et je vous remercie d’avoir noté que j’avais tenté d’être un peu plus détendu que de coutume dans mon texte afin d’essayer de me mettre au diapason de mon sujet.
      J’espère que ce disque vous apportera toute la joie qu’il promet et je vous remercie bien sincèrement pour votre mot.
      Belle journée et à très vite.

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