Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

César l’affranchi. Franck par L’Armée des Romantiques

Édouard Manet (Paris, 1832 – 1883),
L’Évasion de Rochefort, c.1881
Huile sur toile, 80 x 73 cm, Paris, Musée d’Orsay

Par un singulier mouvement de balancier, il semblerait que César Franck, longtemps regardé avec quelque peu de dédain par la faute des sulpiciennes langueurs de sa production sacrée, soit en train de redevenir assez vigoureusement à la mode. Certes, me direz-vous, sa Sonate pour piano et violon, un des chevaux de bataille des violonistes, n’a jamais quitté le répertoire et si son Quintette est sans doute un peu moins fréquenté, il n’a rien non plus d’un chef-d’œuvre oublié ; rien que cette année, au moins quatre nouveaux enregistrements sont venus enrichir la discographie déjà pléthorique de la première, lectures « traditionnelles » signées Tedi Papavrami et Nelson Goerner (Alpha Classics) ou Gabriel et Dania Tchalok (Evidence Classics), mais surtout visions « renouvelées » sur instruments « d’époque » par Isabelle Faust et Alexandre Melnikov (Harmonia Mundi, chroniquée cet été) et par L’Armée des Romantiques dont la couverture de l’objet soigné qui la renferme s’orne avec un à-propos bienvenu d’un détail des Raboteurs de parquet de Gustave Caillebotte.

Pour nombre de compositeurs que leurs fonctions officielles contraignaient à un certain formalisme, qu’ils se nomment Saint-Saëns, Dubois ou Fauré, la musique de chambre représentait un champ privilégié d’expérimentation mais également – et surtout – d’expression personnelle. Titulaire de la tribune parisienne de Sainte-Clotilde en 1857, puis professeur d’orgue au Conservatoire en 1872, Franck ne fait pas exception à la règle et son catalogue chambriste, quoique peu étoffé, nous renvoie une image de lui à mille lieues de celle du Pater seraphicus. Les tempêtes qui se déchaînaient sous le masque de l’enseignant dévoué et de l’ami affable, le Quintette pour piano et cordes, composé en 1878-1879 et créé en janvier 1880 à la Société Nationale de Musique, en fait résonner le tumulte à nos oreilles. Fa mineur signe le vaste premier mouvement, déchiré, ballotté, abattu, révolté, oscillant sans cesse entre le murmure et le cri, la caresse et la gifle, forte, piano, comme une houle perpétuelle incapable de s’apaiser, avant que s’impose l’élégiaque la mineur du Lento central, noté con molto sentimento, dont le chant hésite tout d’abord, comme encore étourdi par les bourrasques qu’il vient d’essuyer, avant de s’affermir graduellement et de s’élever sur le fil ténu, tranchant, qui sépare douceur et douleur. Le Finale, Allegro non troppo con fuoco, semble au départ renouer avec l’atmosphère tendue de l’Allegro liminaire, mais le mode majeur contribue à stabiliser le discours et à le projeter vers un épilogue martelé (les derniers accords !) à défaut d’être libéré, ce qui n’empêche ni les cieux de s’assombrir, ni les vents coulis de siffler leurs menaces. Malgré l’utilisation de procédés d’écriture classiques (formes sonate et Lied) et une cohérence renforcée par la structure cyclique, Franck ne cesse de déborder émotionnellement de ce cadre contraint avec une véhémence qui questionne encore aujourd’hui. Expression de pulsions amoureuses contrecarrées par sa situation d’homme marié ? d’une révolte contre les pouvoirs de son époque ? On l’ignore et c’est peut-être une chance. En décembre 1880, Édouard Manet entreprit de représenter l’évasion, six années auparavant, de Henri Rochefort, révolté contre le régime impérial et condamné au bagne pour son rôle durant la Commune ; le peintre exécuta deux toiles, la plus grande conservée à Zurich, l’autre au Musée d’Orsay à Paris. Dans cette dernière, l’anecdote est complètement dépassée (les personnages sont à peine identifiables) au profit de l’évocation de l’immensité marine et de ses périls ; je pense que le Quintette de Franck fonctionne sur le même mode, en restant imprécis sur ses ressorts pour laisser toute la place à l’expression, en construisant un espace défini pour mieux donner le sentiment de le submerger de toutes parts. Saint-Saëns, dédicataire de la partition, Liszt et d’Indy ne s’y trompèrent pas et furent désarçonnés par son intensité tonitruante, provocante.
Si elle est également une œuvre où souffle la passion, la célèbre Sonate pour piano et violon en la majeur, un des modèles de la « Sonate de Vinteuil » chère à la mythologie proustienne, créée le 16 décembre 1886 par son dédicataire, le violoniste Eugène Ysaÿe, et la pianiste Léontine Bordes-Pène, ne possède pas le caractère extrême du Quintette. Construite de façon nettement cyclique, son Allegro ben moderato s’ouvre en avançant d’un pas tranquille, presque en flânant, avant que surgisse un Allegro jouant abruptement le contraste entre emportement contrôlé et recueillement attendri en un jaillissement romantique que va confirmer le très original Recitativo-Fantasia noté une nouvelle fois Ben moderato qui le suit ; y a-t-il, dans ce mouvement aussi frémissant que rêveur dans lequel le violon se comporte indubitablement comme une voix un souvenir ou une envie d’opéra ? Ou est-ce, comme peut le laisser penser son caractère d’improvisation libre et son ton de confidence intime, le dialogue tout intérieur d’un homme en proie au tourbillon de souvenirs tour à tour délicieux et amers ? Après cette page à la fois impalpable et captivante, l’arrivée en douceur de l’Allegro poco mosso final est comme un rai de douce lumière dont l’éclat va aller grandissant, une aube parfois légèrement incertaine mais qui finit par s’imposer dans toute sa radieuse clarté.

J’ai eu la chance, à la fin de l’été 2014, d’assister à la création de ce programme lors du festival de l’Académie Bach d’Arques-la-Bataille et en avais été durablement marqué. Je me demandais ce qu’il resterait de l’intensité du concert une fois posé le filtre des micros et du studio. Fort heureusement, et ceci me donne l’opportunité de saluer la prise de son très équilibrée et d’une grande présence de Franck Jaffrès, la flamme ne s’est pas éteinte et le disque restitue fidèlement le souffle de la passion qui avait alors chamboulé les auditeurs. Disons le clairement, cet enregistrement d’une intensité souvent électrisante se distingue entre autres mais avec une force qui fait défaut à nombre de réalisations d’aujourd’hui par sa prise de risque permanente, par son urgence, par cette façon qu’il a d’empoigner l’auditeur pour ne plus le lâcher ensuite. Non content de jouer sur des instruments anciens, L’Armée des Romantiques a visiblement étudié les pratiques instrumentales de la fin du XIXe siècle, et il y a fort à parier que la réduction du vibrato et l’usage du glissando provoqueront quelques réactions de rejet indignées, comme les cantates de Bach par Harnoncourt et Leonhardt – car si la démarche présidant à ce Franck doit être rapprochée d’un précédent, c’est bien celui-ci qui s’impose à l’esprit – suscitèrent en leur temps moqueries et hululements. Le jeu riche en nuances, avec parfois des frôlements qui confinent au silence mais aussi de brusques flambées incendiaires, du violoniste Girolamo Bottiglieri est à la fois très libre, rhapsodique dans la Sonate, et parfaitement maîtrisée, tandis que l’approche mâle et directe du pianiste Rémy Cardinale sait s’attendrir et s’iriser jusqu’à l’impalpable ; avec l’énergie de ces deux musiciens qui tantôt se séduisent, tantôt s’affrontent, le salon n’a pas pas le temps de sentir le renfermé et leurs trois camarades (Raya Raytcheva au second violon, Caroline Cohen-Adad à l’alto et Emmanuel Balssa au violoncelle) leur emboîtent le pas avec le même engagement viscéral mais aussi le même souci de l’articulation et de la couleur. Fervente et à fleur de peau, raffinée tout en possédant un impact presque physique, cette interprétation à la fois minutieusement réfléchie et crânement osée du Quintette et de la Sonate pour piano et violon de César Franck prend des allures de manifeste ; elle impose d’emblée L’Armée des Romantiques comme un ensemble ayant autant de choses à nous faire ressentir que comprendre sur le répertoire du XIXe siècle. Puissent ses réalisations à venir être, tout autant que celle-ci, à la fois coup de poing et coup de cœur.

César Franck (1822-1890), Quintette pour piano, deux violons, alto et violoncelle en fa mineur, Sonate pour piano et violon en la majeur*

*Girolamo Bottiglieri, violon
* Rémy Cardinale, piano Érard 1895
L’Armée des Romantiques

1 CD [durée totale : 67’51] L’Autre Monde LAM3. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible exclusivement en suivant ce lien.

Extrait choisi :

Quintette : [I] Molto moderato quasi lentoAllegro

10 Comments

  1. Cher Jean-Christophe, je trouve très réussi, le rapprochement de la peinture de Manet et de ce disque que j’ai hâte d’écouter dans sa totalité. Merci pour cette chronique dominicale que je trouve très appropriée à l’humeur du jour. Elle va être un excellent support pour apprécier toutes les nuances, que vous saisissez si bien, de cette pièce musicale que je ne connaissais que superficiellement. Bon dimanche à vous aussi. Bien amicalement.

    • Comme vous le savez, chère Michelle, la correspondance entre musique et peinture est au cœur de ma démarche que j’essaie de rendre aussi peu semblable que possible à celle purement décorative qui sévit sur les réseaux sociaux; je suis évidemment ravi que vous ne trouviez pas trop bancal la rapprochement que j’ai opéré entre Franck et Manet, et s’il vous a donné l’envie de vous replonger dans la musique du premier, c’est une belle récompense pour mon travail.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un beau dimanche.
      Bien amicalement à vous.

  2. Bonjour cher Jean-Christophe

    Ce très beau tableau me fait penser à certaines paroles de la chanson « refuge » de Steven Wilson et il convient parfaitement à la musique.

    Et puis cette pochette avec un détail des Raboteurs de Parquet, je sais combien tu affectionnes Gustave Caillebotte. Je me suis rappelée que tu lui avais consacré une chronique , j’ai retrouvé, et j’ai pu de nouveau admirer les peintures qui illustraient ta chronique.

    Merci pour avoir comblé quelques lacunes et merci pour ce très long extrait qui est une petite merveille. J’aime beaucoup !!

    je te souhaite un bel après-midi dominical.
    Je t’embrasse bien fort .

    • Bonsoir chère Tiffen,
      C’est marrant que tu établisses un lien entre Édouard Manet et « Refuge » de Steven Wilson, je t’avoue que je n’y aurais pas songé. Ta mémoire ne t’a pas trompée et je suis effectivement très grand amateur de Gustave Caillebotte pour lequel j’ai fait le voyage de Giverny un beau jour d’avril.
      Je suis ravi que chronique et extrait t’aient plu – loué soit l’éditeur pour ce dernier – et je te remercie pour ton mot.
      Belle soirée à toi que j’embrasse bien fort.

  3. Après l’heur d’été, César revient pour le bon heur d’hiver … juste à point. Et je salue au passage l’idée de n’offrir qu’un extrait, mais quelle joie d’écouter seize minutes sans interruption. Merci

    • César a franchi la saison et il paraît que ce brave Camille devint rubicond lorsqu’il réalisa que César l’avait franchi avec son Quintette — enfin, nous n’allons pas en faire une salade.
      J’ai eu de la chance pour l’extrait, l’éditeur m’a autorisé à utiliser ce mouvement-ci et j’espère qu’en retour il fera quelques ventes grâce à cette chronique, ce ne serait que justice.
      Grand merci pour ton commentaire, bien chère Marie.

  4. lenormand rémi et monique

    11 décembre 2017 at 21:43

    Cher Jean-Christophe,

    Que vous puissiez reconnaître les grands mérites d’un tel enregistrement nous ravit pleinement. Depuis que Rémy Cardinale joue à Arques-la-Bataille, nous allons l’écouter à chaque fois. Quel bonheur que de l’entendre et partager la musique avec lui ; un musicien racé, sensible, intelligent et tellement simple.
    Dans cet enregistrement, Rémy Cardinale joue un piano Erard 1895 parfaitement adapté à la musique de César Franck, c’est tellement mieux.
    On finit par en avoir par dessus la tête d’entendre Debussy, Franck, Ravel, Fauré joués sur de très brillants mais impersonnels et insipides Steinway ou Yamaha. Des instruments prévus pour des salles de deux ou trois milles places, il faut rentabiliser, mais où est la musique là dedans ? Avec R. Cardinale et son Erard, César Franck devient présent et sensible. Bien évidemment, il y a d’autres interprétations sur instruments « modernes « très remarquables. Mais aucun ne peut égaler celui que vous avez critiqué. Avec R. cardinale et ses acolytes tous aussi exceptionnels que lui – Girolamo Bottiglieri premier violon Raya Raytcheva au second violon, Caroline Cohen-Adad à l’alto et Emmanuel Balssa au violoncelle – il y a tout simplement la vie et c’est primordial. Ce CD est exceptionnel, non un de plus mais un album à posséder en priorité, jamais la réécoute ne s’en trouvera altérée. De plus les illustrations, photographies et textes de présentation sont de premier ordre : le raffinement dans la simplicité.
    Dans un autre domaine nous avouons avoir quelque difficulté avec le piano de Frédéric Chopin et pensons même que le langage de ce musicien nous fait obstacle. Pourquoi ? Nous n’en savons en réalité rien et cela fait longtemps que cela dure. Cependant nous restons convaincus que d’entendre les préludes et les études du génial musicien polonais sur des instruments modernes trop puissants nous est défavorable à titre personnel. Nous attends avec impatience d’entendre Rémy Cardinale jouer Chopin à Rouen en Juin prochain…
    Merci encore pour vos chroniques toujours aussi enrichissantes. Le tableau de Manet « l’évasion de Rochefort » – très bien choisi – nous a particulièrement touchés. Nous ne le connaissions pas alors que l’ancienne gare d’Orsay nous est très familière. Nous « consommons « la culture sans doute un peu trop en zappant parfois, hélas.
    Enfin, il faut aussi rendre hommage à de petits festivals comme celui d’Arques et à de petits éditeurs – « L’autre monde » par exemple – pour leur travail absolument remarquable autant que fructueux dans nos petites campagnes qui ne demandent qu’à écouter de la musique à condition que l’on veuille bien leur en proposer. Jean-Paul Combet et son admirable association de l’Académie Bach réalisent un travail exceptionnel. On ne peut hélas en dire autant à Rouen par exemple – et aussi à Paris sans doute dans certains établissements lyriques très dispendieux. Pour parler de Rouen, nous avons très nettement le sentiment que les élus locaux (département ville région) naviguent complètement à vue, c’est vraiment l’impression que nous avons au vu de leur politique culturelle actuelle. « Ils « ont un théâtre des arts, une magnifique chapelle Corneille destinés à la musique, l’opéra et la danse ; manifestement ces établissements ne possèdent pas de véritable chef de vaisseau tout du moins au niveau politique : consternant…

    Amitiés de nous deux.

    Rémi et Monique Lenormand.

    • Chers Monique et Rémi,
      Que voici un beau et réconfortant commentaire, soyez en tous les deux sincèrement remerciés.
      Je vais être bien en peine d’y ajouter quoi que ce soit tant il est complet. Juste une toute petite chose à propos de Chopin, dont l’intégralité de la musique a eu la chance d’être enregistrée sur pianos anciens par l’Institut Frédéric Chopin de Varsovie; tout n’est pas absolument réussi, mais certains des disques valent vraiment le détour.
      Quant à l’Académie Bach d’Arques-la-Bataille, vous savez déjà tout le bien que j’en pense et j’espère qu’un jour mes pas (et les rails) me reconduiront en Normandie pour y vivre la musique comme nous l’entendons vous et moi dans les si beaux lieux choisis par un festival que je trouve admirable de poursuivre son travail d’excellence malgré toutes les contraintes de budget avec lesquelles il doit composer.
      Encore un grand merci pour vos mots et bien amicales pensées.
      Jean-Christophe

  5. mireille batut d'haussy

    14 décembre 2017 at 12:47

    Votre chronique est amplement suggestive, et pas seulement à travers ses associations percutantes.
    J’avoue, cependant, avoir beaucoup « de mal » avec le son de Girolamo Bottiglieri, quelque soit le répertoire et les formations.
    Mais le Quintette reste une merveille, tant sur le plan émotionnel que technique.
    Et je suis heureuse, qu’à votre manière, vous vous soyez fait l’écho de ce qu’il contiendra toujours de corrosif et de tumultueux, surtout lorsqu’il atteint à cette tragique douceur « hors contexte ».
    Chaque nouvelle écoute est une épreuve, quant il s’agit de remettre à vif.
    Merci, très fort. M.

    • Je pense qu’il est difficile de demeurer de marbre face à cette interprétation qui soit bouleverse, soit hérisse sans d’ailleurs que ces deux pôles s’excluent obligatoirement. Vous savez ma quête d’un son aussi proche que possible de l’origine, Mireille, je ne pouvais qu’être happé et je me demande, hormis sans doute Hélène Schmitt avec laquelle la rencontre s’est déjà produite, qui serait en mesure de tenir tête à cet « ogre » du clavier qu’est Rémy Cardinale.
      Je vous remercie bien sincèrement de vous être arrêtée sur cette chronique en tempête.

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