Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

The everlasting Muse. A Fancy par Le Caravansérail

Jacob Huysmans (Anvers, c.1630 – Londres, 1696),
Portrait d’une femme en Diane, c.1674 ?
Huile sur toile, 119,7 x 101,3 cm, Londres, Tate Gallery

 

Depuis la parution de son excellente et fort justement saluée intégrale de la musique pour clavecin de Rameau (Mirare, 2015), on était sans nouvelles discographiques de Bertrand Cuiller, mais on a néanmoins suivi avec attention l’activité de ce musicien discret et attachant ainsi que celle de son ensemble, Le Caravansérail, fondé en 2013. Accueillis par Harmonia Mundi, la jeune troupe et son chef offrent aujourd’hui les premiers fruits de leur travail.

Après des années durant lesquelles les puritains avaient fait peser une chape de plomb sur la vie artistique britannique, ce que Charles Burney décrira, avec quelque excès, comme « dix ans de sinistre silence (…) avant qu’on tolérât de faire vibrer une corde, de souffler dans un chalumeau », la Restauration intervenue en 1660 apparut, du fait de la libération des énergies créatrices, comme une renaissance. Les contraintes parfois extrêmement rudes, dont l’ordonnance visant à démanteler les orgues et la destruction du théâtre du Globe, fermé comme tous les autres en septembre 1642, la même année 1644 offrent les symboles les plus extrêmes de cette période troublée, n’anéantirent cependant pas complètement la création qui trouva refuge dans le cadre privé. La représentation, en 1653 devant l’ambassadeur du Portugal, du masque Cupid and Death composé par Matthew Locke et Christopher Gibbons sur un livret de James Shirley d’après Ésope montre la permanence du goût pour et de la pratique de l’art lyrique dans l’Angleterre de l’interrègne, une appétence confirmée par la création en septembre 1656, dans le petit théâtre privé de Rutland House, de l’opéra héroïque The Siege of Rhodes, première œuvre de ce genre entièrement chantée produite outre-Manche, sur un livret de William Davenant, et des musiques de Henry Cooke, Matthew Locke, Henry Lawes, Charles Coleman et George Hudson, ces deux derniers ayant fourni les pièces instrumentales. Malheureusement, seul a été préservé le texte de cette réalisation qui marque une étape importante dans la constitution d’un répertoire opératique spécifiquement britannique, en particulier dans l’émergence, par réaction, du semi-opéra – une action composée d’au moins quatre épisodes comportant chant, danse, musique instrumentale et effets scéniques spectaculaires dans laquelle les personnages principaux parlent et les secondaires (dieux, fées, bergers, etc.) dansent et chantent – auquel Matthew Locke contribua à donner sa forme dès 1673 et Henry Purcell, dont l’oncle chantait dans The Siege of Rhodes, ses lettres de noblesse pour la postérité, grâce entre autres à ces deux chefs-d’œuvre que sont King Arthur et The Fairy Queen.

Pour élaborer son programme lui-même aux allures de masque, Bertrand Cuiller est allé puiser dans le vaste catalogue des situations et des émotions qui se trouvaient représentées sur les scènes anglaises et, en particulier, londoniennes. Il y est bien sûr question d’amours généralement malheureuses (« Must I ever sigh in vain ? » de Giovanni Battista Draghi ou « I see, she flies me » de Purcell) et guettées par la folie (« Oh Jealousy ! » de Louis Grabu), mais les sous-entendus grivois (« ‘Twas within a furlong of Edinboro’ town » de Purcell au délicieux fumet populaire) voire franchement obscènes (« From drinking of Sack by the Pottle » de Samuel Akeyrode avec ses effets de guitare, instrument de la séduction charnelle s’il en est) y ont leur place, tout comme le merveilleux, qu’il s’agisse de l’inversion des dards de la Mort et de l’Amour (« Fly, my children » extrait de Cupid and Death) ou de l’intervention des forces naturelles allégorisées ou des dieux, la Nuit dans The Fairy Queen de Purcell, Vénus dans Psyche de Locke. Ces airs sont reliés par des pièces instrumentales où se retrouvent aussi bien le goût anglais pour le ground que l’inspiration française pour les ouvertures et les danses, et l’italienne dans le traitement mélodique et une certaine virtuosité.

Bertrand Cuiller est un fin connaisseur du répertoire britannique, comme l’ont prouvé ses enregistrements dédiés à Byrd (Alpha) et à Tomkins (Mirare) mais également sa première expérience comme chef d’opéra dans Venus and Adonis de Blow (Alpha, DVD). A Fancy confirme une nouvelle fois, et avec quel éclat, la profondeur de ces affinités en offrant un parcours plein de contrastes et de variété à la gloire de cette muse lyrique anglaise qu’aucun fanatisme ne parvint heureusement à abattre. Ce claveciniste de talent a également celui de savoir parfaitement s’entourer. Le choix de la soprano Rachel Redmond est indiscutablement heureux, car non seulement sa voix est chaleureuse et stable, avec une excellente projection, mais sa diction est d’une netteté telle que l’auditeur sachant un peu d’anglais pourra suivre chaque air sans avoir recours au livret, et ses capacités expressives et dramatiques absolument excellentes, la montrant aussi à l’aise dans le registre canaille, halluciné, tendre ou rêveusement mélancolique (j’ai été personnellement totalement charmé par son interprétation sans aucune préciosité mais emplie de sensibilité du célébrissime « O Solitude ! » de Purcell). Pour sa première apparition discographique, le Caravansérail, dont certains des pupitres accueillent des noms bien connus, comme celui de Stéphan Dudermel, premier violon cher aux fidèles de La Rêveuse, se montre sous son meilleur jour, avec une sonorité d’ensemble aux couleurs souvent assez françaises, ce qui n’est pas hors de propos dans ce contexte, bien au contraire. Aussi allants qu’attentifs aux nuances, les instrumentistes livrent une prestation souple et engagée qui ne sent pas un instant le rodage ; on ne trouvera pas ici d’approximations mais une fraîcheur, une envie et une personnalité qui font souhaiter réentendre très rapidement cette troupe vaillante et raffinée. La direction de Bertrand Cuiller n’a a priori rien de tonitruant – il n’a jamais fait partie de ces interprètes qui ont besoin de gesticuler pour tenter d’exister – ce qui ne l’empêche pas d’être ferme et précise ; il suffit de considérer l’énergie et la cohérence qui parcourent ce programme de la première à la dernière note pour mesurer que le chef sait ce qu’il veut et ce qu’il fait, et que tout ici a été minutieusement pensé afin que sur cette base solide chacun trouve sa place avec confiance, naturel et discipline. Ajoutons, pour achever de nous combler, que c’est Aline Blondiau qui signe la prise de son avec le professionnalisme qu’on lui connaît.

Premier galop, première réussite pour ce tout jeune Caravansérail qui n’en est déjà plus au stade des promesses et a été bien inspiré de se laisser le temps de mûrir avant de graver son premier disque. Pour tout amateur de musique baroque anglaise, A Fancy est un enregistrement de rêve qui n’a pas fini d’apporter du bonheur à ceux qui l’accueilleront et qui, après l’écoute, attendront sans doute avec la même impatience que votre serviteur de faire à nouveau halte en compagnie de Bertrand Cuiller et de ses amis.

A Fancy, fantaisie sur des airs et des timbres anglais du XVIIe siècle. Œuvres de Matthew Locke (c.1621/23-1677), Henry Purcell (1659-1695), Giovanni Battista Draghi (c.1640-1708), Samuel Akeyrode (fl. 1684-1706), Louis Grabu (fl. 1665-1694), John Blow (1649-1708), Christopher Gibbons (1615-1676), James Hart (1647-1718) et anonymes

Rachel Redmond, soprano
Le Caravansérail
Bertrand Cuiller, clavecin & direction

1 CD [durée totale : 66’04] Harmonia Mundi HMM 902296. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Henry Purcell, Ouverture (The Virtuous Wife Z611)

2. Louis Grabu, « O Jealousy ! » (Albion and Albanus)

3. John Blow, A Ground (Venus and Adonis)

4. Matthew Locke, The Descending of Venus (Psyche)

9 Comments

  1. Vous nous surprendrez toujours Jean-Christophe et ce tableau, cette musique nous le confirment.
    Dans toute sa majesté, cette Diane nous présente votre chronique.
    Un beau début de matin musical.
    Merci,

    • Et en outre ai-je tissé la présentation de cette magnifique réalisation d’un certain nombre de clins d’œil qui effraieraient bien des « puristes », Chantal.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite agréable dimanche.

  2. Bonjour,
    Merci pour cette nouvelle découverte enthousiasmante.
    Quelle belle sonorité de l’orchestre et cette chanteuse !!
    Bon Dimanche
    Pascal

    • Bonjour Pascal,
      Plutôt pas mal pour un premier disque, n’est-ce pas ? Je n’ai écouté que lui durant toute une semaine sans jamais ressentir ne serait-ce qu’un début de lassitude.
      Bonne écoute, le cas échéant, de l’intégralité de ce projet et beau dimanche.
      À bientôt !
      Jean-Christophe

  3. Claude Amstutz

    1 octobre 2017 at 23:19

    Vous connaissez, cher Jean-Christophe, mon goût pour la musique anglaise de toutes les époques. Ravi donc de cette superbe anthologie, servie par un orchestre talentueux et – ce quine gâche rien! – une prise de son de grande qualité. Faudra que j’écoute aussi le CD consacré à William Byrd… Merci pour cette chronique dominicale, et belle semaine à vous.

    • C’est un goût que nous partageons, cher Claude, et cet automne est fort riche en belles parutions dans ce domaine. Je pense que ni cette Fancy, ni Pescodd Time, le disque de Bertrand Cuiller consacré à Byrd, ne vous décevront, et je suis toujours surpris de voir à quel point ce musicien se glisse naturellement dans le répertoire britannique.
      Merci pour votre mot et bonne fin de dimanche.

  4. lenormand rémi et monique

    5 octobre 2017 at 11:10

    Cher Jean-Christophe,

    Toujours un très grand plaisir que de vous lire. (Même si je n’ai pas le temps de vous répondre, je lis tous vos articles).
    Vous défendez tout simplement de véritables et authentiques artistes dans un moment très difficile pour eux. « Ils » sont en effet très nombreux alors que le public se trouve fort restreint à les écouter en concert, en disque où à la radio. Votre blog est un véritable soutien à tous ceux jeunes ou moins jeunes qui nous procurent tant de bonheur musical. Avec vous, nous sommes à mille lieues de la tribune des critiques de disques…………
    Quant à Benjamin Alard et son formidable projet d’enregistrement des œuvres pour clavecin et orgue du maître de Leipzig, il est évident que nous ne pouvons que participer à la souscription: comment pourrait-il en être autrement?
    Merci pour tout.

    Amitiés.

    Rémi et Monique Lenormand.

    • Chers Monique et Rémi,
      C’est un plaisir de vous lire à nouveau après ce long silence que j’avais fini par croire définitif sans en saisir les raisons; j’ai craint d’avoir été maladroit dans une de mes réponses ou que vous vous soyez lassés, ce qui est toujours envisageable — je ne prétends pas être passionnant à chaque fois.
      J’essaie, comme vous le savez, de faire œuvre utile avec ce blog, ce qu’a illustré cette chronique présentant le nouveau projet de Bertrand Cuiller mais également le relais que j’ai souhaité apporter au projet de financement du disque commémorant les vingt ans de l’orgue d’Arques-la-Bataille, une bien belle idée que je suis heureux de voir se réaliser grâce au soutien actif de nombreux mélomanes. Le fait de ne faire partie d’une coterie, s’il n’a pas que des avantages, en a essentiel à mes yeux qui est de préserver ma liberté d’écrire sur des disques que seul moi choisis au moment où je l’ai décidé, sans me soucier de quoi que ce soit d’autre qu’être un bon serviteur.
      Je vous remercie pour ce mot et pour votre fidélité.
      Amitiés,
      Jean-Christophe

  5. Bonjour chère Tiffen,
    Je te confirme effectivement que chaque chronique requiert un peu plus qu’une heure de préparation; celle-ci, par exemple, m’a occupé une semaine durant, pas en continu certes, mais tout de même de façon intensive.
    Je suis tout à fait d’accord avec toi pour ce qui concerne les qualités de Rachel Redmond mais également de l’orchestre, précis et racé. Je suis le travail de Bertrand Cuiller depuis de nombreuses années maintenant, et il ne m’a jamais déçu.
    Je te remercie pour ton mot et te souhaite une bonne fin de dimanche.
    Je t’embrasse bien fort.

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