Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’heur d’été (VII). Sonates pour piano n°21, 23 et 26 de Beethoven par Olga Pashchenko

Karl Friedrich Schinkel (Neuruppin, 1781 – Berlin, 1841),
Château près d’un fleuve, 1820
Huile sur toile, 94 x 70 cm, Berlin, Alte Nationalgalerie

 

Certaines œuvres naissent d’un défi. Lors d’une soirée chez le peintre et architecte Karl Friedrich Schinkel, que le choc de sa rencontre avec Caspar David Friedrich avait failli conduire à renoncer à ses pinceaux, le poète Clemens Brentano, auteur, entre autres, de Des Knaben Wunderhorn, improvisa une histoire après une discussion animée mettant en question la capacité d’un dessin à décrire aussi finement ce qu’un poème pouvait exprimer ; mis à l’épreuve par leurs amis présents, l’écrivain inventait la fable du rendez-vous de chasse aux allures de château d’un riche forestier qui, à sa mort, avait été enterré sur l’autre rive du promontoire, trop escarpé pour accueillir sa sépulture, où se dressait sa demeure laissée déserte aux abords de laquelle un cerf pouvait dorénavant se promener sans danger, pendant que son hôte, à traits d’encre et de craie, donnait corps à ses mots. Un riche collectionneur d’art passa commande à Schinkel d’un tableau réalisé à partir des deux dessins engendrés par la joute ; ainsi naquit le Château près d’un fleuve, jaillissement poétique capturé par la couleur et les glacis.

Dix ans plus tôt, Ludwig van Beethoven voyait son élève, l’archiduc Rodolphe, contraint de quitter Vienne ; en ce printemps de 1809, les troupes napoléoniennes marchaient en effet sur une capitale que le prince ne pourrait retrouver qu’en janvier de l’année suivante. De cette séparation, le musicien fit une sonate qu’il intitula Lebewohl (Adieu), portant même ce mot sur ses trois premiers accords. Emportant l’auditeur de l’agitation intérieure du premier mouvement à la résignation du second (Abwesenheit, Absence) puis à l’exubérante joie du finale (Das Wiedersehen, Les Retrouvailles), l’œuvre n’est pas illustrative au strict sens du terme ; comme le faisait le crayon de Schinkel avec les vers de Brentano, elle tente plutôt de saisir, avec le plus de précision possible, les émotions extrêmes et changeantes provoquées par l’éloignement d’un être cher au retour ardemment espéré.
Beethoven était un homme de défis et l’un de ceux qu’il releva fut de faire éclater les limites de la musique pour piano telle qu’elle se pratiquait à son époque. Les célèbres sonates « Waldstein » et « Appassionata » (les titres sont apocryphes), composées respectivement en 1803-1804 et 1804-1805, marquent cette volonté d’émancipation de façon éclatante. Les deux œuvres ont en commun une structure intriquée liant fortement leur mouvement lent, noté on ne peut plus explicitement Introduzione dans la « Waldstein », avec le suivant, conclusif, et des ambitions orchestrales évidentes ; on a ainsi pu parler, à propos de l’opus 53, de « symphonie héroïque pour piano » (les deux partitions sont contemporaines), tandis que l’opus 57 a suscité de nombreuses comparaisons littéraires avec, entre autres, l’Enfer de Dante ou Macbeth. Le caractère des deux sonates diffère cependant notablement, l’ample « Waldstein » en ut majeur, empreinte d’un lyrisme noble et retenu, avançant de manière volontiers conquérante en dépit d’un épisode central aussi impalpable que dépouillé pour s’achever, au prix de bien des luttes, sur un cri de victoire, tandis que le fa mineur jette sur l’« Appassionata » une couleur nettement plus sombre qui s’accorde parfaitement à sa progression inexorable et aux tempêtes qui ne cessent de la traverser (au prix d’un anachronisme, on pourrait dire qu’il s’agit d’une page irréductiblement Sturm und Drang), contre le déchaînement desquelles les tranquilles variations de l’Andante con moto en ré bémol majeur médian constituent seules un havre de paix, et qui emportent tout sur leur passage au point que l’œuvre s’achève dans une atmosphère angoissée, voire tragique.

Après un disque remarqué consacré à des variations et aux deux sonates de l’opus 49, Olga Pashchenko a choisi de revenir à Beethoven, musicien avec lequel elle entretient à l’évidence de très profondes affinités. On peut toujours, bien entendu, faire la moue devant le programme somme toute plutôt convenu de ce récital et les plus ergoteurs trouveront même à redire au choix d’un instrument tardif (1824) de Conrad Graf, quand deux des œuvres proposées ont été écrites pour l’instrument de Sébastien Érard reçu par le compositeur en 1803 (voir, à ce propos, le remarquable enregistrement d’Alexei Lubimov pour le même éditeur). On peut également laisser s’échiner les ratiocineurs et écouter cette réalisation, la laisser nous bousculer, nous caresser, nous transporter. Les contempteurs du pianoforte y trouveront assez d’éclats métalliques pour tordre le nez et vite revenir dans le confortable giron du piano moderne, mais il me semble pourtant que cette approche sans concession, quelquefois délicieusement âpre, refusant toute joliesse, toute facilité et toute fadeur, est portée de bout en bout par une incandescence qui la propulse très au-dessus de nombre de lectures anodines ou simplement jolies. Beethoven, on le sait, luttait sans cesse contre les limites des pianos de son temps qui constituaient à ses yeux un frein à la vastité de son inspiration ; il n’eut cependant de cesse de tirer parti de ces instruments dont il connaissait parfaitement les capacités. Olga Pashchenko a totalement intégré ces deux paramètres et sa vision témoigne à la fois de la lutte avec un clavier qu’elle dompte sans le ménager mais en parvenant tout autant à le faire murmurer et chanter, et de cette réelle intelligence de tout ce qu’un instrument ancien peut délivrer en termes de couleurs, de nuances, de possibilités d’articulation et de mélange de timbres. Le résultat est souvent fascinant et procure la sensation d’être en présence d’une musicienne passionnée, en pleine possession de ses moyens, qui a longuement, humblement, mais avec un regard aussi aigu que personnel, réfléchi sur ces pages rabâchées pour à la fois nous les offrir sans accroc ni baisse de tension et y faire déferler un vent de liberté que l’on entend pas si souvent dans ce répertoire. Servi par une prise de son naturelle qui respecte le caractère direct de l’interprétation, ce disque peut-être peu consensuel mais fièrement assumé et bigrement réussi signe, à mes yeux, l’éclosion d’un authentique tempérament beethovénien et si l’éditeur venait à me lire, je me dis qu’il serait particulièrement bien inspiré d’offrir à Olga Pashchenko la possibilité d’enregistrer l’intégralité de la musique pour piano du maître de Bonn ; si tout devait être du niveau de ce que l’on entend durant cette large heure de musique, il ne fait guère de doute que l’entreprise ferait date.

Ludwig van Beethoven (1770-1827), Sonates pour piano n°21 en ut majeur op.53 « Waldstein », n°23 en fa mineur op.57 « Appassionata », n°26 en mi bémol majeur op.81a « Lebewohl »

Olga Pashchenko, pianoforte Conrad Graf, Vienne, 1824

1 CD [durée totale : 69’50] Alpha Classics 365. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate « Appassionata » : [I] Allegro assai

2. Sonate « Lebewohl » : [II] Abwesenheit (Absence), Andante espressivo

16 Comments

  1. Coïncidence : je me disais récemment que Beethoven ne devait pas être du goût de l’auteur du site Wunderkammern, bah si…

    À part cela, merci d’avoir employé le mot « vastité » alors que, me semble t-il, on emploie plutôt « vastitude » ; j’aime ce côté « vieillot » en ce temps où on est beaucoup en « itude »…

    Assez parlé, retour à la musique ! Je vais écouter pour la troisième fois ce matin le premier extrait. Je pense revenir ensuite au billet précédent…

    • Ah, c’est effectivement assez fort comme croisement, ça ! En fait, j’apprécie la musique de Beethoven mais ne prends pas toujours le temps d’en parler — j’avais malgré tout chroniqué sur feue Passée des arts les deux disques d’Alexei Lubimov consacrés à ce compositeur.
      La raison pour laquelle j’ai écarté vastitude est effectivement sa terminaison qui sonne vraiment de manière trop connotée à mes oreilles.
      Bonne réécoute et bon voyage ensuite vers l’Italie de la fin du XVIe siècle; le contraste sera sans doute assez frappant.
      Grand merci pour votre mot et à bientôt.

  2. Jean-Noël BENOIT

    16 août 2017 at 10:57

    Bonjour. Merci d’abord de votre réponse à propos de Raphaël Pichon, d’une part car j’ignorais qu’il avait enregistré une (les?) passion(s) de Bach (n’est-ce pas un peu trop tôt dans une vie de musicien, c’est-à-dire d’homme?); d’autre part pour m’avoir rappelé la place significative du madrigal dans l’évolution musicale en ce début du 17ème siècle. Je reviens vers vous car je voudrais souligner tout l’intérêt, à mon sens (je veux dire: sens musical d’abord car ce qui est de l’ordre de la reconstitution historique ne m’intéresse guère – et c’est un passionné d’histoire qui vous écris cela), de ces interprétations qui évitent le piano orchestre d’aujourd’hui et donc au lieu de vous écraser, sollicitent toute votre écoute. Je crois que vous nous avez présenté un jour Chopin joué sur un Pleyel; je songe à Schumann interprété par Staier sur un Erard. Ici encore, l’invite est de se rendre disponible à un dialogue intérieur à dimension humaine, sans souci de spectacle, seulement pour regarder ensemble à l’horizon, où tout devient possible. Cela donne sens aussi au choix fait de ce tableau de Schinckel. Merci à vous.

    • Cher monsieur,
      Raphaël Pichon n’a pas (encore ?) enregistré les Passions de Bach, mais il a donné la saint Matthieu en concert l’année passée, une lecture qui a été encensée par France Musique alors qu’en dehors des remarquables prestations de Julian Prégardien en Évangéliste et de Stéphane Degout en Jésus, il n’y avait vraiment pas grand chose à retenir d’une interprétation certes engagée mais assez décorative.
      L’emploi d’instruments anciens, loin de toute prétention archéologique, nous oblige, quand ils sont aux mains de musiciens qui ont réellement des choses à dire – c’est le cas d’Olga Pashchenko, mais ce n’est hélas pas systématique –, à remettre en question nos certitudes et à adopter une autre optique sur les œuvres. Ça faisait honnêtement bien longtemps que je n’avais pas pris autant de plaisir à l’écoute de sonates de Beethoven et je vous suis reconnaissant d’avoir si bien compris les raisons de mon choix d’illustration.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire.
      Bien cordialement.

  3. Michelle Didio

    16 août 2017 at 12:28

    Merci, cher Jean-Christophe d’avoir choisi de consacrer votre chronique à Beethoven souvent délaissé, et cela d’autant plus que l’interprétation d’Olga est vraiment pleine clarté et de présence, près de quinze minutes de bonheur à l’écoute des extraits. Il est toujours intéressant de connaître la genèse d’une oeuvre picturale comme vous le faites ici, oeuvre en parfaite correspondance avec la musique dans ses clairs obscurs. Je vous souhaite une journée de bonheur estival. Bien amicalement.

    • Je ne parle pas souvent de Beethoven, chère Michelle, parce qu’il a la chance de ne pas quitter le programme des disques et des concerts, mais je ne pouvais pas laisser passer cette réalisation sans en dire quelques mots, tant elle me semble réussie. En faisant des recherches sur le tableau de Schinkel, je me suis aperçu qu’il cadrait parfaitement avec ce que m’inspirait l’interprétation d’Olga Pashchenko, et je n’ai plus eu qu’à tendre l’oreille à l’histoire qu’il me racontait.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une belle journée.
      Bien amicalement.

  4. Bonjour Jean-Christophe,
    J’ai moi-même acheté le disque d’Olga il y a quelques semaines après avoir écouté son récital en Espagne sur 2 piano-forte différents (https://www.youtube.com/watch?v=a5MYSbj5bSs) et je l’ai trouvé formidable, je n’ai rien à ajouter à ce que tu as écrit. Lubimov a été son professeur et cela peut sans doute expliquer son approche de la musique de Beethoven. Elle est aussi clavesiniste et un certain nombre d’oeuvre dont le Fandango de Soler sont disponible à l’écoute sur youtube). Merci pour cette belle chronique avec une oeuvre picturale toujours complémentaire au propos.
    A bientôt
    Pascal

    • Bonjour Pascal,
      J’ai ses deux disques précédents que j’avais déjà appréciés, mais il me semble qu’ici, Olga Pashchenko a franchi un palier pour se situer à un niveau où elle peut tutoyer les maîtres, à commencer par le sien, dont la patte est effectivement perceptible dans son approche de ces sonates.
      J’espère qu’elle n’oubliera pas le clavecin dans ses projets futurs; l’instrument a besoin de ce genre de personnalité passionnée mais sans les dérives narcissiques que l’on peut observer chez d’autres.
      Merci pour ton retour et bonne fin de semaine.
      Bien amicalement.

  5. Merci. Oui merci, ami J.-Ch. Tant tout ici fait un bien fou. Texte et choix pictural, Olga Pashchenko sur un Conrad Graf qui sonne à merveille à mes oreilles, Beethoven et quelques autres fantômes qu’on n’oublie pas…
    Moment privilégié où la Musique nous prend par la main vers de lumineuses vastités salvatrices. Essentiel en ces temps troublés et troubles à plus d’un titre.
    Je t’embrasse.

    • Connaissant ton attachement pour Beethoven et sa musique, j’ai forcément eu une pensée pour toi en travaillant à cette chronique, ami Cyrille, me demandant si tu apprécierais la vision de ce répertoire par Olga Pashchenko; c’est visiblement le cas et je m’en réjouis. Quant au tableau de Schinkel, il constitue lui aussi une superbe invite à partir sur les chemins d’un ailleurs tout baigné de lumière mordorée.
      Grand merci pour ton mot.
      Je t’embrasse.

  6. « …tout autant à le faire murmurer et chanter », une sonate livrée en goutte-à-goutte, une perfusion de bonheur. Le cerf semble écouter.

    • Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum…, le début d’un fort joli psaume dans lequel l’âme du croyant est comparée à un cerf qui désire l’eau d’une source; ici, il n’est besoin que de croire à la musique, ce fil invisible qui unit par la pensée, pour que le miracle se produise.
      Merci pour ton commentaire, bien chère Marie.

  7. Bonsoir chère Tiffen,
    Ce ne sont pas vraiment des explications sur le tableau, mais plutôt le récit des circonstances de sa naissance; je trouve que c’est une jolie anecdote, on entend presque les discussions animées des convives. La toile est effectivement l’œuvre d’un maître, elle regorge de symboles.
    Quant à l’interprétation de ces trois sonates archi-célèbres de Beethoven, on peut dire qu’elle fait d’autant plus d’effet qu’elle ne se cantonne pas à les multiplier — quelle intelligence de cette musique !
    Je te remercie pour ton mot et te souhaite belle soirée.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Il faut imaginer ces soirées où se réunissaient les talents pour refaire le monde, c’était autre chose que le conglomérat narcissique des réseaux sociaux.
      Belle journée à toi, je t’embrasse bien fort.

  8. mireille batut d'haussy

    25 août 2017 at 20:11

    Lorsqu’en dépit de qualités stupéfiantes je ne parviens pas (ou me refuse) à rentrer dans une interprétation s’impose à moi un travail parfois fastidieux de repérage quant à la nature et l’ampleur de mes impossibilités ou de mes rejets. Souvent, cette dépense d’énergie génère des regains hallucinants ; de toute façon, l’exploration et l’analyse de mes empêchements me permettent de mieux approcher l’autre en me remettant à ma place, et c’est toujours un bond en avant (non sans malice).
    Depuis des années vos publications m’imposent fréquemment cet exercice aussi gratifiant que périlleux (où que se situe l’ironie).
    Quand mon adhésion est immédiate, enthousiaste, c’est après coup que les questions surgissent.
    Que dire de plus et de moins subjectif ? Figures imposées et figures libres, c’est dans l’écart que l’on prend toute la mesure de ce que l’on doit aux premières, mais pas seulement, loin de là.
    Et puis, la filiation dans la maîtrise, que je salue ici au passage.

    Un perpétuel travail de maïeutique dont je vous sais gré. M.

    • Nous fonctionnons de façon assez proche sur ce point, Mireille, et je m’impose également de longues séances de questionnements pour comprendre pourquoi je ne parviens pas à nouer de dialogue avec une interprétation, une œuvre voire un compositeur — le contact avec Bax est, par exemple, extrêmement difficile à établir. La musique m’a toujours remis à ma place, parfois rudement, mais elle est, mieux qu’un indispensable comburant, l’ouverture d’un espace où je ne me sens pas déplacé; ils sont rares.
      Je suis sincèrement (honoré, ravi, étonné, ému, tout ceci et sans doute plus, ensemble) que mes petites chroniques puissent être ces bornes infimes sur votre chemin dont j’entrevois (devine) un peu plus au fil de nos échanges la singularité.
      Merci pour tout ceci.

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