Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Meliora silentio. Froberger par Julien Wolfs

Salvator Rosa (Naples, 1615 – Rome, 1673),
La Philosophie, c.1645
Huile sur toile, 116,3 x 94 cm, Londres, National Gallery

Parmi les figures du XVIIe siècle musical, peu sont aussi insaisissables que celle de Johann Jacob Froberger dont la vaste production presque exclusivement dédiée aux claviers (clavecin et orgue), en ne demeurant pas, contrairement à la volonté qu’il exprimait l’année de sa mort, musica reservata, exerça une profonde influence sur Buxtehude, Louis Couperin, Bach père et fils (à tout le moins Emanuel, dont il partage le goût pour les foucades harmoniques) et même, de façon plus diffuse et principalement dans le cadre de l’étude, sur Mozart et Beethoven.

Né à Stuttgart en 1616 au sein d’une famille musicienne, Froberger fut très tôt, grâce à son père Basilius, qui était employé au sein de de la chapelle ducale de Wurtemberg dont il devint Kapellmeister cinq ans après sa naissance, en contact avec les différents styles européens apportés par les nombreux étrangers fréquentant cette cour très cosmopolite. Est-ce ce brassage qui aiguillonna sa jeune curiosité et lui donna l’envie d’aller y voir par lui-même ? Toujours est-il que le voyage était appelé à constituer un élément essentiel de sa destinée. Ce fut d’abord Vienne où il arriva autour de sa dix-huitième année pour des raisons mal déterminées et qui allait demeurer son principal port d’attache ; au service de Ferdinand III, documenté en qualité d’organiste de la chapelle impériale en 1637, il se vit alors accordé d’entreprendre le voyage d’Italie ; il demeura à Rome jusqu’en 1641, s’y mettant à l’école de Girolamo Frescobaldi. De retour à son poste dans la capitale autrichienne qu’il tint jusqu’en octobre 1645, il ne tarda pas à reprendre le chemin vers la Péninsule, vraisemblablement avec quelque mission diplomatique officieuse dans ses malles ; il s’y nourrit cette fois-ci des connaissances encyclopédiques du savant Athanasius Kircher, en particulier en matière de techniques complexes de composition. Cet apprentissage approfondi lui permit de publier ses premiers recueils et de les présenter à l’empereur en 1649. Ce dernier devint veuf cette même année, un événement qui incita Froberger à reprendre la route en musicien et en diplomate (d’aucuns ont prétendu en espion). Durant trois ans, il allait séjourner dans différentes cités européennes, à Dresde, où il se lia d’amitié avec Matthias Weckmann, qui nous a préservé la Méditation faite sur ma mort future, et côtoya sans doute Schütz, à Cologne, Bruxelles, Anvers, Paris, où il assista à la mort accidentelle du luthiste Blanrocher à la mémoire duquel il éleva un superbe Tombeau, à Londres où il arriva après avoir été détroussé par des pirates, avant de rejoindre la cour à Ratisbonne au printemps 1653. Ferdinand III mourut le 2 avril 1657 et son successeur était loin de considérer Froberger du même œil bienveillant ; en disgrâce, le musicien trouva refuge au château d’Héricourt, près de Montbéliard, auprès de la duchesse Sybilla de Wurtemberg qu’il connaissait depuis fort longtemps et dont il devint le maître de musique. Il y mourut le 6 ou le 7 mai 1667 et fut enterré à Bavilliers. L’église où il fut enseveli et la demeure où il vécut ses dernières années ont toutes deux disparu.
La production de Froberger porte naturellement la trace de tous les styles auxquels il a été conduit à se frotter de façon directe ; il opère donc une synthèse entre manières italienne héritée de Frescobaldi, avec son contrepoint à la fois virtuose et sévère et ses contrastes rythmiques appuyés, et française, apprise auprès des luthistes auxquels il emprunte le « style brisé » et les mouvements de danse, en y ajoutant cette intériorisation de l’expression typique des compositeurs germaniques (la Méditation sur ma mort future en offre un saisissant exemple). L’originalité la plus saillante de sa production est à chercher dans ses suites, un genre dont il est sinon l’inventeur, du moins un des pionniers, et dans ses pièces descriptives qui peuvent parfois se lire comme un véritable journal intime musical. Froberger y laisse libre cours à son inventivité pour décrire au plus près une situation (la chute dans l’escalier fatale à Blanrocher, par exemple) ou les sentiments qu’elle provoque, l’imminence du danger mais également l’agitation quelque peu rocambolesque dans l’Allemande faite en passant le Rhin dont on conserve l’intégralité du programme avec des numéros renvoyant aux situations évoquées par les différentes sections musicales, ou la peine infinie qui le saisit à la mort de Ferdinand III, l’impérial patron dont il avait su, dans tous les sens du terme, gagner l’oreille et auquel il dédie la plus poignante de ses Lamentations. Avec ses accents personnels et sa vive sensibilité tantôt endigués dans une forme respectueuse des canons classiques, tantôt laissés galopant la bride sur le col, et ce parfois au sein d’une même pièce, l’œuvre de Froberger tend un miroir fascinant aux toiles de son exact contemporain, Salvator Rosa, également poète et musicien à ses heures. Les deux hommes se sont-ils croisés à Rome où ils séjournèrent concomitamment ? On imagine qu’ils eurent alors beaucoup plus à échanger que des silences.

Choisir Froberger pour un premier disque en soliste est courageux car rendre justice à ce compositeur implique d’avoir suffisamment d’empire sur soi-même pour équilibrer les forces contraires qui traversent sa musique. Julien Wolfs, continuiste de l’ensemble Les Timbres, a été bien inspiré de le faire et nous livre, sur une magnifique copie du Ruckers d’Unterlinden captée de façon à la fois opulente et précise par Grégory Beaufays, un récital de très haute tenue. Doté d’une technique assurée qui le fait se jouer des nombreuses chausse-trapes des partitions, capable de puissantes avancées comme de nuances murmurées, ne craignant ni les emballements, ni les suspensions, le claveciniste, avec une remarquable humilité qui lui permet de ne jamais faire écran entre les œuvres et l’auditeur, livre une lecture qui s’impose par son sens de la ligne, par sa cohérence, ainsi que par une sensibilité et une intelligence musicales assez impressionnantes qui lui permettent de capturer toute la singularité d’un musicien à la fois effusif et énigmatique. Il y a du feu dans ce Froberger-ci qui, contrairement à d’autres, a l’heureuse idée de laisser de côté aussi bien la sécheresse que l’histrionisme, une ardeur soigneusement entretenue, contenue sans jamais être attiédie, qui libère au moment opportun flammèches et flamboiements en vous laissant émerveillé. Réussissant le pari d’être à la fois cérébral et sensuel, intimiste et théâtral, et toujours généreux, ce récital haut en couleurs et en saveurs dont la tension ne se relâche jamais s’écoute et se réécoute sans aucune lassitude ; il constitue, à mon avis, un des meilleurs enregistrements récents consacrés à Froberger et mérite qu’il lui soit fait un accueil à la mesure de ses qualités. Quand tant de projets babillent sans avoir grand chose à dire et seraient bien avisés de rester cois, Julien Wolfs, lui, a eu raison de ne pas demeurer silencieux.

Johann Jacob Froberger (1616-1667), Méditation, œuvres pour clavecin

Julien Wolfs, clavecin Jean-Luc Wolfs-Dachy, Lathuy, 2009, d’après Ioannes Ruckers, Anvers, 1624 (Colmar, Musée Unterlinden)

1 CD [durée totale : 74’38] Flora 4016. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Allemande faite en passant le Rhin dans une barque en grand péril

2. Toccata X

3. Capriccio X

14 Comments

  1. Cher Jean-Christophe, ce CD sera le 3e Froberger à entrer dans ma collection, après Blandine Verlet chez Astrée et le Duo Coloquintes chez Petit Festival. Très heureux – comme toujours! – d’en apprendre davantage sur ce compositeur et son temps à travers votre magnifique chronique. Ravi aussi de découvrir Julien Wolfs, qui, contrairement à de nombreux interprètes actuels, n’escamote pas les partitions par un jeu trop rapide et bouillonnant… Bdeau dimanche à vous et merci.

    • Cher Claude,
      Je connais les deux disques consacrés à Froberger que vous possédez et je pense que celui de Julien Wolfs ne jurera pas à leurs côtés ; je crois au contraire qu’ils s’éclaireront mutuellement pour le plaisir de vos oreilles et de votre esprit. Je suis ravi que cette chronique vous ait permis de découvrir un jeune interprète dont je ne doute pas qu’il nous réserve encore de bien belles surprises.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une bonne fin de dimanche.

  2. Cher Monsieur Pucek,

    Brillante synthèse sur la personnalité attachante de Froberger, et sur le disque de Julien Wolfs, acheté un peu au hasard il y a une quinzaine de jours, parce que je n’ai jusqu’ici pas su trouver mon bonheur dans la discographie existante : Leonhardt austère jusqu’à l’aridité, Rousset ayant fait le choix d’un tempérament certes historique mais bien « vert » pour mes oreilles, Sergio Vartolo (chez Naxos) honnête mais sans magie… Jusqu’à ce disque de Julien Wolfs, dont vous soulignez parfaitement la valeur artistique, mais qui offre de surcroît une beauté de son exceptionnelle, avec un clavecin délicieusement fruité, sans dureté, et une prise de son qui lui rend parfaitement justice.
    Par ailleurs, je me permets de conseiller aux amateurs de Froberger un intéressant ouvrage collectif « Froberger, musicien européen » (Klincksieck, 1998) qui éclaire utilement certaines zones d’ombres de sa biographie.
    Cordialement,
    Gilles

    • Cher Gilles,
      Vous avez eu la main heureuse en la posant sur le disque de Julien Wolfs qui est également arrivé jusqu’à moi par des voies quelque peu détournées. Je crois, tout comme vous, que ce récital est l’un des rares à concilier à ce point soucis de la vraisemblance historique et de la séduction sonore et il me semble que nous devons, tout autant qu’à l’interprète, être reconnaissants au facteur du clavecin qui a produit un superbe instrument et au preneur de son qui a su en restituer toute la saveur et le caractère.
      Julien Wolfs tiendra naturellement le continuo dans le prochain disque des Timbres, un Couperin à paraître au printemps prochain (il va également enregistrer avec le Ricercar Consort), mais je vous avoue avoir d’ores et déjà hâte de le retrouver en soliste après cette première réussite.
      Je vous remercie pour votre indication bibliographique et pour votre commentaire.
      Bien cordialement,
      Jean-Christophe

  3. Et bien mon cher Jean-Christophe, je ne connaissais ni le peintre, ni le musicien.
    Mais grâce à ta chronique, je découvre et j’aime . Tu sais que j’ai une attirance particulière pour ce bel instument qu’est le clavecin., alors cette musique ne peut que me réjouir.

    Et « aut tace aut loquere meliora silentio » (« Tais-toi, à moins que ce tu as à dire vaille mieux que le silence ») me plait beaucoup !!

    Je te remercie donc pour ce beau moment passé en si bonne compagnie.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Si tu connaissais déjà tout, ma chère Tiffen, à quoi donc mes chroniques serviraient-elles ? Je sais que tu apprécies le clavecin et j’ai encore deux ou trois petites choses en réserve dans ce domaine pour encourager ton penchant.
      Toute cette chronique est construite autour du silence, mon élément naturel, et ce tableau que j’aime beaucoup, comme la majorité de la production de Rosa, était assez idéal pour y faire écho — et il y a également beaucoup de « blancs » dans le parcours de Froberger dont une bonne partie nous échappe.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  4. lenormand rémi et monique

    17 décembre 2017 at 18:13

    Bonsoir Jean-Christophe,
    Apparemment les Steinway et Yamaha n’ont pas encore attaqué le répertoire de Froberger… Quel Bonheur!!
    Les jeunes et brillants musiciens tel Julien Wolfs sont très nombreux pour notre plus grande joie, c’est une chance mais malheureusement le public demeure toujours assez restreint dans ce répertoire comme dans les autres. Que fait véritablement l’Éducation nationale pour enseigner sérieusement la musique et porter la passion de cet art vers un plus large public: à peu-près rien à notre sens. Tout est affaire d’éducation.

    Amitiés.

    Rémi et Monique.

    • Chers Monique et Rémi,
      Ne parlez pas de malheur ! Il serait en effet assez complètement désolant que des pianos modernes s’emparent de ce répertoire où ils n’ont rien à faire. Ceci dit, je pense que nous pouvons être tranquilles et si l’on peut déplorer que le public ne suive pas aussi nombreux que nous pourrions le souhaiter, il existe une nouvelle génération de clavecinistes talentueux pour nous enchanter. Julien Wolfs est de ceux-ci, avec une conviction et une discrétion qui l’honorent.
      Gardons espoir et tentons, chacun à notre niveau, d’être des passeurs.
      Soyez remerciés pour votre mot.
      Amitiés,
      Jean-Christophe

  5. Comme je ne ferai jamais partie des privilégiés pouvant écouter LE Ruckers à Colmar, je me contenterai de l’émotion ressentie à sa vue et du disque Méditation, inspirant au demeurant. Comme je n’ai rien à dire, je le fais savoir …

    • Puisque méditation rime avec consolation, bien chère Marie, sache que si je l’ai plusieurs fois caressé des yeux, je n’ai jamais eu la chance de l’entendre « en vrai » moi non plus, ce fabuleux clavecin (au disque, oui, en revanche).
      Merci pour ton commentaire qui n’est pas si muet que tu veux bien le dire — le plus important n’est-il pas d’être là ?

  6. Jean-Marc Depasse

    21 décembre 2017 at 06:27

    Cher Jean-Christophe,
    Je suis content d’en apprendre un peu plus sur la vie de Froberger, dont on parle peu dans les milieux « autorisés ». Merci pour ce beau résumé biographique.
    Je suis également heureux de découvrir ce disque dont les extraits me font entrevoir la possibilité d’enlever l’étiquette « musique trop alambiquée » que j’avais mise sur ce compositeur. C’est l’impression qui ressortait jusqu’à présent à l’écoute de l’intégrale de sa musique pour claviers par Richard Egarr, principalement en ce qui concerne les œuvres pour clavecin, l’orgue me parlant toujours un peu plus.
    En réécoutant un de ses disques, je me rends compte que ce qui brouille le plus l’écoute est l’alternance orgue/clavecin, avec ce deuxième sonnant nettement moins fort et m’obligeant à corriger le volume à plusieurs reprises durant l’écoute. Ca n’aide pas vraiment à apprécier un disque…
    Je n’ai pas retenté l’expérience avec Christophe Rousset, les critiques de l’époque n’ayant pas apprécié cet enregistrement, et je suis passé à côté de celui de Blandine Verlet, hélas. Mais je vais me rattraper, comme vous vous en doutez.
    Un grand merci pour m’avoir remis le pied à l’étrier.
    Amicales pensées,
    Jean-Marc

    • Cher Jean-Marc,
      Froberger n’est effectivement pas un musicien qui fait courir les foules et, à quelques rares exceptions près, on ne peut pas dire qu’il ait été beaucoup célébré en 2016 et 2017 qui étaient pourtant des années anniversaire.
      Je n’aurais certes pas choisi Richard Egarr comme guide dans ce répertoire, pas plus d’ailleurs que Bob Van Asperen qui a enregistré une intégrale pour Aeolus; à mes oreilles, tous deux tirent trop cette musique vers l’abstraction et la rendent souvent anguleuse et peu aimable. Blandine Verlet a consacré trois récitals à celui qu’elle définit très justement comme intranquille; je vous recommande surtout les deux premiers (1976 et 1989) pour Astrée; en revanche, autant il est un claveciniste que j’apprécie ailleurs, autant Christophe Rousset m’a toujours semblé assez étranger à l’univers de Froberger.
      Le disque de Julien Wolfs me semble assez idéal pour y prendre pied et apprendre à l’apprécier; j’espère avoir donné l’envie à ceux qui auront lu cette chronique d’aller y voir de plus près. Vous me direz, s’il vous plaît, ce que vous en avez pensé si vous vous y êtes aventuré.
      Je vous remercie pour votre mot et vous adresse d’amicales pensées d’après Noël.
      Jean-Christophe

  7. Elisabeth Bellégo

    23 décembre 2017 at 09:55

    Cher Jean-Christophe,
    Merci pour cette découverte d’un interprète exceptionnel, le meilleur Froberger que je n’ai jamais entendu .

    • Chère Élisabeth,
      Je suis absolument d’accord avec vous quant aux qualités de Julien Wolfs; avouez qu’il aurait été dommage de passer à côté d’un interprète aussi bien doué.
      Merci pour votre mot.

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