Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Cent Jérôme. Frescobaldi par Yoann Moulin

Valentin de Boulogne (Coulommiers, 1591 – Rome, 1632),
Les Quatre âges de l’Homme, c.1629
Huile sur toile, 96,5 x 134 cm, Londres, National Gallery

 

Lorsque ce disque m’est arrivé il y a quelques semaines, l’élément qui a immédiatement retenu mon attention est le détail du tableau qui orne sa pochette. Je n’ai jamais fait mystère de mon attachement pour Sebastian Stoskopff et j’ai souvent rêvé devant sa Corbeille de verres accrochée sur les cimaises du Musée de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, lui aussi cher à mon cœur, et si je ne l’aurais jamais choisie pour illustrer un enregistrement dédié à un compositeur italien, retrouver tous ces éléments rassemblés autour du premier disque de Yoann Moulin m’a néanmoins semblé la plus efficace des captationes beneuolentiæ.

Figure majeure du monde musical durant la première moitié du XVIIe siècle, Girolamo Frescobaldi a grandi à Ferrare où il est né en septembre 1583. L’intérêt de cette indication est loin de se limiter à la seule géographie ; la cour des Este était en effet, en ce dernier quart du XVIe siècle, un laboratoire d’idées musicales où certains grands noms, tels Monteverdi ou Gesualdo, vinrent s’abreuver aux trouvailles de l’alchimiste en chef, Luzzascho Luzzaschi, l’organiste du duc dont Frescobaldi revendiquera avoir été l’élève, ce que semble confirmer la confrontation de certaines de leurs œuvres, et si l’on doit chercher une origine aux audaces chromatiques et aux modulations aventureuses de la musique de ce dernier ainsi qu’à sa volonté de la dramatiser pour l’élever au rang d’une narration affranchie de la parole, c’est assurément vers cet apprentissage qu’il convient de se tourner. Pour avoir été décisif, il ne fut cependant pas exclusif ; Frescobaldi mit en effet à profit les contacts qu’il noua, en réalité ou par l’étude de leurs ouvrages, avec d’autres musiciens, septentrionaux lors de son séjour dans les Flandres en 1607, mais aussi vénitiens (les Gabrieli, Claudio Merulo) ou napolitains (Giovanni de Macque, Giovanni Maria Trabaci) pour affermir, nourrir et diversifier son style. Il y a, dans sa musique, quelque chose de foncièrement libre et par là-même d’imprévisible qui contraste avec un solide sens de l’architecture hérité des compositeurs flamands de la Renaissance lui permettant de ne jamais se perdre en chemin et de conserver, malgré les fluctuations de caractère et de tempo nécessaires pour faire saillir les contrastes et relancer sans cesse le discours, tension et unité ; les kaléidoscopes perpétuellement mouvants que sont les vastes Partite sopra l’aria della Romanesca et Cento Partite sopra Passacagli en apportent d’éclatants exemples. Si les canzone jouent la carte de plus de simplicité, le goût des élaborations complexes est également évident dans les ricercari à la nature intrinsèquement spéculative et dans les toccatas qui se révèlent à la fois conservatrices par leur usage d’une austère polyphonie et novatrices par leur passages de style plus libre ; on y perçoit en filigrane l’influence des madrigaux de la seconda prattica qui s’attachaient à dépeindre de la façon la plus précise et la plus éloquente les passions de l’âme humaine.
En dépit d’un bref séjour à Mantoue en 1615 et d’un plus long à Florence entre 1628 et 1634, l’essentiel de la carrière de Frescobaldi se déroula à Rome à partir de 1607 jusqu’à sa mort le 1er mars 1643, et la façon dont sa production entre en résonance avec l’évolution des arts à la même période est assez étonnante. De la fantaisie souvent débridée des bamboccianti au classicisme maîtrisé de Poussin, en passant par toutes les recherches de nuances expressives des caravagesques, on perçoit, au travers de ses notes, le pouls d’une Ville éternelle alors foisonnante d’inventions qui, à l’instar de la musique du Ferrarais, allaient durablement contribuer à redessiner le visage artistique de l’Europe.

Continuiste recherché, le discret Yoann Moulin signe ici un premier disque soliste mieux que prometteur, accompli, et on salue d’autant plus sa réussite qu’il a choisi de se confronter aux œuvres d’un musicien qui requiert autant de distance pour analyser et se conformer à la rigueur de ses constructions que de capacités d’émancipation afin de ne pas s’y enfermer et de rendre justice à son irrépressible liberté. Doué d’un toucher d’une grande variété et d’une technique sans faille qui lui permet d’affronter crânement les difficultés de partitions souvent fort exigeantes en termes de virtuosité, le claveciniste domine si bien son sujet qu’il ne livre pas seulement une lecture à la fois minutieusement réfléchie et très engagée mais également – et surtout – éminemment personnelle. Qu’il s’agisse du choix de varier couleurs et densité sonore en utilisant alternativement un clavecin et un virginal ou de ne pas précipiter le tempo dans les vastes séries de variations sans qu’elles y perdent pour autant en tension et en éclat, tout révèle ici, en effet, un projet qui a subi un indispensable processus de maturation en prenant le temps de sonder les œuvres en profondeur afin d’en comprendre les secrets et de trouver l’angle d’approche le plus approprié pour en exalter les humeurs, les nuances, les parfums, les fulgurances. À la fois plein de sève et de sensibilité, s’ouvrant par instants sur une dimension plus inquiète et méditative, toujours soucieux de fluidité, de chant et ne concédant rien ni à l’esbroufe, ni aux modes du jour, ce récital de haut vol désigne Yoann Moulin comme un musicien à suivre avec la plus grande attention, et l’on sait gré à L’Encelade, qui semble avoir à cœur de mettre en lumière la richesse de l’école de clavecin français, de lui avoir donné la chance d’enregistrer ce disque.

Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Intavolatura di Cimbalo : pièces extraites d’Il Primo Libro di Toccate, d’Il Secondo Libro di Toccate et des Recercari et Canzoni franzese

Yoann Moulin, clavecin italien (Philippe Humeau, 2012) et virginal d’après un anonyme italien, 1626 (Jean-François Brun, 2009)

1 CD [durée totale : 62’28] L’Encelade ECL 1601. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Canzona Prima (Il Primo Libro di Toccate, 1615) — virginal

2. Partite sopra la Folia (Il Primo Libro di Toccate, 1615) — clavecin

15 Comments

  1. Ce bonheur du jour est enchanteur. J’ai particulièrement apprécié le premier extrait musical que vous nous proposez. Merci pour cette belle découverte. Je vous souhaite aussi un très agréable dimanche, cher Jean-Christophe. Bien amicalement.

    • Je suis heureux que ce partage dominical vous ait plu, chère Michelle, et je trouve que cette réalisation est effectivement une très belle réussite, dont deux des sommets sont constitués par les séries de variations que je laisse découvrir aux acquéreurs du disque.
      Que cette journée vous soit agréable, je vous remercie pour votre mot.
      Bien amicalement.

  2. Ravi d’en savoir un peu plus, dans le contexte de son époque, sur Frescobaldi qui a toujours eu ma faveur, que ce soit dans les Fiori Musicali ou ses diverses Messes. En revanche, je l’entends ici pour la première fois au clavecin. Que du bonheur! Merci Jean-Christophe et belle journée dominicale à vous.

    • Je ne suis pas surpris que ce soit la musique sacrée de Frescobaldi qui ait principalement retenu votre attention, Claude, et je suis donc ravi que cette chronique vous permette une approche un peu différente d’un compositeur aux talents multiples.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite bonne soirée et belle semaine à venir.

  3. jean pierre jacob

    17 septembre 2017 at 14:59

    Un petit coup d’oeil en arrière : http://passee-des-arts.over-blog.com/article-29057201.html

    Un ajout à mes connaissances très récentes : Frescobaldi , d’après ma discothéque, c’était le compositeur florentin de 2 recueils d’ Arie musicali; mais elle avait oublié l’organiste bien connu de St Pierre de Rome et le claveciniste.

    Et puis vers l’avenir, la découverte aujourd’hui , grâce à vous encore, Jean Christophe, de ce jeune claveciniste Yann Moulin, qu’on peut aussi pister sur Internet. Je commande son disque.

    Merci pour votre travail qui me permet donc de démarrer pour suivre un nouveau chemin musical et bon Dimanche à vous.

    • Vous constatez, Jean Pierre, que je n’ai pas menti lorsque j’ai parlé de mon affection pour Sebastian Stoskopff, qui est devenu un de ces compagnons que l’on retrouve toujours avec un plaisir non dissimulé au fil des pérégrinations muséales ou livresques.
      À l’instar de Sweelinck, dont l’influence sur l’Europe musicale fut également déterminante, Frescobaldi a touché à un certain nombre de genres, même si l’essentiel de son legs est instrumental; ce qui me réjouit particulièrement est de voir la jeune génération de clavecinistes s’investir pour porter cette musique réputée (pas totalement à tort) difficile, et avec quel talent dans le cas de Yoann Moulin.
      J’espère que l’écoute du disque vous donnera autant de plaisir qu’elle m’en a procuré et je vous remercie pour votre mot.
      Belle soirée dominicale à vous.

  4. Comme vous savez nous rendre passionnantes vos chroniques, Jean-Christophe.
    Me voilà comblée ce matin, en peinture, musique…
    Bien à vous.

    • J’essaie de faire de mon mieux pour retenir l’attention du lecteur, Chantal, ce qui devient de plus en plus difficile dans un contexte gangrené par le papillonnage superficiel des réseaux sociaux qui encourage le picorage plutôt qu’une attention soutenue.
      Merci pour votre message et bon dimanche.

  5. Ce Valentin de Boulogne m´a séduite ce matin et je viens aussi de découvrir ce peintre alsacien avec beaucoup d´intérêt.
    Toujours de grandes découvertes dans votre chronique Jean-Christophe.

    • J’avais assez longuement parlé de Stoskopff sur mon ancien blog, c’est un peintre qui m’est particulièrement cher. J’espère que ce que vous en avez découvert vous donnera l’envie d’en apprendre un peu plus sur lui.
      Bien à vous.

  6. Bonjour chère Tiffen,
    Je sais que tu apprécies le clavecin et j’espère que ton apprentissage du piano ne te fera pas perdre de vue que la musique des XVIIe et XVIIIe siècles n’a pas été conçu pour le second mais bien pour le premier.
    Frescobaldi est un compositeur de grand talent et dont l’influence s’étend bien au-delà de son époque, au moins jusqu’à Bach, dont on sait qu’il connaissait son œuvre.
    Je te remercie pour tes encouragements et te souhaite un agréable dimanche.
    Je t’embrasse bien fort.

  7. Gaulard Bénédicte

    28 septembre 2017 at 18:24

    C’est un enchantement triple, cher Jean-Christophe : un musicien que je connais et apprécie (j’ai eu la chance de l’entendre), un compositeur italien, et un caravagesque ! Une musique vive, joyeuse comme l’était la Rome de cette première moitié du 17ème siècle, un musicien discret et talentueux…merci d’avoir mis en avant ce disque (commandé illico) et Frescobaldi. J’apprécie la façon dont vous abordez les biographies des compositeurs, nous permettant de côtoyer presque intimement ces personnes, et les replaçant dans un contexte plus large…et, bien sûr, le choix du tableau ! Belle soirée, cher Jean-Christophe, et encore merci pour ce blog qui est devenu, au fil des semaines, un fidèle compagnon

    • Je suis heureux que Frescobaldi vous ait reconduite par ici, chère Bénédicte, et ce disque de Yoann Moulin est vraiment une belle réussite. Ce qui m’y a plu – et qui n’est pas obligatoirement perceptible au travers de ces extraits – est le fait que l’on y perçoit l’âme inquiète que je sens, pour ma part, sinuer dans la Rome de ces premières décennies du XVIIe siècle — mon choix de Valentin était à cet égard tout sauf innocent.
      J’espère que vous avez pris plaisir à l’écoute intégrale de cette réalisation et je vous remercie pour votre mot auquel j’ai été – mea maxima culpa – si long à répondre.
      Amicales pensées à vous.

  8. Encore un nouveau talent mis en avant par votre chronique, Jean-Christophe! Et quand on voit qu’il a été un disciple d’Olivier Beaumont, de Kenneth Weiss, de Pierre Hantaï, de Skip Sempé et de Blandine Verlet, on comprend mieux d’où lui viennent son toucher et sa bien belle technique musicale.
    Je ne connais pas assez les oeuvres jouées sur ce CD pour pouvoir juger de son interprétation, mais elle me plaît beaucoup.
    Juste un petit, tout petit bémol pour le mélomane fort (trop?) exigeant que je suis, la prise de son est un poil trop ‘dans l’instrument’…
    J’espère que nous aurons la chance de l’entendre dans d’autres oeuvres prochainement.
    Amitiés nordiques,
    Jean-Marc

    • Un talent selon mon goût, Jean-Marc, c’est à dire un musicien qui se préoccupe plus de son instrument que de sa coupe de cheveux et des mimiques qu’il grimace pour « faire expressif. » J’ai comparé sa lecture de Frescobaldi (compositeur risqué pour un premier disque) avec celles qui figurent sur mes étagères (Leonhardt, Alessandrini, Bonizzoni, Hantaï), j’ai été frappé à chaque reprise, outre les qualités techniques que vous soulignez, par l’intelligence et la clarté du discours : Yoann Moulin a réfléchi sur cette musique ainsi que, je pense, sur son contexte historique, et ça s’entend.
      J’espère également qu’il ne s’écoulera pas trop de temps avant de le retrouver dans un autre répertoire; je pense que Louis Couperin lui irait à merveille.
      Merci pour votre commentaire et amitiés ligériennes.

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