Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Ose toujours. Parle qui veut par l’Ensemble Sollazzo

Jean Fouquet (Tours, c.1415/20 – ?, c.1478/81),
Portrait du bouffon Gonella, c.1445
Huile sur panneau de chêne, 36,1 x 23,8 cm,
Vienne, Kunsthistorisches Museum

 

La ville de Bâle s’impose décidément aujourd’hui comme une véritable pépinière de talents dans le domaine des musiques du Moyen Âge et du début de la Renaissance, et si l’on ne peut que déplorer le manque global de curiosité de la France pour ce qui se passe à sa frontière, il n’en demeure pas moins que les musiciens qui œuvrent dans la cité rhénane sont en train de redéfinir patiemment et tenacement notre perception de ces répertoires. L’Ensemble Sollazzo fait partie de ceux récemment éclos ; il a remporté, en 2015, le concours international pour les jeunes artistes de musique ancienne de York dont une partie du prix était l’enregistrement d’un disque.

Le fil conducteur de cette anthologie inaugurale dans laquelle se répondent deux des principaux foyers musicaux du XIVe et des premières décennies du XVe siècle, l’Italie et le France, est la chanson à visée moralisante, un angle d’approche peu souvent utilisé, alors qu’il a tout autant de pertinence dans le cadre de la société médiévale que la thématique amoureuse plus couramment embrassée ; cette dernière n’est d’ailleurs pas totalement absente de ce récital, puisque la douloureuse ballade anonyme Pour che que je ne puis, tirée d’un manuscrit cambrésien, décrit le déchirement d’un amant que les mesdisans contraignent à quitter sa belle, à l’opposé du rondeau Parle qui veut qui le voit au contraire affirmer qu’il résistera à toutes les formes de pression pour demeurer auprès de celle qui le « délivre de tout ce qui peut (le) faire souffrir », ce diptyque pouvant ici tout à fait revêtir un sens moral, lâcheté d’un côté, courage de l’autre. D’autres pièces nous entraînent dans les méandres de l’âme humaine et des passions qui l’agitent, du désir de vengeance qu’entraîne la trahison (Perché vendecta de Paolo da Firenze) à la méditation sur la vanité de l’existence (O pensieri vani, teinté à la fois de religiosité et d’humanisme) et les fluctuations de la destinée (Va, Fortune, ballade subtile d’une esthétique que l’on pourrait qualifier de franco-italienne extraite Codex Chantilly), ou prodiguent d’utiles conseils en invitant à se taire plutôt qu’à parler pour ne rien dire ou médire (Il megli’ è pur tacere, Niccolò da Perugia) ou en mettant en garde, en en croquant au passage un portrait acide, contre les traîtres qui font bonne figure pour mieux nuire (Dal traditor, saisissant mélange entre ballata et caccia, peut-être pour souligner un peu plus l’ambiguïté du personnage courtois en apparence mais en réalité prêt à fondre sur sa proie, signé Andrea da Firenze). Francesco Landini, pour sa part, choisit de faire s’exprimer la Musique en personne pour dénoncer une époque qu’il juge abâtardie tant du point de vue moral qu’artistique, les deux étant pour lui intimement liés ; son madrigal Musicha son/Già furon/Ciascun vuol s’inscrit dans la tradition des motets de Guillaume de Machaut avec ses trois textes différents chantés simultanément, cette référence soulignant encore la nostalgie d’un autrefois regardé comme béni. Le Moyen Âge, comme on le sait, a largement usé des identifications entre l’animal et l’homme pour dénoncer les travers de la société, ainsi qu’en attestent, entre autres, une œuvre comme le Roman de Renart ou les bestiaires. Deux pièces de ce florilège se coulent dans cette coutume vivace, Angnel son biancho de Giovanni da Firenze, qui dépeint les tourments infligés aux petits, agneaux à tondre, par la noblesse désignée pour l’occasion comme une chèvre orgueilleuse (« chapra superba »), et un bijou de l’Ars subtilior, Le basile de sa propre nature de Solage, dans lequel le basilic, animal fabuleux dont les ondulations sont parfaitement rendues par les lignes musicales, devient le symbole de l’envie « qui tue les gens de bien à force de très sanglante jalousie. » Le programme se referme sur Cacciando per gustar/Ai cinci, ai toppi d’Antonio Zacara da Teramo, une virtuose caccia qui si elle n’entretient avec la thématique que des rapports lointains, fait se rencontrer, ou plutôt se percuter le bref récit d’une chasse aux beautés de la nature et les cris d’un marché animé, offrant au compositeur la possibilité de peindre en sons, en mots et en onomatopées savamment organisés un tableau singulièrement vivant et piquant d’une scène du quotidien.

Vivant et piquant sont deux adjectifs qui pourraient merveilleusement définir la prestation de l’Ensemble Sollazzo qui livre un premier disque concis et brillant, courageux par le nombre de musiques rares, voire inédites, qu’il propose. Mieux encore, la démarche de ces jeunes musiciens apparaît audacieuse dans le meilleur sens du terme, car nourrie de l’apport de ses prédécesseurs (on songe notamment au Ferarra Ensemble mais aussi à Micrologus) mais soucieuse d’ouvrir sa propre voie de réflexion et d’interprétation. On reste ainsi durablement impressionné par le dramatisme insufflé à chaque pièce, aux antipodes de certaines approches éthérées; ici, les mots et les affects qu’ils transportent prennent le pas sur toute velléité esthétisante et ces chansons y gagnent un impact que l’on n’a pas souvent eu l’occasion d’entendre ailleurs ; écoutez les murmures de Il megli’ è pur tacere, sentez l’atmosphère de Perché vendecta, menaçante comme l’éclat d’une dague brillant dans une chausse en attendant l’heure du châtiment, laissez-vous hypnotiser par un Basile idéalement serpentin, et vous réaliserez à quel point cette réalisation a été intelligemment pensée, à quel point elle est viscéralement sentie et combien elle contribue à dessiner d’une main souple mais qui ne tremble pas des perspectives aussi passionnantes que réjouissantes pour un rendu à la fois maîtrisé, sensible et expressif d’un répertoire qui a rarement semblé aussi proche, aussi palpitant. D’un point de vue technique, il n’y a également guère que des louanges à adresser aux musiciens ; la mise en place et l’intonation sont impeccables, les voix riches et belles, avec de l’engagement, de la netteté dans la diction et une vraie personnalité, les instrumentistes sont attentifs aux nuances et aux couleurs, jamais intrusifs dans leur rôle d’accompagnateurs et très séduisants lorsqu’ils jouent seuls. L’ensemble, capté avec chaleur et précision par Philip Hobbs, sonne avec un grain et une présence qui n’excluent nullement le raffinement, mais le rendent plus agissant encore.
De tous les enregistrements de musique médiévale qu’il m’a été donné d’écouter cette année, Parle qui veut est probablement l’un des meilleurs et il désigne l’Ensemble Sollazzo comme une formation riche des plus belles promesses et à suivre avec la plus grande attention. Son premier disque comporte treize plages ; gageons que ce chiffre lui portera chance.

Parle qui veut, chansons moralisatrices du Moyen Âge. Œuvres de Niccolò da Perugia (fl. seconde moitié du XIVe siècle), Giovanni da Firenze (fl. 1340-50), Francesco Landini (c.1325-1397), Andrea da Firenze († c.1415), Solage (fl. fin du XIVe siècle), Paolo da Firenze (c.1355-ap. 1435), Johannes Ciconia (c.1370-1412), Antonio Zacara da Teramo (c.1350/60-c.1413/16) et anonymes

Sollazzo Ensemble
Anna Danilevskaia, vièle à archet & direction

1 CD [durée totale : 46’03] Linn Records. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Anonyme, Va, Fortune

2. Anonyme, Hont paur (instrumental)

3. Antonio Zacara da Teramo, Cacciando per gustar/Ai cinci, ai toppi

14 Comments

  1. Comme j´aime le Tourangeau Jean Fouquet.
    Ce n´est qu´une reproduction et combien, il nous transmet…

    Il sera difficile de résister à l´achat de ce CD.
    La musique ancienne me comble en cette période de ma vie.

    Merci. Merci Jean-Christophe.
    Gràce à vous… que de découvertes…

    • Jean Fouquet est un artiste que j’apprécie également beaucoup, Chantal, et je suis heureux d’avoir pu mettre à l’honneur une de ses œuvres à l’occasion d’une chronique dominicale. Ce portrait nous montre à quel point le sens de l’observation de ce peintre était aigu. Quant à ce disque, je ne peux que vous le recommander chaleureusement.
      Merci pour votre commentaire et bon dimanche.

  2. Claude Amstutz

    5 novembre 2017 at 10:28

    Voilà un CD qui me ravit ce dimanche matin – avec certains compositeurs connus et d’autres non -, et particulièrement le « Cacciando per gustar ». Comme nul n’est prophète en son pays, je découvre ce merveilleux Ensemble qui m’était tout à fait inconnu. Grand merci Jean-Christophe pour cette chronique et le tableau de Jean-Fouquet, superbe. Bon dimanche à vous.

    • Tous les compositeurs de cette anthologie sont connus, Claude, mais l’Ensemble Sollazzo a eu l’intelligence d’aller chercher certaines de leurs pièces les moins fréquentées pour les présenter au public avec un indéniable talent. J’espère que ces quelques extraits vous auront donné l’envie d’en entendre plus et je vous remercie pour votre mot.
      Bon dimanche à vous.

  3. Bonjour cher Jean-Christophe

    Voici un beau cadeau pour le jour de ma fête 😉 Doublement, parce que je sens que je vais encore faire râler mon grincheux de banquier 😉 🙂

    Ce que tu décris résonne tel un écho……. 😉

    Enfin de la vraie musique médiévale !!! Ce sont des petits bijoux , quelle beauté ! Voix, musique , diction…………. C’est une musique qui doit être écoutée attentivement pour en saisir tout le sens et les explications concernant ces morceaux le permettent . Je te dois donc un bien sincère merci.
    Quant au tableau, c’est une petite merveille !!!
    Je te souhaite un après-midi aussi beau que possibe.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour chère Tiffen,
      … et bonne fête, donc 🙂 ! De toute façon, les banquiers ne sont jamais contents et c’est à se demander s’ils n’ont pas été créés spécialement pour ça. Personnellement, j’estime que ce genre de disque vaut bien des plans-épargne et s’il te coûte quelques deniers, il n’a pas fini de t’enrichir en retour.
      Tu as raison, nous sommes ici en présence d’une interprétation de la musique médiévale qui n’a besoin d’aucun travestissement pour se rendre intéressante et quand je vois la jeunesse de cet ensemble, je me dis que nous avons probablement un bon bout de chemin à faire en sa compagnie — tant mieux.
      Je remercie pour ton mot et te souhaite un bel après-midi dominical.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Merci Jean-Christophe.
    Répertoire plutôt méconnu pour moi (très peu fréquenté depuis « Les cris de Paris » et la Péniche Opéra où chantait Dominique Visse.
    Mais vos commentaires donnent grande envie d’aller y prêter l’oreille.
    Bon dimanche.
    Sophie

    • Avec plaisir, Sophie. La musique médiévale reste malheureusement encore trop souvent le parent pauvre du mouvement de redécouverte des musiques anciennes (c’était beaucoup moins le cas dans les années 1970, même si ce n’était pas forcément pour de « bonnes » raisons), mais avec de jeunes ensembles comme celui-ci, je me dis que tout espoir n’est pas perdu.
      Je vous remercie de vous être arrêtée ici et vous souhaite bonne suite de dimanche.

  5. Michelle Didio

    5 novembre 2017 at 19:31

    Que la voix est belle tout comme la musique de cet ensemble que je ne connaissais pas. Merci, cher Jean-Christophe, pour ce billet très instructif. Je vous souhaite un belle soirée. Bien amicalement.

    • Aussi parfaitement chanté que joué, chère Michelle, et balayant d’un revers de la main la prétendue difficulté d’accès qui s’attache hélas encore à ce répertoire.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une agréable soirée.
      Bien amicalement.

  6. lenormand rémi et monique

    5 novembre 2017 at 19:58

    Ce seul portrait de Fouquet incite à l’achat de ce disque. Une vraie merveille inconnue de nous. Et franchement combien avons nous infiniment plus de bonheur à écouter et -découvrir surtout – ces musiques anciennes plutôt que de réécouter pour la 253° fois le même opéra de Verdi que nous aimons véritablement certes. Il y a tant et tant de musiques à nous faire découvrir comme vous savez le faire que la vie en sera bien trop courte.
    Merci pour tout ce travail permanent de recherches et de partage très bénéfiques à tous.

    Amitiés,
    Bonne semaine.

    Rémi et Monique.

    • Chère Monique, cher Rémi,
      Ce portrait de Jean Fouquet m’est immédiatement venu à l’esprit dès la première écoute du disque, ce bouffon qui nous regarde avec l’air tendrement ironique de celui qui en sait long sur la nature humaine.
      Que je vous donne raison de souligner à quel point ce type de programme est plus stimulant que bien des resucées qui nous sont imposées; il y a tant à découvrir, notamment dans le domaine des musiques médiévales, et si peu d’ensembles assez courageux pour s’y aventurer que c’est une double joie de voir ces jeunes gens s’en emparer et le faire avec tant de talent.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vous souhaite bonne soirée et belle semaine.
      Amitiés,
      Jean-Christophe

  7.  » Parle qui veut « , danse qui peut, quand le chant ressemble à une cascade de petites pierres déroulant sur des pentes douces.

    • Profitons de chanter, de danser et de vivre à la barbe des Argus dont l’œil tente de s’immiscer; cette belle jeunesse nous y invite et de quelle superbe manière.
      Grand merci pour ton commentaire en pente douce et rieuse, bien chère Marie.

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