Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Frettes folles. La musique pour consort de Christopher Tye par Phantasm

Antonis Mor (Utrecht, c.1517 – Anvers, c.1577),
Portrait d’homme avec un chien, 1569
Huile sur toile, 119,7 x 88,3 cm, Washington, National Gallery of Art

Le répertoire pour consort de violes composé en Angleterre au cours des XVIe et XVIIe siècles est tellement vaste qu’il permet aux interprètes d’aujourd’hui de varier les plaisirs en proposant à l’auditeur de passer de zones bien éclairées à d’autres plus obscures. Ainsi Phantasm, après nous avoir offert un moment magnifique en compagnie de la douce mélancolie des larmes de John Dowland, nous fait-il aujourd’hui remonter le fil du temps de quelques décennies à la rencontre d’un musicien nettement moins choyé, voire quelque peu malmené par la postérité, Christopher Tye.

« Grincheux et capricieux, particulièrement en ses vieux jours » nous confie le chroniqueur Anthony Wood à propos de notre homme, ajoutant une anecdote qui voudrait que durant un office auquel assistait Elizabeth Ière et où il tenait l’orgue, il aurait renvoyé auprès de la souveraine le bedeau qu’elle avait chargé de lui transmettre qu’il jouait faux, en maugréant que c’était ses royales oreilles qui entendaient de travers. La parabole de l’artiste ayant accès à des sphères inaccessibles y compris aux puissants est un peu trop belle pour ne pas sembler arrangée, mais au moins souligne-t-elle le caractère peu malléable voire mordant de Tye ; l’auteur y ajoute cependant une remarque non dénuée d’intérêt sur l’art de ce dernier qui dispensait « beaucoup de musique mais peu de plaisir pour l’oreille » : nous voici donc visiblement en présence d’un compositeur qui avait réussi à se ménager dans la société de son temps une place sinon prestigieuse du moins confortable grâce à une parfaite connaissance de son métier mais assez peu préoccupé par l’adhésion des auditeurs à son esthétique. Son existence est entourée d’un certain flou ; on ignore tout de lui avant qu’il devienne bachelier en musique à Cambridge en 1536 — on le suppose originaire de cette ville ou de sa région et né aux alentours de 1505. Lay clerk (chantre professionnel non ordonné) au King’s College l’année suivante, il quitta cet emploi au plus tard à l’automne 1539 pour se retrouver maître des choristes de la cathédrale d’Ely en 1543 (sans doute était-il déjà en poste depuis quelque temps avant cette date attestée). La carrière du musicien, fait docteur en son art en 1545, fut dès lors étroitement liée à celle de Richard Cox, archidiacre d’Ely en 1541 et chancelier de l’université d’Oxford en 1547, qui avait pu côtoyer Tye à Cambridge où il était entré en tant qu’étudiant en 1519. Introduit à la cour où son protecteur était tuteur du futur Édouard VI, il dédia à ce dernier sa version métrique des Actes des Apôtres ; même si les registres de la Chapelle royale n’en font pas mention, il semble bien que Tye ait été attaché à cette institution durant la majeure partie de la décennie 1550 puis qu’il soit rentré à Ely à la fin de cette période. Ordonné diacre puis prêtre en 1560, il rejoignit l’année suivante la riche paroisse de Doddington-cum-Marche, où il semble avoir impressionné plus pour ses dons musicaux que pour ses talents de prédicateur et où il mourut entre le 27 août 1571 et le 15 mars 1573, date à laquelle son successeur fut nommé.

Compositeur reconnu de musique sacrée dont la disparition de toute la production pour clavier nous empêche hélas d’appréhender les capacités dans leur globalité, Tye saisit néanmoins l’opportunité que lui offre la formation du consort, alors encore dans sa prime jeunesse, pour déployer une originalité qui confine parfois à l’excentricité. Des trente-et-une pièces majoritairement à cinq voix que nous conservons de lui, vingt-trois sont des In nomine, une élaboration polyphonique spécifiquement britannique fondée sur un court fragment du Benedictus, mettant en musique les mots « In nomine Domini », de la messe Gloria tibi Trinitas de John Taverner datant de la fin des années 1520, un genre dont la tradition se maintint durant au moins cent-cinquante ans, jusqu’à Purcell. Tye utilise ce matériau avec la plus grande liberté, en faisant se mouvoir à des tempos différents le cantus firmus et les autres parties, en les amenant à se percuter ou à s’entremêler, le tout bien sûr le plus abruptement possible pour surprendre l’interprète et l’auditeur. Avec une très insulaire ironie, il ajoute à ces compositions singulières des sous-titres facétieux et impératifs tels de rassurants « Beleve me » (Croyez-moi) ou « Follow me » (Suivez-moi) et d’impayables « Seldome sene » (Jamais vu) ou « Free from all » et « Howld fast » que je suis tenté de traduire respectivement par « En roue libre » et « Accrochez-vous. » Ses autres pièces faisant appel à des mélodies religieuses (les quatre Dum transisset Sabbatum, ainsi que Christi resurgens et O lux beata Trinitas) sont en comparaison nettement moins irrégulières et on peut supposer qu’elles ont pu jouer un rôle fonctionnel durant certains offices. Il faut signaler pour finir cette brève présentation – je renvoie le lecteur à la très complète et instructive notice signée par Laurence Dreyfus – l’extraordinaire Sit fast, une fantaisie sur ostinati en deux parties que son caractère imprévisible, quelquefois insaisissable et vaporeux, et ses répétitions hypnotiques auraient fait taxer à d’autres moments de l’histoire musicale de psychédélique.

Phantasm n’est pas le premier consort à graver l’intégralité de la musique composée par Tye pour cette formation, puisque Jordi Savall et Hespèrion XX avaient déjà tenté l’aventure en 1988 pour Astrée. Lorsque l’on compare cet enregistrement déjà ancien, au demeurant excellent et n’ayant pas pris une ride, avec le nouveau venu, ce qui frappe immédiatement est l’absence, dans ce dernier, des lenteurs affectant parfois son prédécesseur ; Laurence Dreyfus et ses amis privilégient en effet un ton plus direct et une fluidité plus allante sans pour autant presser excessivement le pas ou demeurer à la surface des œuvres. Le parfait contrôle de la pulsation et la tenue exemplaire de la polyphonie assurent à l’ensemble une fondation équilibrée et cohérente propre à lui permettre d’insuffler à la musique une dramatisation extrêmement subtile venant sans cesse titiller l’oreille et soutenir l’intérêt ; le programme, intelligemment organisé, peut ainsi s’écouter d’une seule traite – c’est d’ailleurs fortement recommandé – sans jamais rencontrer de baisse de tension, ce qui n’était pas toujours le cas de celui d’Hespèrion XX, d’une beauté parfois un rien trop hiératique. Il y a, dans l’approche de Phantasm, une recherche d’ampleur ainsi qu’un jeu très raffiné sur l’alternance entre proximité chaleureuse et distanciation cérébrale tout à fait séduisants qui non seulement rendent justice à l’inventivité d’aventure un peu folle de Tye mais offrent également un écho très convaincant de la personnalité à la fois défiante, un brin arrogante dans la conscience de son originalité tout en étant soucieuse de plaire qui semble avoir été la sienne. Superbement capté par Philip Hobbs – tous les consorts n’ont malheureusement pas la chance de travailler avec un ingénieur du son aussi précis –, ce disque de Phantasm est un nouveau joyau qui, à n’en pas douter, fera le bonheur de tous les amateurs de musique anglaise et pour viole de gambe.

Christopher Tye (c.1505-1573), Intégrale de la musique pour consort

Phantasm
Laurence Dreyfus, dessus de viole & direction

1 CD [durée totale : 67’20] Linn Records CKD 571. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. In nomine « Follow me »

2. Dum transisset Sabbatum III

3. O lux beata Trinitas

4. In nomine « Blameless »

12 Comments

  1. Claude Amstutz

    26 novembre 2017 at 10:41

    Cher Jean.Christophe, encore imprégné par les magnifiques CD que vous avez consacré à Dowland et Bach (j’y ajoute le vol. 5 des Symphonies de Haydn), voici qu’un autre trésor me ravit ce matin. Un compositeur qui m’est totalement inconnu! Mon disquaire (qui a très bon goût) sera enchanté. Merci pour cette belle chronique et bon dimanche à vous.

    • Cher Claude,
      Et il y a encore de très belles choses à venir, si vous saviez — je ne dis rien de plus pour tenter de ménager un peu de suspense. Ce disque consacré à Tye est une très belle réussite qui confirme Phantasm comme un consort en pleine maturité artistique et dont je vais donc continuer à suivre l’évolution avec la plus grande attention.
      Merci pour votre commentaire et belle soirée dominicale à vous.

  2. Michelle Didio

    26 novembre 2017 at 12:05

    Merci, cher Jean-Christophe, pour la présentation que vous faites de Tye, non sans humour. Je connais Hesperion ; je vais pouvoir aller plus loin avec ce disque. Belle journée aussi. Bien amicalement.

    • J’ai tenté d’y aller aussi d’un sourire puisque Tye me poussait dans cette voie, chère Michelle, et j’espère que la découverte de ce disque vous séduira autant que moi.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un agréable dimanche.
      Bien amicalement.

  3. Bonsoir cher Jean-Christophe
    Je suis retournée sur « tous les chagrins du monde », le plaisir est intact, et ce que je viens d’écouter est vraiment très beau. J’aime beaucoup cet instrument au son incomparable.

    Surprise de Taille.. euh non de Tye .. 🙂 (pardon je n’ai pas pu m’en empêcher) quoi qu’il en soit, découvrir ce musicien est une belle surprise.

    Le tableau est absolument magnifique.
    Merci donc bien sincèrement cher Jean-Christophe.
    Je te souhaite une très belle soirée.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Non mais tu n’as pas honte de me piquer mes jeux de mots tout pourris ? Plus sérieusement, je suis ravi que tu aies pris plaisir à ce nouveau disque de musique pour consort de violes, une spécialité très anglaise.
      Le tableau traduit exactement ce que je voulais faire passer — ces deux-ci n’ont pas l’air commode et Tye ne l’était sans doute pas beaucoup plus.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Imposant ce tableau.

    Un même regard… le maître et son chien…

    Je dois, je vais courir acheter ce CD…

    • Je suis ravi que vous ayez noté cette similitude entre les deux personnages, Chantal, et je pense que vous ne regretterez pas l’acquisition de ce disque si vous vous résolvez à la faire.
      Merci pour votre mot.

  5. Effectivement, interprétation très réussie… elle me donne envie de saisir ma viole, c’est un très bon signe 😉

    • Un Dowland magistral, un Tye qui ne l’est pas moins : Phantasm ressemble à un rêve 🙂 Bonne nouvelle, l’ensemble vient d’enregistrer un disque (pour 2018 ?) consacré à Matthew Locke; j’en salive d’avance.
      Merci pour votre mot réjouissant.

  6. Une nouvelle belle chronique et un tableau impressionnant, quelle intensité dans la posture et le regard!
    J’ai fait, tout comme vous, la comparaison entre les extraits de cet enregistrement et ceux interprétés par Savall. Pour moi, il n’y a pas photo, cette version de l’Ensemble Phantasm est plus intéressante et plus dans ce que je crois être la façon de jouer de l’époque. Je suis désolé de le dire, mais j’ai du mal à rester éveillé avec Hespèrion XX…
    Grand merci pour la découverte d’un ensemble que je ne connaissais pas avant votre chronique des Lachrimae de Dowland.
    Amicales pensées d’un Nordiste.

    • Comme vous pouvez l’imaginer, cher Jean-Marc, j’ai attentivement réécouté la version de Jordi Savall en préparant cette chronique et fait le même constat que vous : c’est très beau mais parfois un peu trop uniforme. La lecture de Phantasm évite cet écueil et semble se renouveler à chaque pièce, ce qui est une belle performance, n’est-il pas ?
      Ah, ce tableau ! Difficile à trouver, mais absolument magnifique et, selon moi, en phase avec ce que j’imagine de la personnalité et de la musique instrumentale de Tye : défiante mais fascinante.
      Bonne nouvelle, Phantasm vient d’enregistrer un Locke, sans doute à paraître en 2018. Voici qui promet.
      Merci pour votre mot et amicales pensées ligériennes.

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