Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’heur d’été (VI). Stravaganza d’amore ! par Pygmalion

Alessandro Allori (Florence, 1535 – 1607),
Femmes sur une terrasse, 1589
Fresque, Florence, Palazzo Pitti, Loggetta

 

Les expérimentations ayant conduit à la naissance de l’opéra à la toute fin du XVIe siècle tracent un chemin absolument passionnant où l’on peut observer différents éléments, musicaux ou non, s’agréger progressivement pour faire finalement émerger un genre original promis au plus brillant avenir. Se focalisant sur la période courant de 1589 à 1608, le nouveau projet de Pygmalion et de son chef, Raphaël Pichon, déploie pour l’évoquer des moyens à la hauteur de la magnificence de la cour des Médicis, une famille pour laquelle la musique était, au-delà de l’agrément qu’elle dispensait, un enjeu de pouvoir, en offrant deux disques sertis dans un livre aux contributions savantes et à l’iconographie soignée.

Mis à part pour ceux qui se gargarisent avec le mot de « génie » sans mesurer ses réelles implications, rien, en art, ne tombe du ciel et l’opéra n’est pas sorti tout armé des cerveaux de Claudio Monteverdi et d’Alessandro Striggio le Jeune un beau jour de 1607. L’histoire de la monodie accompagnée, qui le fonde en grande partie, peut être retracée au moins dès le XVe siècle, même si son irrépressible ascension eut lieu tout au long du suivant, lorsqu’il fut acquis que la polyphonie, qui avait assis sa domination en grande partie grâce à la présence accrue en Italie de musiciens venus du Nord y excellant, était impropre à rendre compte des fluctuations des passions humaines avec l’exactitude que l’on s’imaginait alors être celle de la musique des Anciens (Grecs, en particulier), les recherches humanistes étant indissociables des évolutions qui se produisaient dans le domaine artistique en se nourrissant des trouvailles des érudits, qu’elles soient archéologiques ou philologiques. Ce désir de renouer avec l’Antiquité qui fonde toutes les Renaissances conduisit, pour celle qui s’ébaucha dès le XIVe siècle, à tenter de ressusciter une forme de spectacle total dont Florence, grâce à l’impulsion de ses différents cercles intellectuels et artistiques, dont la célèbre Camerata Bardi, fut le fer de lance. Il s’agissait d’introduire entre les actes de pièces de théâtre fastueusement représentées à l’occasion d’événements dynastiques importants (naissances, mariages) des intermèdes chantés et dansés, débordants d’allusions mythologiques et d’ingénieuses machines (n’oublions pas que ce sont sur ses capacités en la matière, et non en peinture, que reposait en grande partie la renommée de Léonard de Vinci) afin d’éblouir les invités mais également la population, en unissant dans un même mouvement ambitions artistiques, diplomatiques et politiques.

L’apogée de cette pratique fut atteint avec la représentation, en 1589, de La Pellegrina à l’occasion des noces de Ferdinand de Médicis et de Christine de Lorraine, festivités dont la survivance de l’essentiel du matériel et l’importance des témoignages conservés disent assez l’événement de premier plan qu’elles furent. On fit appel, pour l’occasion, aux musiciens et aux poètes les plus en vue de Florence – Emilio de’ Cavalieri, nommé leur directeur, Cristofano Malvezzzi, Giulio Caccini, Jacopo Peri, Luca Marenzio, Ottavio Rinuccini, Giovanni Battista Strozzi, pour ne citer que quelques noms encore connus aujourd’hui du plus grand nombre – pour donner corps à six intermèdes mêlant madrigaux polyphoniques, pièces instrumentales et monodies accompagnées. La réussite esthétique de ce projet fut si totale qu’elle conduisit à l’émancipation de ces pièces jusqu’alors incidentes, établissant définitivement l’idée de raconter intégralement une histoire en musique ; moins de dix ans plus tard, en 1597 ou 1598, Peri, Jacopo Corsi et Rinuccini unissaient leurs talents pour enfanter de La Dafne (en grande partie perdue), acte de naissance véritable quoique encore expérimental de l’opéra, puis de L’Euridice, éclose avec le siècle et déjà nettement plus cohérente du point de vue de l’action et plus complexe du point de vue musical ; le rival de Peri, Caccini, fit représenter sa propre composition sur le même texte de Rinuccini en décembre 1602 mais force est de constater que ce grand inventeur d’airs à voix seule n’était pas aussi à l’aise avec le genre dramatique. Les métamorphoses de cette Dafne n’étaient pas achevées ; en 1608, Marco da Gagliano la revisitait en lui insufflant, comme l’avait fait Monteverdi l’année précédente dans L’Orfeo, plus de vitalité et de densité émotionnelle que ses prédécesseurs florentins. Dans une lettre adressée au cardinal Ferdinand de Gonzague, Peri ne manqua pas d’applaudir à la réussite de son jeune confrère ; après celle des pionniers dont il avait été une des chevilles ouvrières, une nouvelle ère s’ouvrait pour l’opéra qui ne serait pas florentine.

De tous les ensembles français en activité depuis une dizaine d’années, Pygmalion est sans doute le plus versatile, puisque son répertoire discographique s’étendait jusqu’ici, avec des degrés de pertinence divers, de Bach à Brahms. En chef insatiable, Raphaël Pichon étend donc encore son empire avec Stravaganza d’amore ! et si l’on a accueilli l’annonce de ce projet avec un rien de circonspection, il n’a pas résisté longtemps à l’écoute de ce double disque mené avec une indiscutable maestria et des moyens pour le moins impressionnants. Il faut, afin de l’apprécier pleinement, ne pas lui demander d’être ce qu’il n’est pas et donc garder à l’esprit qu’il s’agit bien d’une anthologie qui puise dans La Pellegrina et les premiers opéras pour recomposer quatre intermèdes imaginaires dans le but d’évoquer vingt années de bouillonnement créatif ininterrompu dans les laboratoires de la cité de l’Arno. Une fois ce pacte accepté, il me semble difficile de trouver meilleure introduction à cet univers que ces presque deux heures de musique servies par d’excellents chanteurs qui, ne se contentant pas de solides moyens techniques et de timbres enchanteurs (je n’en distingue volontairement aucun car en oublier un serait injuste), ont consenti un véritable travail d’appropriation stylistique pour sonner de la façon la plus idiomatique possible et donner vie à leur personnage, dieu, berger ou nymphe, de façon convaincante, par un chœur sonnant à la fois avec ampleur, ductilité et transparence, et par des instrumentistes virtuoses et inventifs qui font à chaque instant éclater rythmes et couleurs. Dirigé par un chef qui parvient avec une aisance déconcertante à conjuguer précision et hédonisme, cette réalisation est d’une ivresse permanente doublé d’un raffinement de haut vol, où l’on sent, sous le déploiement des effets théâtraux que les pièces exigent, une intelligence et une sensibilité bien réelles à l’œuvre. Soutenu par une captation opulente mais maîtrisée signée, excusez du peu, par Hugues Deschaux et Aline Blondiau, Stravaganza d’amore !, s’il ne remplace évidemment pas la connaissance complète des œuvres dont il offre un aperçu, est un disque généreux, utile et gratifiant qui ouvrira certainement en grand les portes d’un répertoire finalement assez peu souvent mis à l’honneur à bien des mélomanes, et dont l’éloquence et la conviction séduiront sans doute ceux qui le connaissent déjà.

Stravaganza d’amore ! La naissance de l’opéra à la cour des Médicis (1589-1608) Musiques de Lorenzo Allegri (1567-1648), Antonio Brunelli (1577-1630), Giovanni Battista Buonamente (c.1595-1642), Giulio Caccini (1551-1618), Emilio de’ Cavalieri (avant 1550-1602), Girolamo Fantini (1600-1675), Marco da Gagliano (1582-1643), Cristofano Malvezzi (1547-1599), Luca Marenzio (1553-1599), Alessandro Orologio (c.1550-1633), Jacopo Peri (1561-1633), Alessandro Striggio (c.1536-1592)

Pygmalion
Raphaël Pichon, direction

1 livre et deux disques [durée : 52’15 & 50’31] Harmonia Mundi HMM 902286.87. Wunder de Wunderkammern. Ce livre-disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

Pour tous : livret d’Ottavio Rinuccini (1562-1621)

1. Cristofano Malvezzi, « A voi, reali amanti » à 15 (La Pellegrina, intermède I)

2. Giulio Caccini, « Funeste piagge » (L’Euridice, scène 4)
Renato Dolcini, baryton (Orphée)

3. Marco da Gagliano, « Piangete, o ninfe » (La Dafne, scène 5)
Maïlys de Villoutreys & Deborah Cachet, sopranos, Luciana Mancini, mezzo-soprano, Zachary Wilder & Davy Cornillot, ténors, Virgile Ancely, basse

4. Cristofano Malvezzi, « O fortunato giorno » à 30 (La Pellegrina, intermède VI)

12 Comments

  1. Les extraits proposés font très envie ; je crois que tu vas encore me faire casser ma tirelire ! Mais puisque tu nous garantis l’ivresse permanente, je ne peux pas résister.

    • Franchement, Clairette, je pense que ce double disque va te ravir, tant musicalement que pour la présentation de l’objet. Je suis ravi que Pygmalion t’ait donné l’envie de te promener à nouveau par ici et je te remercie pour ton mot.
      Bon dimanche et belle découverte !

  2. Outre le partage des excellents extraits musicaux — notamment les deux intermèdes de Cristofano Malvezzi — saluons, ami J.-Ch, l’intérêt de ton texte qui remet nombre de choses en place.
    Je te souhaite une heureuse journée dominicale, et t’embrasse.

    • J’ai de la chance, ami Cyrille, cette réalisation correspond à une période de l’histoire musicale à laquelle je m’intéresse depuis longtemps et sur laquelle j’ai un peu réfléchi; bon, entre nous, ça n’a pas rendu la rédaction de mon texte plus facile, car j’ai dû me contraindre à élaguer pas mal afin que la partie « historique » ne prenne pas des proportions monstrueuses alors que nous sommes dans le cadre d’une chronique, estivale qui plus est.
      Je te remercie de lui avoir offert de ton temps et te souhaite un très agréable dimanche.
      Je t’embrasse.

  3. JEAN-NOEL BENOIT

    13 août 2017 at 14:27

    Merci pour ces très beaux moments, dont Le « funeste piagge », cette merveille de chant pur. Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion me sont connus car ils viennent régulièrement à Lessay: jamais ils ne me déçoivent. On n’en finirait pas de s’interroger pour savoir ce que Monteverdi a de plus que ces compositeurs-là. Pourtant réécoutons par exemple son « Tancrède et Clorinde » et ce sera tout de suite évident, sans être davantage explicable. Je reste frappé aussi par le fait que la musique s’engage déjà sur une voie qui est celle du récit expressif, autant dire de l’opéra, abandonnant pour quelque temps la posture contemplative qui, par exemple dans les Lamentations était encore, me semble-t-il, celle de Roland de Lassus… Bien cordialement.

    • Cher monsieur,
      Je ne suis pas de coutume un fervent admirateur du travail de Raphaël Pichon – son approche de Bach, louée avec tant d’emphase par certains médias, me laisse ainsi profondément perplexe – mais j’avoue avoir pris infiniment de plaisir à cette réalisation que je trouve maîtrisée et sensible.
      C’est peut-être opposer à ces musiques une trop rude concurrence que les comparer au Combattimento monteverdien; entre les toutes premières années du XVIIe siècle et 1624, il s’est passé tellement de choses que l’on peut parler d’une accélération du temps artistique (et pas qu’en musique, puisque la peinture va passer de Caravage à Poussin) creusant des abîmes entre des œuvres qu’à peine vingt ans séparent. Ce qui est certain, c’est que l’exigence d’expressivité et de compréhensibilité grandissante qui marque tout le XVIe siècle et qui se perçoit plus nettement dans le domaine du madrigal (Marenzio, Luzzaschi) que dans celui de la polyphonie sacrée aura fini par assurer une suprématie à l’opéra qui ne s’est pas démentie depuis.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire.
      Bien cordialement.

  4. Quand la Musique s’explore comme les mers coralliennes, ses richesses se dévoilent et font l’émerveillement.
    Qu’aurions nous de nos jours sans les Médicis et leur richesse, hormis le linge à laver et sécher ?

    • Précieuses musiques, reflets d’une époque qui ne se refusait rien pour parvenir à ses fins — derrière ces plaisirs portant le raffinement à son comble, la politique n’était jamais bien loin.
      Je te remercie pour ton mot, bien chère Marie, et te donne rendez-vous au prochain étendage.

  5. Que dire de plus que tous ces beaux commentaires, si ce n’est que je suis sous le charme, c’est beau et ta chronique nous permet de l’aborder différemment, parce qu’en ce qui me concerne, je ne l’aurais pas écouté ainsi.
    Merci cher Jean-Christophe, je t’embrasse bien fort.

    • Mes chroniques tentent de remettre en perspective, en particulier historique, les musiques dont elles rendent compte, chère Tiffen; je ne pourrais pas me contenter de distribuer des bons et des mauvais points en dix lignes, comme le font nombre de publications prétendûment spécialisées. Le but est de donner à entendre dans le sens auditif et cognitif de ce verbe.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort.

  6. Michelle Didio

    16 août 2017 at 14:06

    Faute du temps et de l’attention nécessaires, ce n’est qu’aujourd’hui que je découvre cette chronique très dense et très instructive. Elle vaut la peine que l’on s’y intéresse. Encore un merci à vous pour le travail que vous effectuez de façon aussi généreuse. Vos chroniques d’été, cher Jean-Christophe, sont très réussies, aussi variées que séduisantes.

    • Vous avez bien fait d’attendre d’avoir du temps et des conditions de lecture idoines pour prendre connaissance de cette chronique un peu copieuse, chère Michelle, et je suis ravi qu’elle vous ait permis de découvrir plus avant cette période l’histoire de la musique qui n’est pas obligatoirement la plus fréquentée. Je vous remercie et pour votre mot et pour le retour sur les rendez-vous estivaux qui se prolongeront normalement jusqu’au dernier dimanche d’août.
      Bonne soirée et bien amicalement.

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