Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Le déduit des psaumes. L’Oreille des huguenots par le Huelgas Ensemble

Attribué à Corneille de Lyon (La Haye, c.1500/10 – Lyon, 1575),
Portrait d’homme barbu vêtu de noir, sans date
Huile sur bois, 17,1 x 15,9 cm, New York, Metropolitan Museum

Lorsqu’on fera le compte des ensembles qui auront profondément marqué le temps de la redécouverte des musiques anciennes, il ne fait guère de doute que celui que dirige Paul Van Nevel depuis plus de quarante-cinq ans se classera parmi les tout premiers. Si elle a très ponctuellement pu connaître quelques faiblesses, la conséquente discographie du Huelgas Ensemble demeure d’un niveau exceptionnel et ne cesse de s’accroître au rythme a minima d’une publication annuelle ; cinq centième anniversaire de la Réforme oblige, son plus récent enregistrement nous conduit à la rencontre de l’univers musical des huguenots.

Une des caractéristiques de la Réforme est, rompant ainsi avec une tradition pluriséculaire, d’avoir confié la pratique musicale liturgique non à des chantres spécialisés mais à la communauté des fidèles. Cette optique résolument originale impliquait nécessairement la création de nouveaux supports pensés pour le culte. Pour l’espace francophone, ce fut le Psautier de Genève, paraphrase française des cent cinquante Psaumes due à deux plumes bien différentes, celles du poète de cour Clément Marot puis de l’helléniste et théologien protestant Théodore de Bèze, dont les premières phases de l’élaboration remontent au moins à 1533, le premier recueil destiné à une utilisation concrète, contenant treize paraphrases de Marot et six de Jean Calvin, ordonnateur du projet, ayant paru en 1539 à Strasbourg sous le titre d’Aulcuns pseaumes et cantiques. À la mort de Marot en 1544, l’entreprise comptait cinquante psaumes dont le nombre fut graduellement complété par Bèze à partir de 1548 pour aboutir à une première édition intégrale en 1562 dont la diffusion fut largement assurée tant à Genève qu’à Paris, Lyon et dans d’autres villes du royaume de France. D’un point de vue musical, l’objectif poursuivi était clairement affiché : les mélodies devaient être simples, syllabiques, aisément mémorisables par le fidèle afin qu’il pût se les approprier et les restituer sans peine, mais également pour que son attention ne fût pas détournée par trop de fioritures et d’appâts de l’élément central : la Parole. Cette relative – car, au fil de l’avancée du travail paraphrastique, des mélodistes comme Loys Bourgeois ou Pierre Davantès apportèrent maintes touches discrètes mais néanmoins réelles de complexité – sobriété était tout à fait adaptée à un usage cultuel mais elle agit également comme un stimulant sur les compositeurs qui s’emparèrent de ce matériau monodique à la fois finement ouvragé mais que sa simplicité rendait idéalement malléable pour inventer des constructions polyphoniques plus ou moins virtuoses « non pas pour induire à les chanter en l’Église, mais pour s’esjouir en Dieu particulièrement ès maisons » selon l’Avertissement figurant dans l’édition de 1565 des Pseaumes mis en rime françoise (…) mis en musique à quatre parties de Claude Goudimel. Il s’agit donc bien d’harmonisations destinées à un cadre privé qui offrent des degrés d’élaboration contrapuntique bien différenciés bien que des catégories intermédiaires se rencontrent également, de l’écriture note contre note à l’usage d’une ornementation foisonnante, de procédés d’imitation et de figuralismes qui entraînent le psaume vers la sphère du motet. Enfin, le contact avec le monde profane ne fut évidemment pas sans influence sur la musique sacrée française issue de la Réforme ; on note, en particulier, la perspiration des idées humanistes développées par l’Académie de Poésie et de Musique créée en 1570 par Jean-Antoine de Baïf que le compositeur huguenot Claude Le Jeune appliqua à ses œuvres en unissant les avancées les plus récentes de l’harmonie aux rythmes inspirés de l’Antiquité, alors regardée comme une référence en la matière. Cette musique mesurée, que l’on estimait la plus propre à émouvoir les passions humaines, fut donc parfois utilisée pour l’harmonisation des psaumes, comme le démontre l’exemple de Pardon et justice il me plaît de chanter de Jacques Mauduit.

Le programme de L’Oreille des huguenots, comme la majorité de ceux concoctés par Paul Van Nevel, est construit avec beaucoup d’intelligence ; outre quatre psaumes, dont un issu du recueil en latin de George Buchanan, différemment harmonisés, il donne à entendre motet et chansons dus à quelques grandes signatures du XVIe siècle (outre deux splendides pièces de Le Jeune, on en trouve également de L’Estocart et Costeley) afin de compléter cette évocation de l’univers des protestants français, et même des échos de la Contre-Réforme célébrant la sinistre saint Barthélémy par des laudes anonyme et de Giovanni Animuccia ainsi qu’un mouvement de messe de Palestrina, si bien rendu que l’on se laisse séduire y compris lorsqu’on n’est pas un inconditionnel de ce compositeur. La patte du Huelgas Ensemble est immédiatement reconnaissable, avec ce tactus jamais précipité mais ferme, sachant ménager ce qu’il faut de souplesse et de rebond pour que le discours avance et que l’attention demeure toujours en éveil, cette conduite limpidement évidente des lignes polyphoniques, cet impeccable équilibre entre les différents pupitres composés d’excellents chanteurs et instrumentistes, tous rompus aux exigences du répertoire renaissant. Un très notable et louable effort a été fait sur l’intelligibilité des textes qui sonnent avec clarté mais également avec saveur, les interprètes s’employant à en souligner la charge émotionnelle, en particulier dans les chansons, fort bien caractérisées (le douloureux vertige de Povre cœur entourné de Le Jeune, sur lequel se clôt cette anthologie, vaut à lui seul le détour). Dirigé par un chef qui ne laisse rien au hasard et a une vision très précise et pertinente de ces musiques mais sait également octroyer à chaque membre de son ensemble l’espace indispensable pour qu’il puisse exprimer le meilleur de ses capacités, ce voyage en terres huguenotes s’avère aussi stimulant pour l’esprit que gratifiant d’un strict point de vue esthétique. Alors que s’achève une année luthérienne qui n’a pas toujours été à la hauteur des attentes artistiques qu’elle avait pu créer, ce disque mérite amplement que vous lui accordiez votre oreille.

L’Oreille des huguenots, œuvres de Claude Goudimel (c.1514/20-1572), Claude Le Jeune (c.1528/30-1600), Jacques Mauduit (1557-1627), Paschal de L’Estocart (1539-ap.1584), Jean Servin (1530-1596), Guillaume Costeley (1530-1606), Giovanni Animuccia (1520-1571), Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594) et anonyme (XVIe siècle)

Huelgas Ensemble
Paul Van Nevel, direction

1 CD [durée totale : 65’09] Deutsche Harmonia Mundi 88985411762. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Claude Goudimel, Psaume LXVII, Dieu nous soit doux et favorable, à 4

2. Claude Le Jeune, Cigne je suis, chanson mesurée à 3 & à 5

4 Comments

  1. Claude Amstutz

    12 novembre 2017 at 12:23

    Je suis ravi en ce dimanche matin de retrouver le Huelgas Ensemble et surtout cette thématique qui mérite bien sa place, assez discrète même à Geneve. Comme vous, enthousiasmé par Lejeune (moins par Goudimel) et cette chronique qui marque si bien l’évolution musicale de cette époque, ce qui n’est jamais souligné. Un CD qui rejoindra ma collection sous peu. Bon dimanche Jean-Christophe et merci.

    • Le but de mes chroniques est, comme vous l’avez senti, Claude, de tenter de capturer un moment donné du temps et de faire « voyager » le lecteur dans ce fragment en tentant de lui faire sentir d’où vient l’histoire et où elle va; ce disque, au sein duquel j’ai eu du mal à choisir deux extraits tant tout m’y plaît, m’a donné l’occasion d’ouvrir ces horizons pour ces musiques de la Réforme qui me sont chères, en offrant un contrepoint français à la chronique du double disque de Vox Luminis paru en début d’année.
      Je pense que c’est un programme au sein duquel vous vous sentirez bien et vers lequel vous reviendrez souvent.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite belle soirée.

  2. mireille batut d'haussy

    12 novembre 2017 at 18:45

    Terminés, hier à peine, deux livres m’accompagnaient dans une lente méditation depuis… je ne sais plus.
    Le premier reprenant un « Discours » sur une question « proposée par l’Institut de France » et publié, pour la seconde édition, en 1808. La question était : « Quelle a été l’influence de la Réformation de LUTHER, sur les lumières et la situation politique. des différents Etats de l’Europe » ( il est à souligner qu’aucune majuscule n’accompagnait les lumières.
    L’autre, « Vie de MARTIN LUTHER, par Ledderhose, ouvrage traduit de l’allemand » et publié en 1837, simultanément à Strasbourg, Paris et Genève.
    Je n’avais pas relu ce dernier depuis mon adolescence. Pour la saint Martin, j’avais promis à des amis orthodoxes et catholiques de pays auxquels je suis attachée de leur traduire au moins le chapitre VIII : Luther affiche ses quatre-vingt-quinze thèses.
    Pour ce passage, Ledderhose ayant choisi de « mettre en exergue » comme on dirait aujourd’hui :
     » Ne crains point, car je suis avec toi. » ( Genèse XXVI, 24. )
    j’avoue avoir été saisie d’une terreur insensée ; jamais sept pages ne m’ont autant éprouvée.

    Pourquoi évoquer, ici, cette traversée difficile ?… Il faut croire que je ne pouvais y échapper.
    C’est comme, dire, au moins une fois dans sa vie, quelque chose à quelqu’un.

    Merci d’avoir conclu l’approche, serrée sans être austère, du disque que vous nous proposez, par « une chose » aussi belle.

    M.

    • Je ne connais pas les deux ouvrages qui vous ont accompagnée, Mireille, mais la congruence entre vos réflexions et cette chronique m’a fait sourire, comme vous pouvez l’imaginer. J’ai déjà fait un assez long chemin avec les idées de la Réforme que la musique a portées jusqu’à moi – je me suis tôt auto-biberonné à la musique allemande des XVIIe et XVIIIe siècles – avant même que je me plonge dans les textes; j’ai aujourd’hui formé ce cercle et retrouve toujours ce répertoire avec l’indicible bonheur de qui se sent de retour chez soi.
      Merci pour votre commentaire.

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