Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’heur d’été (IV). César Franck et Ernest Chausson par Isabelle Faust et Alexander Melnikov

Henri Rouart (Paris, 1833 – 1912),
Entrée de la Queue-en-Brie, 1885
Huile sur toile, dimensions non précisées, collection particulière
Photo © Christian Baraja

 

« Tout vient à poinct [à] qui peult attendre, » murmurait Panurge dans le Quart Livre de Rabelais et l’amateur de musique française du XIXe siècle, pour peu qu’il soit sensible à une optique d’interprétation soucieuse d’historicité, aura dû déployer des trésors de patience avant de voir se dessiner des perspectives solides dans ce domaine. César Franck est chanceux, car sa Sonate pour piano et violon a bénéficié, presque coup sur coup, de deux lectures passionnantes et de caractère très différent ; je reviendrai dans les semaines à venir sur le fort beau disque de L’Armée des Romantiques publié chez L’Autre Monde, mais je souhaite m’arrêter auparavant sur celui d’Isabelle Faust et d’Alexander Melnikov car il propose également une des partitions majeures de cette fin de siècle due à un musicien qui m’est particulièrement cher, le Concert d’Ernest Chausson.

Lorsque César Franck mit sur l’ouvrage, durant l’été 1886, sa Sonate pour piano et violon – l’ordre des instruments n’est pas innocent et la partie dévolue au clavier fut composée la première –, il était délivré de toute ambition professionnelle et jouissait d’une reconnaissance et d’un sentiment de sécurité qui avaient chassé l’exaspération bouillonnant dans chacun des mouvements de son Quintette avec piano écrit sept ans plus tôt. Construite de façon nettement cyclique, la Sonate, dédiée au violoniste Eugène Ysaÿe qui en assura la création avec la pianiste Léontine Bordes-Pène le 16 décembre 1886 à Bruxelles, est l’œuvre d’un homme apaisé, comme en atteste la sérénité de l’Allegro ben moderato qui l’ouvre en avançant d’un pas tranquille, presque flâneur. Mais voici que surgit en seconde position un Allegro jouant sans ambages le contraste entre emportement contrôlé et recueillement attendri en un jaillissement romantique que va confirmer le très original Recitativo-Fantasia noté une nouvelle fois Ben moderato qui le suit ; y a-t-il, dans ce mouvement éminemment lyrique dans lequel le violon se comporte indubitablement comme une voix un souvenir ou une envie d’opéra ? Ou est-ce, comme peut le laisser penser le caractère d’improvisation libre que revêt cette page au ton de confidence intime, le dialogue tout intérieur d’un homme en proie au tourbillon de souvenirs tour à tour doux et douloureux ? Après une émotion aussi prenante, l’arrivée en douceur de l’Allegro poco mosso final est comme une lumière dont l’éclat va aller grandissant, une aube parfois légèrement incertaine mais qui finit par s’imposer dans toute sa radieuse clarté.
Élève de Franck mais également de Massenet, Ernest Chausson fut, comme en témoigne son journal, profondément saisi par l’accueil réservé à son Concert op.21 : « Jamais je n’ai eu un tel succès. Je n’en reviens pas. (…) Cela me fait du bien et me donne du courage. Il me semble que je travaillerai avec plus de confiance à l’avenir. » (26 février 1892) Lui dont le talent bien réel avait mûri hors du circuit traditionnel du Conservatoire (il y entra en 1879 quelques mois avant ses 25 ans, après avoir fait son droit) ne s’était pas encore imposé jusqu’alors malgré les qualités évidentes qui se manifestent dès son Trio op.2. Par son titre qui évoque Rameau et sa distribution le concerto grosso, le Concert, dont toute la substance était ébauchée dès mai 1889 et qui fut composé entre ce moment et l’été 1891, entend s’ancrer dans la tradition du XVIIIe siècle mais il apparaît surtout comme l’œuvre intensément personnelle d’un compositeur perfectionniste aussi passionné que pudique. L’ambiance solennelle imposée par les trois accords liminaires du Décidé initial se mue rapidement en une tension dramatique parfois tranchante qui ne se relâche que dans des moments de rêverie où affleure une nostalgie ondoyante, enveloppante, ces pôles a priori contraires étant unis par une science des climats assez stupéfiante. Avec la Sicilienne aux courbes et aux couleurs fauréennes, nous entrons dans le domaine de l’impalpable, avec de la lumière qui jaillit à flots d’un lyrisme retenu mais partout frémissant, puis l’heure sombre étend son empire crépusculaire sur le Grave d’un abattement total, d’une absolue désolation qui finissent par s’exacerber en un véritable cri de révolte désespéré, tous d’autant plus impressionnants qu’ils s’expriment sans le moindre pathos (on se demande, en écoutant ce mouvement ou la Chanson perpétuelle, quels abîmes intérieurs pouvait côtoyer le compositeur) ; mais le Très animé conclusif ramène l’espérance et avec elle une joie radieuse comme un sourire après les pleurs, une énergie qui, en dissipant les fantômes, permet l’envol vers le grand air, vers l’espace infiniment libre.

Cette incursion du duo formé par Isabelle Faust et Alexander Melnikov, rejoint par le Quatuor Salagon pour le Concert, dans le répertoire français est une première ; c’est, à mon sens, une éclatante réussite et je sais que je ne pourrai dorénavant plus écouter ces deux œuvres jouées dans une autre perspective esthétique. Il ne fait néanmoins guère de doute que les instruments anciens et les cordes économes en vibrato pourront provoquer la perplexité, voire le rejet des tenants de lectures plus « traditionnelles », mais l’allègement des textures et le gain en netteté de la ligne qui en découlent conviennent particulièrement bien à ces musiques qui ne souffrent pas la surcharge. On n’en trouvera aucune dans cette interprétation, ni dans le jeu, ni dans les intentions, mais chaque mesure est cependant intense et mûrie, chaque phrase tendue et éloquente, sans que jamais le travail préparatoire que l’on devine millimétré se traduise par de la prévisibilité ou de la sécheresse. Unis par la complicité qu’autorisent de longues années de pratique commune, les deux solistes respirent d’un même souffle, elle pleine d’assurance mais sachant se faire caressante, lui volontiers rêveur mais capable d’emportements ; leur duo ne laisse pas de place à l’approximation mais ouvre volontiers les bras à la poésie de l’instant qui, de nuance subtile en touche de couleur raffinée, est ici partout chez elle. Le Quatuor Salagon se révèle un parfait partenaire, parvenant sans effort apparent à dialoguer avec les solistes, à la fois très engagé et attentif à instiller des teintes et des atmosphères absolument magnifiques ; voici un ensemble que l’on aurait plaisir à réentendre et avec lequel Harmonia Mundi serait bien avisé de poursuivre sa collaboration.
Captée avec précision et naturel, cette réalisation très maîtrisée qui n’oublie pourtant ni de sourire, ni de frémir, ni de chanter est traversée de la première à la dernière note par l’élan d’une passion qui balaye tous les préjugés d’affectation qui peuvent encore malheureusement s’attacher à la musique française. En lui rendant ses couleurs, sa vigueur et sa clarté, Isabelle Faust, Alexander Melnikov et le Quatuor Salagon lui rendent un fier service et leur disque, dont on espère qu’il ne demeurera pas sans suite, mérite de trouver sa place dans toute discothèque.

César Franck (1822-1890), Sonate pour piano et violon en la majeur FWV 8, Ernest Chausson (1855-1899), Concert pour piano, violon et quatuor à cordes en ré majeur op.21*

Isabelle Faust, violon Stradivarius « Vieuxtemps », 1710
Alexander Melnikov, piano Érard, c.1885
*Salagon Quartet

1 CD [durée totale : 67’11] Harmonia Mundi HMC 902254. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Ernest Chausson, Concert : [II.] Sicilienne

2. César Franck, Sonate : [IV.] Allegro poco mosso

11 Comments

  1. Merci beaucoup pour tous ces belles musiques

  2. Pages musicales où le temps justement prend tout son temps.
    Ainsi l’oreille se laisse faire, consentante, dans les bras de l’ondoyante Sicilienne d’une éloquente sensualité moirée… Jusques à ce que l’aube allegro poco mosso accompagne les amants repus et heureux dans un jaillissement de lumière.

    Libre interprétation d’un mélomane, ami J.-Ch, à l’écoute de ces deux extraits de musique française magnifiquement joués par un couple de musiciens décidément au diapason l’un de l’autre (sans oublier, bien sûr, le Salagon Quartet dont je fais ici la connaissance)
    Belle journée à toi,
    Je t’embrasse.

    • Une jolie appropriation de ta part de ces deux extraits, ami Cyrille, et si je n’y entends pas forcément la même chose, force m’est de reconnaître que ton idée est cohérente et séduisante.
      Le tandem Faust/Melnikov fonctionne effectivement à merveille et sait s’entourer; j’avais découvert le Quatuor Salagon à l’occasion de son disque consacré à Joseph Martin Kraus chez Carus, il a encore progressé depuis et j’espère qu’il a d’autres projets.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite un bel après-midi.
      Je t’embrasse.

  3. Bonjour chère Tiffen,
    Le but de l’Heur d’été est aussi d’offrir à ceux qui ne partent pas en vacances des pauses musicales de qualité et j’espère que ceux qui s’attarderont plus avant sur ce disque ne le regretteront pas — il faut bien que l’été ait quelques vertus, en particulier celle de prendre son temps.
    Je te remercie pour ton mot et te souhaite bonne suite de dimanche.
    Je t’embrasse bien fort.

  4. Mina de Sclos

    8 août 2017 at 16:03

    Toujours cette belle élégance du mot, de la présentation, que j’aime à retrouver….pour le malheur de mes étagères qui s’alourdissent à chacun de vos papiers (sourire!).
    Une période qui n’est pas assez mise en valeur, avec des chef-d’oeuvres souvent peu enregistrés. Je vais souvent à Venise et il m’est très précieux d’y suivre les saisons de la Bru Zane où l’on retrouve ces trésors interprétés dans un cadre qui est parfait pour cette musique française.
    Allez! je le commande, un de plus, mais est-on encore en devoir de les compter, le plaisir partagé sera de les écouter! Bel été à vous.
    Mina de Sclos

    • J’ai un point commun avec vous, Mina de Sclos, celui des étagères qui ont la fâcheuse tendance de ployer sous le poids des disques (et ça ne s’arrange pas en avançant dans le temps).
      Vous avez de la chance de pouvoir suivre les saisons de concerts du Palazzetto Bru Zane qui fait vraiment un travail formidable au service de ce répertoire romantique français parfois regardé de haut voir ignoré dans sa propre patrie; ce remarquable enregistrement aurait d’ailleurs parfaitement pu recevoir le soutien de cette institution et lui aurait fait honneur. Je vous en souhaite bonne écoute et gage qu’il ne vous décevra pas, voire qu’il vous enthousiasmera autant que moi.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une bonne suite d’été.

  5. mireille batut d'haussy

    9 août 2017 at 15:52

    Gitterleinwand… Un mot, comme un long soupir, où tout se dit/se donne de cette chose nouée de liens serrés, pour y puiser l’élan, la force d’inventer (?) une autre façon de « respirer » cette charge de mélancolie restée attachée aux arts conjugués de cette époque si particulière.
    Sinon,
    pourquoi distinguer les -Fils- d’une tapisserie précieuse où tout est noble et beau de ce qui circule entre ces êtres que vous avez réunis ?

    Merci très fort, pour ce subtil et puissant présent. M.

    • De toutes les chroniques écrites cette année, celle-ci est sans doute celle dont les fils sont les plus serrés, au-delà même de la conscience que je pouvais en avoir en y travaillant. Promenade dans les marges – ici, tout le monde est à côté de tout en étant en plein cœur de – pour un disque que je sens majeur, inépuisable, et que je suis certain de réécouter avec le même (ou peut-être encore plus de) plaisir dans dix ans; il n’y en a pas tant que ça dans toute une année.
      Merci, Mireille, d’avoir pris le temps d’apporter votre fil précieux à cette trame.

  6. Gaulard Bénédicte

    19 août 2017 at 21:52

    Cher Jean-Christophe, la femme du tableau d’Henri Rouart pourrait être moi, poussant la porte d’un monde qui ne m’est pas inconnu en peinture mais totalement en musique, comme vous le savez…pourquoi ces réticences sur les compositions du XIXe ? Peut être, pour moi, associées à une notion de mélancolie, de gravité, que je ne retrouve pas à la Renaissance et à l’époque baroque. Je suis entrée depuis deux semaines dans ces terres XIXe…et je pense que grâce à vous, la porte ne restera pas fermée. J’avoue ne pas connaître César Franck, et j’ai vraiment apprécié cette sonate douce, sensible, apaisante pour l’esprit et le corps…je continue à cheminer désormais dans les allées de ce jardin, pas forcément dans l’ordre de vos publications, vous savez bien que la régularité et l’ordre me pèsent . A bientôt, cher Jean-Christophe, merci pour ces beaux partagés.

    • Chère Bénédicte,
      Je comprends tout à fait vos réticences vis-à-vis de la musique du XIXe siècle puisque j’ai longtemps nourri les mêmes, non parce que je la trouvais grave ou mélancolique, deux choses plutôt susceptibles de me plaire (et je peux vous dénicher assez facilement des pièces renaissantes ou baroques qui le sont aussi), mais parce que la trouvais lourde; il m’a fallu des années pour me convaincre que cette impression venait non des œuvres mais de leur interprétation. Une des immenses vertus d’un disque comme celui-ci est justement d’enlever toute cette vieille patine et de rendre aux partitions leur fraîcheur d’origine, un peu sur le modèle de ce qui s’est passé pour des répertoires plus anciens. Si les quelques chroniques que je peux publier dans ce domaine peuvent permettre de vous le rendre plus accessible, j’en serai sincèrement ravi; il est tellement enrichissant de regarder les tableaux en compagnie des notes qui en accompagnaient la création — vous savez combien ce jeu de correspondances est important à mes yeux.
      Grand merci pour votre mot et à très bientôt, dans l’ordre qui vous plaira.

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