Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Franc-tireur. Sonates opus 1 de Dietrich Buxtehude par Arcangelo

Giuseppe Maria Crespi (Bologne, 1665 – 1747),
Achille et le centaure Chiron, c.1695-97
Huile sur toile, 126 x 124 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

Pour un compositeur de jadis, la publication d’un opus primum revêtait toujours une importance particulière puisque outre le fait de permettre, si l’accueil était favorable, l’éclosion d’une notoriété, un recueil pouvait non seulement démontrer l’étendue d’un savoir-faire – ce fut, par exemple, le cas du Vespro della beata Vergine de Monteverdi – mais avoir également une valeur de manifeste.

On ignore la date exacte à laquelle les sept sonates en trio formant l’Opus 1 de Dietrich Buxtehude sortirent des presses de l’imprimeur hambourgeois Nicolaus Spieringk mais on s’accorde généralement pour la fixer environ deux ans avant la parution de l’Opus 2, soit vers 1694. Le musicien approchait alors doucement de la soixantaine et occupait la tribune de la Marienkirche de Lübeck depuis plus de vingt-cinq ans, organisant en même temps la vie musicale de la paroisse, une des plus opulentes d’une cité qui avait cependant amorcé une période de déclin économique mais aussi intellectuel. À cinq heures de route, Hambourg, plus cosmopolite et ouverte, était au contraire en plein essor économique et artistique ; sa suprématie, illustrée par l’inauguration, en 1678, de la première maison d’opéra en terres germaniques, allait se maintenir durant un bon siècle. Il est donc tout sauf fortuit que Buxtehude ait confié ses œuvres aux bons soins d’un éditeur de cette ville dans laquelle il se rendait régulièrement entre autres pour retrouver ses confères et amis Johann Theile et Johann Adam Reinken ; il offrait ainsi à son recueil de meilleures chances de diffusion auprès d’un public grandissant de connaisseurs. Il faut cependant noter que malgré la réputation de l’organiste de Lübeck et les soutiens qui lui étaient acquis sur les rives de l’Elbe, cette publication se fit à compte d’auteur ; sans doute rassuré par les chiffres de vente, Spieringk prit à sa charge les frais d’impression de l’Opus 2.
Dès le titre, Buxtehude annonce clairement la couleur : VII Suonate à doi, Violono & Violadagamba, con Cembalo, di Diterico Buxtehude (…) Opera prima (…) Le goût du jour est italien et il s’y plie d’autant meilleure grâce qu’il en maîtrise les éléments de style, mais c’est en allemand qu’il rédige sa dédicace aux « très nobles, très savants et très sages Messieurs les Bourgmestres et Membres du Conseil de la ville libre impériale de Lübeck » dont il implore la bienveillance et le soutien. Le nombre de sept au lieu de celui, traditionnel, de six œuvres, ne doit rien au hasard, surtout lorsque l’on sait que notre compositeur avait également la réputation d’être un érudit : non seulement les sonates de l’Opus 1 déroulent, dans l’ordre, les sept degrés de la gamme de fa majeur, mais ce chiffre est également en rapport avec le septénaire, notamment celui des planètes (Buxtehude avait composé un cycle, aujourd’hui perdu mais hautement loué par Johann Mattheson, de sept suites pour clavecin dépeignant le caractère de chacune), symbole d’harmonie parfaite. Stylistiquement parlant, ce qui frappe le plus est l’extraordinaire liberté qui préside à ces pages que leurs incessantes alternances d’humeur – le nombre de mouvements varie de trois à quatorze – rendent assez imprévisibles, un procédé manière typique du stylus phantasticus où peuvent se succéder en un instant le plus profond sérieux et la fantaisie la plus débridée. Malgré cette diversité, encore soulignée par l’emploi de deux instruments (violon et viole de gambe) aux tessitures bien différenciées, chaque sonate donne un fort sentiment d’unité tant lorsque ses deux voix principales, traitées avec une rigoureuse égalité, échangent leurs motifs et fusionnent en une seule, qu’au travers de l’utilisation de motifs unificateurs, comme par exemple dans la Sonate en la mineur BuxWV 254. Par son singulier mélange de formes bien établies telles l’ostinato, son éblouissante maîtrise des techniques de composition et son goût affirmé pour l’expérimentation, l’Opus 1 de Buxtehude s’impose comme un recueil de toute première importance dans le paysage musical du dernier quart du XVIIe siècle et l’on comprend sans peine l’admiration qu’éprouvaient à l’égard de son auteur non seulement ses contemporains, mais également la jeune génération, Johann Sebastian Bach en tête.

S’il ne jouit pas encore, du moins en France, de la même notoriété qu’outre Manche, où son récent enregistrement de cantates de Bach avec le contre-ténor Iestyn Davies pour Hyperion, le label qui l’a découvert, vient tout juste d’être couronné par un prix annuel du prestigieux magazine Gramophone, ce premier disque d’Arcangelo pour Alpha Classics pourrait contribuer à son plus large rayonnement sur la scène musicale européenne. Il propose, en effet, une excellente lecture des sonates de Buxtehude qui supplante celle, déjà ancienne, de Manfredo Kraemer et Juan Manuel Quintana (Harmonia Mundi, 2002), en termes d’équilibre et de cohérence globale, même si cette dernière demeure, à mon sens, un rien plus chaleureuse. Chacun des quatre musiciens réunis pour ce projet, en incluant Jonathan Cohen qui dirige l’ensemble du clavecin où, en compagnie du luthiste Thomas Dunford dont les qualités de fluidité et d’inventivité sont aujourd’hui unanimement appréciées, il réalise une basse continue souvent brillante, toujours précise et solide, est une valeur sûre dans son domaine, et l’on saluera la prestation maîtrisée et sensible de Jonathan Manson à la viole de gambe et celle de Sophie Gent qui ne cesse de confirmer par la clarté de son jeu, sa netteté d’intonation et sa musicalité de tous les instants qu’elle est une violoniste de tout premier plan. Soudés, humbles et concentrés (on est typiquement ici face à une approche dans laquelle rien n’est surjoué), très à l’écoute les uns des autres, les interprètes donnent le meilleur d’eux-mêmes pour mettre en lumière les trouvailles de Buxtehude ; ils y parviennent avec une grâce naturelle qui n’est peut-être pas la plus immédiatement éclatante mais qui, écoute après écoute, se révèle extrêmement gratifiante par l’intelligence et la profondeur de sa vision. Voici donc un disque tout à fait recommandable qui appelle indubitablement une suite ; pourquoi pas l’Opus 2, nettement moins fréquemment enregistré ?

Dietrich Buxtehude (1637-1707), Sonates en trio opus 1 BuxWV 252-258

Arcangelo :
Sophie Gent, violon, Jonathan Manson, viole de gambe, Thomas Dunford, luth
Jonathan Cohen, clavecin & direction

1 CD [durée totale : 59’13] Alpha classics 367. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait choisi :

Sonate en trio en la mineur BuxWV 254

11 Comments

  1. Merci Jean Christophe pour ce beau texte . Ces sonates opus 1 et 2 sont admirables et je les écoute en boucle depuis quelques mois. J’apprécie beaucoup cet enregistrement techniquement impeccable. Le presto final de la sonate n° 3 en la mineur est pris au bon tempo et en notes piquées d’une légèreté aérienne. Que c’est beau! A la toute fin adagio, les onze notes de la gamme chromatique à la basse (il manque un si bémol pour avoir une série!) n’en prennent que plus de relief et de puissance dramatique. Je suis maintenant curieux d’écouter leur interprétation de la n° 4 en si bémol majeur, ma préférée des sept, avec cette chaconne fantastique dans laquelle l’ostinato de la basse est répété 32 fois.

    • Maintenant qu’ils ont gravé cette fort belle version de l’Opus 1, j’espère de tout cœur que les musiciens d’Arcangelo vont se pencher sur l’Opus 2, qui mériterait vraiment qu’on le revisite. Puisse la découverte des autres sonates vous apporter autant de plaisir que l’écoute de cette la mineur dans laquelle la mise en place a, comme vous le soulignez, été pensée avec le soin le plus méticuleux.
      Merci, Pierre, pour votre commentaire et bonne fin de dimanche.

  2. Ces sonates composées par ce cher Dietrich Buxtehude vont trouver une place de choix dans ma discothèque, car je les trouve très intéressantes. Leur liberté de ton où règnent contrastes de gravité et de clarté me plaît beaucoup d’autant plus que l’interprétation est fine et sensible. Merci pour cette découverte, cher Jean-Christophe. Je vous souhaite aussi une belle journée dominicale. Bien amicalement.

    • Cette musique est absolument passionnante, chère Michelle, et ce qui s’est passé dans ce domaine en Allemagne du Nord au XVIIe siècle a toujours retenu mon attention. Il y a beaucoup de clairs-obscurs dans ces Sonates (mon choix d’illustration n’est évidemment pas innocent) à la fois contemplatives et dynamiques.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une belle suite de dimanche.
      Bien amicalement.

  3. Un seul extrait mais vraiment décisif pour apprécier ce disque …
    Bon dimanche, Jean-Christophe !

    PS : je vais tâcher de comprendre toutes ces subtilités autour de 7 …
    Signé Blanche-Neige.

    • Il me fallait une sonate emblématique du travail de Buxtehude, Michèle, celle-ci s’est vraiment imposée à moi; c’est une véritable mosaïque dont chaque tesselle est impeccablement à sa place et les musiciens ont su respecter cette harmonie.
      Bonnes recherches autour du sept et amicales pensées.

  4. Encore une fois, vous nous offrez un joyau de la musique baroque dans une interprétation remarquable, et vous lui trouvez l’écrin qu’il lui convient, je veux dire l’écrin de votre plume et de votre analyse si riche et surtout aussi enrichissante.

    Votre remarquable habitude de donner le plus de dates possibles pour situer l’œuvre, son auteur, ou ses interprètes est un délice pour le lecteur, car elle glisse, la musique, la peinture et les instruments de musique exactement dans l’image historique qui se dégage de votre commentaire.

    Alors encore une fois, merci… je sauvegarde toutes vos pages, les feuilletant à nouveau de temps à autre, à mon gré, pour jouir du délicieux plaisir que votre connaissance et de votre goût exquis offrent aux lecteurs.

    Vous êtes un mécène généreux et gentilhomme…

    Très cordialement vôtre,

    Francis Étienne

    • Je rougis devant tant d’éloges que je mérite si peu, Francis Étienne, mais qui me vont néanmoins droit au cœur. Merci à vous, avant tout chose.
      À mes yeux, même s’il paraît qu’ils sont passés de mode, les repères chronologiques sont importants afin de permettre de fixer un cadre aussi précis que possible permettant au lecteur de mieux comprendre comment les différents éléments convoqués dans une chronique entrent en résonance mutuelle. Pour le reste, j’essaie de faire de mon mieux pour demeurer sobre et accessible, mon travail s’adressant à tout un chacun, qu’il soit ou non familier de la musique et des arts plus généralement. Penser que j’y parviens parfois est la plus belle des récompenses.
      Je vous remercie une nouvelle fois pour la générosité de vos lignes et vous adresse un très cordial salut.
      Jean-Christophe

  5. La chronique dont l’extrait musical se trouve juste sous le titre comme d’habitude, chère Tiffen 😉 ? Je suis en tout cas ravi que tu aies pu en profiter et qu’il t’ait plu.
    J’ignore si l’herbier (en assez piteux état) est ou non médiéval – on en trouvait d’imprimés au XVIIe siècle –, mais l’objet que l’on voit à côté est bien une sphère armillaire; c’est d’ailleurs en grande partie sa présence qui m’a fait choisir ce tableau pour illustrer une chronique dans laquelle l’harmonie des notes et celle des sphères se répondent.
    Merci pour ton mot et belle soirée à toi.
    Je t’embrasse bien fort.

  6. Que pourrais-je dire de plus après le commentaire de Francis Etienne… tout votre travail y est magnifiquement décrit.
    Je ne peux humblement ajouter que je vous sais gré de m’avoir savamment guidé vers ce chef d’oeuvre de Buxtehude dont j’ignorais l’existence. Cette musique est sublime et va me tenir compagnie pendant les longues soirées, au coin du feu, de l’hiver qui vient.
    Un grand merci et puissiez-vous continuer encore longtemps à ravir nos yeux et nos oreilles de votre belle plume et de vos géniales découvertes.
    Amicalement vôtre,
    Jean-Marc

    • Si ces quelques lignes ont pu, cher Jean-Marc, vous donner l’envie de découvrir plus avant ce disque consacré à Buxtehude, elles ont accompli la tâche que j’assigne toujours à mes chroniques, qui est de susciter la curiosité et l’envie d’aller en écouter plus. Je suis très « client » de ce compositeur dont je trouve que l’œuvre d’orgue, certes magnifique et essentielle en elle-même mais aussi pour mieux entendre celle d’un certain Johann Sebastian Bach (j’ai d’ailleurs rapporté de Strasbourg un double disque de Francis Jacob qui lui est consacrée, paru chez Zig-Zag Territoires en 2003), a hélas eu tendance à éclipser le reste de la production, pourtant de très haute qualité, musique de chambre et cantates notamment.
      Grand merci pour votre mot et à très bientôt pour de nouvelles découvertes.
      Bien amicalement.

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