Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tous les chagrins du monde. Les Lachrimæ de Dowland par Phantasm

Isaac Oliver (Rouen, c.1556/65 – Londres, 1617),
Edward Herbert, 1st Lord Herbert of Cherbury, c.1613-14
Aquarelle sur vélin montée sur panneau, 18,1 x 22,9 cm, Powis, Château

 

Peu d’œuvres peuvent se targuer d’être devenues aussi emblématiques que les Lachrimæ publiées par John Dowland en 1604, un recueil qui, à l’instar des miniatures peintes par Nicholas Hilliard et son élève Isaac Oliver, ont semblé capturer idéalement l’esprit de l’Angleterre élisabéthaine, en particulier sa subtile mélancolie.

Les vingt et une pièces pour consort de violes (ou de violons) à cinq parties et luth qui composent l’ouvrage furent offertes au public tout juste un an après la mort de la Reine vierge. Dowland, qui malgré un talent tôt reconnu n’était jamais parvenu à se faire une place à la cour, était alors au service du roi Christian IV du Danemark ; il dédia, avec bien entendu quelque espoir de retour, ses Lachrimæ à la sœur du souverain, Anne, qui avait épousé le futur Jacques Ier d’Angleterre et venait de monter à ses côtés sur le trône britannique.

Sept pavanes passionnées (passionate) brodées sur la thématique des larmes, une autre fort tourmentée en manière d’autoportrait musical (Semper Dowland semper Dolens, « Toujours Dowland, à jamais dolent »), un Tombeau d’une beauté indiscutable quoiqu’assez conventionnelle à la mémoire de l’ambassadeur Sir Henry Unton mort en 1596 (Sir Henry Umpton’s Funeral), puis une suite de danses majoritairement constituée de gaillardes, augmentées de deux allemandes, forment un recueil à l’organisation symétrique dont les dix premières pièces sont empreintes d’une mélancolie plus ou moins accentuée (la Mr John Langton’s Pavan, qui clôt cette série, est d’une touche plutôt légère) et les dix suivantes d’une noblesse plus enjouée où abondent les emprunts du musicien à ses propres chansons (Can she excuse my wrongs ? devient ainsi The Earl of Essex Galliard), la charnière entre les deux volets de ce diptyque étant The King of Denmark’s Galliard, révérence du compositeur à son royal patron. Si l’ensemble forme un tout organique, ce sont les sept pavanes Lachrimæ qui, par leur originalité et la profondeur de leur expression, ont le plus retenu l’attention des interprètes comme des mélomanes et aiguillonné la sagacité des musicologues sans qu’aucun d’eux ne soit parvenu, à ce jour, à percer entièrement leur mystère. Leur nombre évoque-t-il le septénaire ou offre-t-il un écho aux Psaumes de la pénitence mis en musique par Roland de Lassus en 1584, dans lesquels se retrouvent les quatre notes du motif lacrymal, ou aux Seven Sobs of a Sorrowfull Soule for Sinne de William Hunnis, une version versifiée de ces mêmes sept Psaumes publiée en 1583 et régulièrement rééditée ensuite ? Ce qui frappe en tout cas est la grande labilité de cette musique visant à exprimer d’une façon à la fois sensible et abstraite – il ne s’agit en rien d’œuvres descriptives – une des manifestations les plus apparentes de la peine qu’elle soit sincère (Lachrimæ Veræ) ou feinte (Lachrimæ Coctæ) ; tout, dans ce que l’on peut regarder comme un cycle de variations sur un thème emprunté (en ce sens, le titre de la première pièce, Lachrimæ Antiquæ (« larmes anciennes »), indiquerait la préexistence de ce motif, qu’il soit de Lassus ou de Marenzio), est placé sous le signe d’une instabilité sans cesse menaçante, à grands renforts de retards, fausses relations et autres chromatismes qui rendent l’ensemble subtilement mais nettement dissonant. Mêlant tristesse, colère ou abattement et parfois d’infimes touches de répit et d’espérance, ces larmes toujours fluides comme l’eau du ruisseau au bord duquel, loin du fracas du monde, est venu se reposer le promeneur pensif nous parlent de l’inconstance des passions de l’Homme et de l’impermanence de son existence ; l’acuité avec laquelle Dowland sut capturer et restituer la complexité de ces affects tend aux émotions de l’auditeur un miroir qui est de tous les temps.

L’insigne valeur artistique des Lachrimæ leur a valu d’être régulièrement enregistrées, soit par des consorts de violes (Hespèrion XX pour Astrée, souvent regardé comme une référence, ou Fretwork pour Virgin, par exemple), soit, plus rarement, de violons (The King’s Noyse pour Harmonia Mundi dans une version brillante mais malheureusement incomplète). La lecture qu’en proposent aujourd’hui Phantasm et la luthiste Elizabeth Kenny se place néanmoins sans conteste parmi les meilleures de la discographie. Les musiciens dirigés par Laurence Dreyfus au dessus de viole adoptent une approche d’une grande clarté polyphonique qui refuse toute forme d’emphase ou de sentimentalisme au profit d’une décantation qui n’hypothèque pour autant jamais ni l’expressivité, ni la sensibilité. Leurs souples phrasés sont toujours d’une impeccable netteté, ils savent prendre le temps de laisser respirer la musique sans pour autant s’alanguir et leur écoute mutuelle est irréprochable ; surtout, sans verser dans la hâte et son corollaire, la superficialité, ils imposent à toutes les pièces une tension dramatique qui souligne la cohérence de l’inspiration de Dowland ; ainsi abordées, les sept premières pavanes, jouées sans interruption, forment réellement un cycle cohérent, et même les danses, restituées avec une pulsation parfaite, apparaissent non plus comme isolées mais bien comme des éléments participant à l’organicité du recueil. Cette interprétation bénéficie en outre d’une prise de son dont la spatialisation superbement maîtrisée – le traitement du luth qui s’insinue vraiment entre les violes mérite d’être salué – ajoute encore à cette impression globale de transparence et d’unité.
En refusant de surjouer la noirceur, Phantasm donne à la mélancolie des Lachrimæ de Dowland son juste poids, entre Renaissance tardive et premier Baroque, entre confession personnelle et étude humaniste des passions. Cet équilibre et la haute qualité de l’interprétation musicale font de ce disque, auquel le seul minime reproche que l’on peut adresser est de ne pas respecter à la lettre l’ordre du recueil, un enregistrement remarquable à connaître en priorité.

John Dowland (c.1563-1626), Lachrimæ or Seven Teares

Phantasm
Elizabeth Kenny, luth
Laurence Dreyfus, dessus de viole & direction

1 SACD [durée totale : 57’33] Linn Records CKD 527. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Lachrimæ Antiquæ

2. Mr George Whitehead his Almand

3. The King of Denmark’s Galliard

4. Mr John Langton’s Pavan

17 Comments

  1. Une beauté Jean-Christophe.

    Oh combien, merci de nous le faire connaître.

    • L’œuvre est aujourd’hui bien connue, Chantal, mais je m’en serais voulu de passer à côté d’une aussi remarquable interprétation.
      Merci pour votre mot.

  2. En plus de l’ensemble instructif à bien des égards de ton texte — à l’instar de certains clins d’oeil bienvenus glissés ici et là, je retiens cette phrase : « Mêlant tristesse, colère ou abattement et parfois d’infimes touches de répit et d’espérance, ces larmes toujours fluides comme l’eau du ruisseau au bord duquel, loin du fracas du monde, est venu se reposer le promeneur pensif nous parlent de l’inconstance des passions de l’Homme et de l’impermanence de son existence ; l’acuité avec laquelle Dowland sut capturer et restituer la complexité de ces affects tend aux émotions de l’auditeur un miroir qui est de tous les temps. » Voilà qui me parle. Assurément.
    Beau dimanche, ami J.-Ch. Je t’embrasse.

    • Cette phrase inspirée directement par le tableau aura décidément faut mouche plus que je ne le supposais, ami Cyrille, et je ne suis pas surpris outre mesure qu’elle ait parlé au promeneur attentif au chant de l’onde que tu es. Pour le reste, la musique dit tout, et avec quelle subtilité !
      Grand merci pour ton mot et belle soirée dominicale.
      Je t’embrasse.

  3. Michelle Didio

    8 octobre 2017 at 12:07

    Merci, cher Jean-Christophe, pour votre écriture et la présentation de ce nouveau disque auquel on ne peut rester insensible. Je vous souhaite aussi une belle journée.

    • Cette musique est si éloquente qu’il me semble effectivement difficile de lui résister, chère Michelle.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un agréable dimanche.

  4. La légende raconte que là où Edward Herbert a tant pleuré, il a creusé le fossé de la source intarissable … s’il avait connu le Lacryma Christi, la mélancolie l’aurait quitté. 😉

    • Tu ne crois pas si bien dire en évoquant le Lacryma Christi, bien chère Marie, car il semble que Lord Herbert ait rendu les autorités ecclésiastiques ivres de rage en publiant son traité sur la Vérité. Rome le montra du doigt et le mit à l’index; je suis certain que notre philosophe se dit alors en son for intérieur que tout ceci le saoulait.
      Un grand merci pour ton commentaire.
      PS : il y a des ivresses mélancoliques, songe à certains tableaux de Valentin de Boulogne — In vino gravitas ?

  5. Bonsoir chère Tiffen,
    Pascal Quignard m’a bien aidé pour le titre, qu’il en soit remercié.
    Les mots Magica Sympathiæ sont tirés d’un traité de métaphysique de Lord Herbert, De Veritate, qui fut mis à l’index par le Vatican et qui, à ce que j’ai pu trouver, y est toujours. Tu vois que ce chevalier avait réalisé la synthèse entre la vita activa et la vita contemplativa.
    Merci à toi, je suis ravi que tu aies trouvé du charme à cette escapade mélancolique.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Tu as de la chance, je me suis documenté sur cette miniature et l’homme qui y est représenté (en fait, j’adore ce genre de recherche qui me rappelle mes années estudiantines).
      Je te souhaite encore de beaux moments avec Dowland et une belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

      • Plus doué certainement pas, mais disons qu’ayant un peu bossé mon sujet, je sais où trouver les informations 😉
        Belle soirée à toi, chère Tiffen, je t’embrasse bien fort.

  6. Claude Amstutz

    9 octobre 2017 at 10:38

    Une oeuvre que j’écoute souvent, dans la version Hesperion XX chez Astrée. Comme vous, bouleversé par la sobriété de ces « Lachrimae » dépourvues de toute dramatisation et de sentimentalité hors de propos. Malgré la beauté de la version mentionnée plus haut, je ne résiste pas à la joie de me procurer celle que vous nous proposez au terme d’une magnifique chronique, riche de sensibilité, en éveil… Merci Jean-Christophe et bonne semaine à vous.

    • On est ici face à une approche assez différente de celle d’Hespèrion XX que je ne renie nullement même si la décantation et la cohérence de Phantasm me convainquent tout autant. Il me semble cependant que l’on entend de manière encore plus fine dans cette version que dans les précédentes d’où vient cette musique et les chemins qu’elle ouvre jusqu’à Purcell, me semble-t-il. Vous ne regretterez certes pas de lui accorder de votre temps, Claude.
      Grand merci pour votre mot, bonne soirée et belle semaine.

  7. Quelle belle chronique que celle-ci cher Jean-Christophe.
    Vous m’en apprenez chaque semaine, même dans des domaines où j’ai creusé plus que d’habitude. Et comme souvent, la « leçon » continue dans vos réponses aux commentaires et/ou questions que vos lecteurs déposent ici; raison pour laquelle je les lis à chaque fois. Et vous voulez toujours nous faire croire que vous n’êtes ni un maître, ni un professeur pour nous?
    La musique entendue dans ces extraits est à l’avenant de votre prose, excellente!
    Je vais tenter de comparer cette exécution avec celle que je possède, mais déjà rien qu’à l’écoute de ces petits morceaux, je suis persuadé qu’elle est au moins de la même qualité.
    Merci pour cette ‘escapade mélancolique’, mélancolie que j’ai du mal à quitter pour une fois…
    Je vous souhaite une bonne et paisible semaine.

    • Il me reste tant à apprendre, cher Jean-Marc, que je serais bien présomptueux de prétendre être arrivé à quoi que ce soit; la seule petite qualité que je me reconnais est de travailler un minimum mes chroniques avant de les présenter aux lecteurs, par respect pour eux, mais aussi pour le travail des musiciens et des éditeurs, et pour ne pas que mes textes se réduisent à des billets d’humeur où régnerait ce « j’aime, j’aime pas » qu’on nous sert aujourd’hui à toutes les sauces en faisant passer ça pour de la critique.
      J’ignore quelle version des Lachrimæ vous possédez, mais j’ai moi-même fait quelques écoutes comparées qui se sont avérées très instructives et m’ont conforté dans l’excellente opinion que j’avais formée du travail effectué ici par Phantasm.
      Je vous souhaite belle soirée ou matinée selon le moment où vous me lirez et vous remercie d’avoir offert de votre temps au blog en ce lundi.
      Amitiés.
      PS : les réponses ici sont toujours plus détaillées que sur le réseau, ce n’est pas le même rapport au temps.

  8. La version que j’écoute, depuis déjà bien longtemps, est celle de Savall que vous citez dans votre chronique.
    Je suis d’accord avec vous, le blog permet de poster des commentaires plus mûrement réfléchis, ce que j’apprécie tout comme vous.

    • Il s’agit de la version grâce à laquelle j’ai découvert les Lachrimæ et je lui reste attaché, tout comme aux Fantasias for the viols de Purcell par les mêmes.
      Quant au blog, il est définitivement mon espace de communication préféré, bien loin du jeu de pousse-pousse des réseaux sociaux qui finit toujours par me laisser un peu nauséeux.

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