Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

L’heur d’été (IX). Since in vain par Caroline Huynh Van Xuan

Pieter Gerritsz van Roestraten (Haarlem, c.1631 – Londres, 1700),
Vanité, dernier quart du XVIIe siècle
Huile sur toile, 76,2 x 63,8 cm, Royal Collection Trust
© Her Majesty Queen Elizabeth II

 

Le ground, cette élaboration sur une basse obstinée capable de s’évader vers les voix supérieures, est si emblématique de la musique anglaise que l’idée de construire un récital auquel il servirait de fil conducteur tombe pour ainsi dire sous le sens, et elle est d’autant plus excellente qu’elle permet à l’auditeur de se promener au travers d’environ trois quarts de siècle qui marquèrent durablement le paysage artistique britannique.

Lorsque Giovanni Battista Draghi, le plus ancien compositeur présent dans ce récital, arriva en Angleterre, plus de vingt années restaient encore à s’écouler avant que le plus jeune, Francesco Geminiani, vienne au monde. Deux Italiens, comme le signe évident de la pénétration de la musique ultramontaine en terres d’Albion qui n’était certes pas un fait nouveau – les Ferrabosco, par exemple, officièrent à la cour d’Elizabeth I dès les années 1560 – mais connut un surcroît de vigueur à partir de la Restauration. Charles II, réinstallé sur le trône en 1660 après un long séjour à la cour de France en avait rapporté un goût affirmé pour la manière française qu’il tenta d’imposer quitte à froisser les susceptibilités locales, mais le maître de sa Chapelle royale, Henry Cooke (c.1615-1672), était, lui, un farouche partisan et pratiquant du style italien, unanimement reconnu comme tel par ses contemporains ; en dépit d’aptitudes pour la composition relativement limitées, son influence sur la génération qu’il contribua à former – celle de Pelham Humfrey, un des maîtres de Henry Purcell, et de John Blow pour ne citer que les deux noms les plus célèbres – fut considérable. Ainsi ces deux greffons entés sur une souche autochtone dont il ne faut certainement pas sous-estimer la vigueur – il reviendra à Purcell de réaliser une alchimie miraculeusement aboutie entre ces trois grandes sèves – permirent non seulement à la musique anglaise d’éployer plus amplement sa ramure en connaissant un développement luxuriant mais également d’offrir un breuil accueillant pour maints compositeurs étrangers, Händel en tête.

Les « grands noms », qu’il est inutile de présenter, tiennent leur rang dans ce récital qui a même la très bonne idée d’intégrer l’aria « Here the Deities approve » extraite de l’ode Welcome to all the pleasures de Purcell chantée avec le raffinement qu’on lui connaît par le contre-ténor Paulin Bündgen, mais au côté de quelques anonymes non dénués de talent – on aurait aimé que les vicissitudes de l’histoire n’engloutissent pas l’identité des auteurs des séduisants Allemande et Since in vain – se rencontrent également quelques visages moins familiers, tels William Croft (1678-1727), élève et protégé de Blow, compositeur sérieux qui fit entrer le verse anthem dans une nouvelle ère, John Eccles (c.1668-1735), dont les songs sont d’une telle inventivité qu’elles égalent celles du grand Henry, Francis Forcer (1649-1705) qui montra un louable souci de mettre une large partie de sa musique à la portée des amateurs, ou encore John Weldon (1676-1736), dont la carrière pourtant commencée sous les meilleurs auspices peina ensuite à se maintenir à un niveau égal. On trouve également, en guise d’apostille à ce voyage, un ground sur Moon over Bourbon Street, l’avant-dernière chanson de la face B de The Dream of the blue Turtles, le premier et excellent album solo de Gordon Matthew Thomas Sumner, un musicien anglais né en 1951 et plus connu sous le nom de Sting ; cet épilogue inattendu est doublement pertinent, car il montre l’actualité toujours bien réelle du ground tout en soulignant qu’outre-Manche, la cohabitation entre musiques « savante » et « populaire » va largement plus de soi que chez nous ; cette adaptation est, en tout cas, fort réussie et fera s’étouffer les Beckmesser d’une certaine bien-pensance culturelle.

La claveciniste Caroline Huynh Van Xuan signe ici un premier disque tout à fait prometteur dont un des grands mérites, signe d’une pensée cohérente et aboutie, est de parvenir à conserver une grande unité de ton en dépit du fractionnement inhérent à un programme qui aligne vingt-huit pièces de durée inégale – certaines n’atteignent pas la minute quand d’autres frôlent les dix – et d’esthétique contrastée. Le jeu très articulé de la musicienne ne fera sans doute pas l’unanimité, mais la clarté qu’il implique permet cependant d’entendre avec une parfaite acuité comment chaque pièce exploite au mieux les possibilités offertes par le ground ; en outre, cette approche très droite doublée d’une toujours très grande précision dans le rendu des rythmes et des nuances n’est ici pas synonyme de sécheresse ou de raideur, comme le démontre l’interprétation des pages les plus expressives, mais bien le fruit d’une volonté de décantation émotionnelle qui me semble tout à fait recevable compte tenu du contexte de la création des œuvres et de leur destination. Avec beaucoup de finesse et d’élégance, mais sans préciosité superflue, ce récital passionnant pour les découvertes qu’il permet et composé avec autant de soin que de goût sait relancer sans cesse l’intérêt de l’auditeur en variant habilement les humeurs et les climats. Aidée par une prise de son qui joue la carte de l’intimisme, l’interprète s’y entend pour recréer l’atmosphère attentive d’un salon de connaisseurs où il est permis de goûter une musique qui, pour être inventive, n’a nul besoin de forcer ses effets pour séduire. En ce sens le Since in vain de Caroline Huynh Van Xuan, sans effet d’estrade mais sachant satisfaire et l’esprit, et le cœur est un projet mûri et abouti, et l’on guettera avec beaucoup d’intérêt les futurs projets d’une artiste pétrie d’aussi évidentes qualités.

Since in vain — underground(s), le ground dans la musique anglaise pour clavecin aux XVIIe et XVIIIe siècles

Caroline Huynh Van Xuan, clavecin Zuckerman d’après Blanchet et Taskin
Paulin Bündgen, contre-ténor (Purcell Z.339/3)

1 CD [durée totale : 67’55] Muso MU-016. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. John Eccles (c.1668-1735), Ground

2. Anonyme, Since in vain

3. Francesco Geminiani (1687-1762), Affetuoso

4. Francis Forcer (c.1649-1705), Chaconne

7 Comments

  1. Merci pour ces belles découvertes.

  2. Claude Amstutz

    24 août 2017 at 23:58

    Vous avez bien raison, Jean-Christophe, de vous enthousiasmer pour Caroline Huynh Van Xuan, et le choix de son répertoire qui me séduit, moi aussi. Le « Since in vain » est particulièrement beau, et je me réjouis de découvrir sous peu ce CD en son entier. De John Eccles, je ne connaissais que la « Suite from The Mad Lover » et comme toujours suis heureux de voir resituer ces compositeurs dans leur temps et leur histoire. Merci pour cette belle chronique.

    • Vous ne regretterez pas, Claude, de découvrir ce récital dans son entièreté, car c’est vraiment à l’écoute continue qu’il prend tout son relief, tant l’agencement des pièces a été minutieusement étudié pour former un tout cohérent. Il est toujours délicat de rendre compte de ce type de projet dont le caractère de mosaïque décourage le commentaire; si j’y suis malgré tout honorablement parvenu, j’en suis ravi.
      Merci pour votre mot et belle journée.

  3. Question sémantique, tu t’es fait plaisir dans le dernier tiers du deuxième paragraphe 😉
    De même dans le choix pictural illustratif : cette Vanité de Pieter Gerritsz van Roestraten est superbe ! Et quelle maîtrise dans le traitement de l’effet miroir où l’artiste s’est visiblement représenté !
    Enfin, musicalement, ce Zuckerman d’après Blanchet et Taskin sonne avec belle justesse sous les doigts de Caroline Huynh Van Xuan « sans effet d’estrade mais sachant satisfaire et l’esprit, et le cœur ». Un premier disque riche d’espérance pour de futurs projets à venir en effet…
    Heureux vendredi, ami J.-Ch.
    Je t’embrasse.

    • La métaphore a frappé à ma porte, ami Cyrille, aussi l’ai-je laissée entrer et même s’installer, une fois n’est pas coutume — vous êtes a priori deux lecteurs à l’avoir remarqué.
      Le choix du tableau n’a pas été une sinécure, tu peux me croire, mais il « marche » comme je le souhaitais avec ce magnifique reflet en plein centre (un effet optique dont je pense qu’il est le vrai sujet de l’œuvre, renforçant au passage doublement son caractère de Vanité, car qui y a-t-il de plus fragile qu’une sphère de verre et de plus fugitif qu’un reflet ?) et les échos qu’il entretient avec le travail photographique de Lee Jeffries qui a été choisi pour la pochette.
      Quant à l’interprétation, je suis heureux de voir que nous nous rejoignons sur sa qualité et j’espère tout comme toi que cette réalisation ne sera pas sans lendemain.
      Belle soirée à toi, mon ami, et merci pour ton mot.
      Je t’embrasse.

  4. Bonsoir chère Tiffen,
    Une chronique difficile à faire tenir debout, comme toutes celles qui concernent des disques « mosaïque », mais j’ai tenté de faire de mon mieux, et si la promenade fut belle au point d’adoucir un peu la rigueur du départ, j’en suis ravi.
    Je te remercie pour ton mot et te souhaite sereine soirée.
    Je t’embrasse bien fort.

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