Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’heur d’été (VIII). Early modern english music par Tasto Solo

Hans Holbein le Jeune (Augsbourg, 1497/8 – Londres, 1543),
Les Ambassadeurs, 1533
Huile sur bois de chêne, 207 x 209,5 cm, Londres, National Gallery

 

Parmi les constats éminemment regrettables dans le monde musical comme il claudique aujourd’hui, le fait que nombre d’ensembles à la démarche à la fois sérieuse et inventive soient contraints de recourir systématiquement au financement participatif pour enregistrer des disques alors que tant de produits insipides se gavent de subventions a quelque chose d’assez indécent. Ainsi Tasto Solo, dont le travail unanimement salué nous permet, depuis quelques années, de mieux entendre l’univers sonore de la Renaissance, a-t-il dû tendre une nouvelle fois sa sébile pour graver son programme consacré à la musique anglaise de l’époque des Tudor.

Après la période de relatif marasme artistique qui s’était installée durant la guerre des Roses, la vie musicale se remit à fleurir intensément en Angleterre après l’accession au trône de Henry VII et surtout de son fils Henry VIII, de sanglante mémoire, en développant certains particularismes dont un excellent exemple est fourni par la polyphonie de style fleuri qui reléguait à l’arrière-plan l’intelligibilité du texte au profit d’un étirement des lignes vocales afin de délivrer une sensation d’apesanteur dont on trouve de précoces et éloquents exemples dès l’Eton Choirbook, compilé à partir de 1490. Pour être une espèce d’ogre imprévisible, narcissique et jaloux de son pouvoir, Henry VIII n’en était pas moins un amateur de musique averti, composant à ses heures perdues ; un inventaire dressé à sa mort en 1547 atteste qu’il possédait pas moins de 326 instruments de toutes les familles et les manuscrits copiés dans son entourage (ou pour son propre usage ?) montrent un égal intérêt pour les musiciens d’autrefois et pour ceux de son temps ; le souverain n’hésita d’ailleurs pas à appeler auprès de lui des talents étrangers, notamment des claviéristes (outre du luth, il jouait lui-même de l’orgue et du virginal), afin d’ouvrir sa cour à d’autres styles musicaux que ceux qui prévalaient localement. Les pièces conservées de cette époque où émergent les devanciers des réputés virginalistes anglais qui s’illustreront à partir de 1560 environ sont inspirées soit par des chansons (ici, par exemple, le languissant Farewell my joy ou le mélancolique I have been a foster de Robert Cowper, ou Where be ye, my love, vigoureux anonyme), soit par la musique de danse pour consort à cordes frottées ou pincées, une formation dont on sait à quel point elle fut en faveur en Angleterre jusqu’au dernier quart du XVIIe siècle pour les violes (la très enlevée The Short Mesure off My Lady Wynkfylds Rownde), et, autre spécialité anglaise, des élaborations sur basse obstinée ou grounds, dont certaines anonymes, comme le douloureux (et inoubliable) My Lady Carey’s Dompe, ont pu être attribuées, sans cependant qu’aucune preuve documentaire vienne étayer cette hypothèse, à Hugh Aston, par ailleurs auteur d’un magnifique Maske (dont la troisième partie est vraisemblablement un ajout un peu plus tardif attribué à un certain Mr. Whytbroke) et du virtuose Hornepype sur lequel se referme le programme. La majorité d’entre elles révèle un don pour la mélodie que l’on pourrait estimer spécifiquement britannique et dont la survivance s’est maintenue jusqu’à nos jours dans le répertoire populaire ; celui de la Renaissance avait d’ailleurs largement imprégné une bonne partie des musiques composant ce florilège, même si elles étaient jouées dans et par la bonne société ; les deux univers n’étaient pas aussi étanches qu’ils peuvent l’être aujourd’hui.

Guillermo Pérez, dans la note d’intention qu’il signe en préambule de cette réalisation, n’élude pas le problème historique que pose l’utilisation d’un organetto pour interpréter des pièces datant de la première moitié du XVIe siècle, puisque l’on ignore exactement quand cet instrument tomba en désuétude et donc s’il était encore pratiqué durant le règne de Henry VIII (1509-1547). En écoutant le disque de Tasto Solo, à la fois virtuose et sensible, on se plaît à penser que ce fut le cas et que le monarque et tous ces éminents personnages saisis, à l’instar de Jean de Dinteville et de Georges de Selve, par le pinceau habile de Hans Holbein le Jeune, ont pu goûter ces sonorités qu’ils devaient sans doute alors percevoir comme les échos déjà lointains d’un jadis. Guillermo Pérez à l’organetto, David Catalunya au clavicymbalum et Angélique Mauillon à la harpe insufflent à ces musiques une vitalité et un raffinement assez incroyables, sans jamais appuyer le trait, seulement par la force ô combien persuasive de l’humilité et de l’intelligence qui guident leur approche. Très attentifs au caractère de chaque œuvre, les trois interprètes, soudés par une indéniable complicité, s’y entendent pour tisser des atmosphères tantôt enjouées, tantôt songeuses, mais d’un ton toujours parfaitement juste et d’une finesse de touche très révélateurs de la densité et de la profondeur du processus de réflexion qui a présidé à cette réalisation. Gageons qu’elle n’a pas fini de glaner les récompenses de la critique et espérons que le public saura faire bon accueil à un disque qui réussit à être à la fois probe, inventif, informé et libre, et, qui sait, peut-être Tasto Solo parviendra-t-il dorénavant à donner vie aux nombreux projets qu’il porte sans avoir besoin de faire la manche.

Early modern english music (1500-1550), œuvres de Robert Cowper (Cooper, c.1474-c.1535), Hugh Aston (c.1485-1558), Thomas Preston (fl. c.1550), Henry VIII (1491-1547) et anonymes

Tasto Solo :
David Catalunya, clavicymbalum
Angélique Mauillon, harpe renaissance
Guillermo Pérez, organetto & direction artistique

1 CD [durée totale : 58′] Passacaille 1028. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait choisis :

1. Anonyme, Kyng Henry the VIII Pavyn

2. Anonyme, The Short Mesure off My Lady Wynkfylds Rownde

3. Anonyme, My Lady Carey’s Dompe

14 Comments

  1. On ne connaît pas le nom de tous les compositeurs, quand on le connaît on n’est pas certain de leurs dates, des titres d’œuvres sont « à coucher dehors »… À l’époque ces Anglais n’avaient aucun sens du marketing !

    • On va dire qu’ils n’avaient guère le souci à l’époque d’attirer le chaland, mais qu’ils se sont bien rattrapés depuis. Blague à part, je suis quand même assez fasciné par la capacité qu’ont nos bons cousins d’outre-Manche d’inventer des mélodies imparables, de Hugh Aston aux Beatles (et même après).

  2. Michelle Didio

    20 août 2017 at 11:45

    Il est extraordinaire que cette musique composée des siècles auparavant nous raconte encore une histoire et nous soit encore sensible. Merci, cher Jean-Christophe, pour cette belle découverte d’instruments anciens et de talentueux musiciens. Belle journée à vous aussi. Bien amicalement.

    • Si elle nous est encore sensible, chère Michelle, c’est justement parce que de talentueux musiciens comme ceux de Tasto Solo ont la capacité de lui redonner vie de la plus belle des façons, ce dont on ne peut que leur être profondément reconnaissant.
      Merci pour votre mot et très agréable dimanche à vous. Bien amicalement.

  3. L’organetto ne me dérange pas. Bien au contraire, avec ces beaux sons de flûte particulièrement prégnants dans le premier extrait.
    Le « My Lady Carey’s Dompe » reste dans l’oreille longtemps … Magnifique pièce !
    Quant aux Ambassadeurs de Hans Holbein le Jeune, l’anamorphose est ici saisissante… 🙂
    Heureux dimanche à toi, ami J.-Ch, que j’embrasse.

    • Le son effectivement un peu flûté de l’organetto évoque parfaitement le goût de la cour d’Henry VIII pour ce type d’instrument à vent que Holbein a d’ailleurs pris le soin de représenter dans ses Ambassadeurs, un tableau hautement polysémique que je suis ravi de pouvoir enfin mettre à l’honneur.
      La mélodie de My Lady Carey’s Dompe est tellement fraîche qu’on la croirait contemporaine, encore une petite claque en passant à ceux qui pensent qu’il existe de la « grande » et de la « petite » musique.
      Merci pour ton mot et heureux dimanche, ami Cyrille.
      Je t’embrasse.

  4. Puisque je sais maintenant que le poisson mort en avant plan dans le ventre d’un prédateur et lequel à l’agrandissement paraît être un crâne déformé est en réalité une vanité, j’aimerais savoir pourquoi elle a été peinte ainsi. Vérité masquée propre aux ambassadeurs ? Ma préférence sonore va à la harpe, elle me fait penser à l’instrument qui accompagnait le chant et la petite cornemuse d’Ecosse …

    • Cette anamorphose (le crâne apparaît nettement sous un certain angle de vision du tableau) fait plutôt partie des subtilités propres à l’art de cour, bien chère Marie, car nous sommes ici face à une œuvre qui enjambe plusieurs genres, à la fois portrait et Vanité, et qui fourmille de symboles — Holbein n’a rien laissé au hasard.
      Personnellement, je prends tout, même si j’avoue que la sonorité si particulière du clavicymbalum me ravit toujours autant.
      Grand merci pour ton commentaire.

  5. Bonjour cher Jean-Christophe,

    Le clavicymbalum quelle sonorité exceptionnelle , j’aime beaucoup .
    J’ai écouté plusieurs fois les extraits, c’est vraiment TRÈS beau !
    Et apprendre que ce « tendre » Henry VIII était un amateur et compositeur de musique ….. Je ne savais pas. .. une lacune de plus comblée grâce à toi.
    Merci pour cette belle chronique
    Bon courage si tu as repris le travail.
    Je t’embrasse bien fort
    Tiffen

    • Bonjour chère Tiffen,
      Oui, il reste encore beaucoup de découvertes à faire du côté des claviers anciens et celui-ci sonne de façon assez merveilleuse. Quant au bon roi Henry, il est la preuve par l’exemple que la musique n’adoucit pas forcément les mœurs.
      Je te remercie d’avoir pris sur ton temps de vacances pour cette chronique (la reprise est faite pour moi et ça pique) et t’embrasse bien fort.

  6. Florence Bolton

    21 août 2017 at 16:16

    Merci infiniment Jean-Christophe : sans vous, je n’aurai jamais découvert ce très beau disque ! A bientôt pour d’autres découvertes musicales… Bien amicalement Florence

    • S’échiner à faire vivre un blog à l’heure de la suprématie des réseaux sociaux n’aurait vraiment aucune pertinence sans cette dimension de découverte, Florence, et je suis ravi qu’il vous ait permis celle-ci.
      Grand merci pour votre mot et à bientôt.
      Bien amicalement.

  7. Voilà un magnifique disque diantrement bien présenté et détaillé par votre chronique Jean-Christophe. Une musique qui me touche beaucoup et qui me ramène en arrière, loin dans mon passé musical, au moment où j’ai découvert les premiers disques de la série Reflexe d’EMI.
    C’est vrai qu’on peut être surpris par le goût musical d’un tel personnage, un ogre mélomane, ça détonne quand même. Mais comme le dit le dicton: ‘il faut de tout pour faire un monde’.
    Peu d’instruments, mais des beaux, aux sons purs et superbement détaillés par la prise de son. Ce disque est encore une réussite de cet ensemble trop peu enregistré à mon sentiment…
    Grand merci pour cette belle découverte Jean-Christophe !
    Avec toute mon amitié.

    • Le bilan de Tasto Solo est assez simple à établir, Jean-Marc : trois disques, trois réussites, tout ceci à la force du poignet, comme je tenais à le rappeler dans cette chronique.
      Le rapprochement que vous opérez avec le vivier de musiciens du label EMI Reflexe me semble très juste; c’est, en effet, le même esprit pionnier qui anime cet ensemble visiblement plus préoccupé – on ne va pas s’en plaindre – à jouer les défricheurs que les rentiers. Sa vision de la musique à l’époque de Henry VIII, une période sur laquelle travaille également Catalina Vicens, est fascinante et fait paraître presque trop brève cette réalisation en tout point méritoire.
      Je vous remercie d’avoir pris le temps de vous arrêter sur cette recension et de m’en faire retour.
      Je vous adresse de bien amicales pensées.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

© 2017 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑