Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Piquants pastels. Claude Balbastre par Christophe Rousset

Maurice Quentin Delatour (dit de La Tour ; Saint-Quentin, 1704-1788),
Mademoiselle Fel, 1757
Pastel sur papier, 80 x 63,8 cm, collection particulière

 

Parmi les choses dont on peut être reconnaissant à Christophe Rousset, le fait de ne jamais s’être laissé griser par son métier de chef d’orchestre au point d’en oublier « son » instrument, le clavecin, n’est pas la moindre. Cet attachement nous vaut régulièrement des enregistrements qui explorent soit des piliers du répertoire – je pense à ses récents et toujours intéressants disques Bach (aura-t-il un jour l’excellente idée de remettre les Goldberg sur le métier ?) –, soit la musique française, principalement du XVIIIe siècle. Après un très remarqué détour par Duphly en 2012, il était somme toute assez logique que son chemin le conduise à Balbastre, en attendant peut-être un jour de s’arrêter à Armand-Louis Couperin.

Avant toute chose, une précision qui pourra paraître inutile à certains, mais qui m’importe : pas plus que Chardin ne se prénommait Jean-Baptiste-Siméon, notre compositeur, contrairement à ce que mentionnent pochette et texte de présentation du disque, n’avait pour prénom Claude-Bénigne ; la vérification effectuée dans les registres paroissiaux de Saint-Michel de Dijon montre que son acte de baptême indique simplement « Claude, fils de Bénigne Balbastre, organiste, et de Marie Millot, son épouse, né le 8 décembre 1724. » Une famille musicienne, donc, qui confia l’éducation du jeune garçon à un autre Claude, Rameau, frère de Jean-Philippe, ce dernier facilitant grandement l’intégration du jeune homme dans la meilleure société parisienne lorsqu’il vint s’installer dans la capitale en 1750. Il s’y fit rapidement une place grâce à ses solides talents d’organiste, si remarquables que l’archevêque de Paris dut, en 1762, lui interdire de jouer ses Noëls qui attiraient en masse des auditeurs oubliant d’adopter le comportement qui sied à l’église, qu’il exerça au Concert Spirituel, puis aux tribunes de Saint-Roch (1756) et de Notre-Dame (1760). Ses capacités finirent par lui ouvrir les portes de la cour ; on le retrouve ainsi au service de Monsieur pour l’orgue et de Marie-Antoinette pour le clavecin. La Révolution, si elle lui laissa la vie sauve, précarisa nettement sa situation et il mourut désargenté et oublié rue d’Argenteuil, le 9 mai 1799.
Dans son introduction à l’enregistrement, Christophe Rousset, parfois peu tendre, non sans quelque raison, envers la minceur de l’inspiration de Balbastre, montre bien à quel point son Premier Livre de pièces de clavecin (il n’y en aura pas d’autre), tout en s’appuyant sur la tradition représentée par François Couperin (perceptible, par exemple, dans La Castelmore), révèle sa sensibilité au langage de Rameau, parfois presque jusqu’à la ressemblance dans La Lamarck qui vient picorer dans l’enclos de certaine Poule mais également dans le traitement orchestral de l’instrument, et, plus largement, à celui de la musique italienne, avec sa virtuosité (La Bellaud) et le charme galant de ses airs (La Genty, La Monmartel ou La Brunoy) ; on sait par ailleurs que Balbastre connaissait les sonates de Domenico Scarlatti dont il copia certaines : des pièces comme La Lugéac ou La Laporte attestent de l’impact qu’eurent sur lui les inventions du maître de musique de Maria Barbara de Portugal. Christophe Rousset évoque à raison François Boucher pour caractériser le style somme toute assez Pompadour du Balbastre de la fin des années 1750 ; la galerie de portraits tendres ou piquants constituée par son unique recueil destiné au clavecin, par son mélange de séduction immédiate et le soin apporté à la caractérisation lorsqu’il s’agit d’aller au-delà de l’effet – ce qui n’est pas toujours le cas –, me fait néanmoins surtout songer à l’art du plus célèbre pastelliste français de ce milieu du XVIIIe siècle, Maurice Quentin Delatour, qui était au faîte de sa carrière lorsque Balbastre s’installa à Paris et, comme lui, connut une fin de vie obscure.

Le patron des Talens Lyriques est, comme on pouvait s’en douter, parfaitement à l’aise dans ces œuvres qui demandent une théâtralité savamment dosée pour ne tomber ni dans les grâces fanées d’Ancien Régime, ni dans la creuse effervescence mondaine. Avec une roborative vigueur et une subtilité sans préciosité, son approche pleine de brio, nourrie de son expérience de l’opéra et de sa connaissance intime du répertoire des clavecinistes français, donne à chaque phrase sa juste inflexion, à chaque ornement son exacte densité, soulignant sans surcharge chaque nuance du discours et ménageant toute leur place au chant et à l’expression. Rien n’est jamais trop poudré ou trop cursif dans cette interprétation où l’on sent d’où vient la musique, le présent dans lequel elle s’ancre et les perspectives qu’elle ouvre parfois dans ses meilleurs moments. La Sonate pour clavecin avec accompagnement de violon sur laquelle se referme le programme est un complément de choix où l’archet racé et à la souple assurance de Gilone Gaubert-Jacques forme un duo parfait avec le pétillement des sautereaux. J’invite les amoureux de Balbastre et de clavecin français à ne pas manquer ce disque généreux, brillant et raffiné dont un des moindres attraits n’est pas le superbe Goujon-Swanen expertement touché par Christophe Rousset et artistement capté par Ken Yoshida.

Claude Balbastre (1724-1799), Premier Livre de pièces de clavecin, Pièce de clavecin en sonate avec accompagnement de violon, Sonate Ière*

*Gilone Gaubert-Jacques, violon
Christophe Rousset, clavecin Jean-Claude Goujon/Jacques Joachim Swanen, Paris, avant 1749 (collection du Musée de la musique)

1 CD [durée : 76’25] Aparté AP 163. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. La Boullongne, fièrement et marqué

2. La Berryer ou La Lamoignon, Rondeau, gracieusement

3. Pièce de clavecin en sonate : [III] Allegro

16 Comments

  1. Voilà de « piquants pastels » qui, s’ils ne sont sans doute guère inventifs, toutefois séduisent en effet immédiatement l’oreille.
    Heureux dimanche, ami J.-Ch. Je t’embrasse.

    • Il faut, je crois, accueillir la musique de Balbastre pour ce qu’elle est sans lui demander plus qu’elle ne peut offrir. C’est, à mon sens, ce qu’a fort bien compris Christophe Rousset qui la laisse parler en sa langue sans jamais chercher à lui en imposer une autre, et il me semble que c’est pour cette raison que son interprétation séduit.
      Merci pour ton mot et belle soirée, ami Cyrille.
      Je t’embrasse.

  2. Bonjour Jean-Christophe,
    Merci pour cette belle découverte et votre rappel du formidable enregistrement Duphly du même interpretre.
    Bon Dimanche, chez moi en Hte Garonne le soleil est resplendissant.
    Amicalement
    Pascal

    • Bonsoir Pascal,
      Il me semble que Christophe Rousset est aujourd’hui un des meilleurs ambassadeurs de la musique baroque française et j’espère qu’il poursuivra encore un peu son exploration des clavecinistes du XVIIIe siècle. Je ne sais pas si vous connaissez son double disque consacré à Louis Couperin chez le même éditeur, mais il vaut franchement le détour.
      Temps gris et bas aujourd’hui sur la Touraine, encore quelques semaines à attendre pour vous faire (très modestement) concurrence.
      Merci pour votre mot et bien amicalement.

  3. J’ai un merveilleux souvenir d’un concert donné par Christophe Rousset en son jeune âge (qui était aussi le mien). Je crois bien qu’il était en compagnie de William Christie et c’était au tout jeune Musée de la Musique de Paris. Autant certains clavecins (et certains clavecinistes ?) ont tendance à vite saturer l’écoute par ce qui demeure une forme de stridence de l’instrument, autant j’avais été frappé, et le demeure, par la douceur de son jeu. Je l’écoute toujours avec plaisir et je suis contente qu’il n’ait pas délaissé son instrument. Merci de nous signaler cette nouvelle sortie.

    • Peut-être était-ce le programme dédié aux Apothéoses de François Couperin que les deux musiciens ont gravé pour Harmonia Mundi ? En tout cas, le jeune Rousset a fait un beau chemin depuis et, ce qui n’est pas si fréquent, sans jamais abandonner sa pratique soliste du clavecin ce qui, avouez-le, aurait été dommage. Je suis d’accord avec vous pour souligner la délicatesse du jeu mais également son intensité, dans laquelle je vois la marque du chef de théâtre.
      Je vous remercie pour votre mot et suis heureux d’avoir fait œuvre utile en signalant ce disque.

  4. Revenant en arrière dans votre blog, et voulant rattraper à la fois mon retard de lecture et, parfois le retard mis à laisser un commentaire (ah ! Telemann…) je constate que vous fermez les commentaires au bout d’un certain temps. Je ne peux donc ni vous dire combien je regretterais que ce blog, qui me procure tant de joies et de découvertes, soit pour vous lieu de déception ou d’amertume, ni vous confier que l’un des premiers disques que l’on m’a offert, un vinyle, m’a ralliée à jamais à la musique baroque et qu’il s’agissait des fantaisies pour flûte de Telemann par Maxence Larrieu, que j’ai usé à force de l’écouter. Que j’ai une nièce flûtiste qui fait son chemin aujourd’hui parmi les partitions du côté de Tours. Que ces notes en perles d’eau pure sont ce que l’on fait de plus rafraichissant par temps de canicule…
    Mais bon, après tout, est-ce bien nécessaire, toutes ces confidences ?
    Bien amicalement,

    ANNE

    • Je n’ai hélas pas eu le choix, Anne, car j’ai été victime d’attaques de spams à caractère publicitaire et pornographique dont je n’ai pu me débarrasser qu’au prix de cette restriction de la durée de possibilité de déposer des commentaires (20 jours aujourd’hui); pour l’anecdote, je me suis absenté 48 heures et, à mon retour, j’ai dû éliminer manuellement plus de 1500 de ces indésirables.
      Le devenir du blog n’est pas arrêté pour le moment, je laisse les choses aller là où elles doivent sans rien hâter et tout en tentant de demeurer lucide sur tous les paramètres; pour le moment, il y a de beaux projets que je souhaite défendre, donc j’avance; la lassitude n’a pas encore gagné.
      Vous vous demandez à quoi bon les confidences que vous avez eu la bonté de déposer en commentaire ? Loin d’être inutiles, elles esquissent au contraire une riche et sensible personnalité, et je vous remercie de m’en avoir fait présent.
      Bien amicalement,
      Jean-Christophe

  5. Cher Jean-Christophe,
    Voici un nouvel enregistrement de Christophe Rousset de la même trempe que celui consacré à Duphly, du moins en ce qui concerne la technique et l’interprétation de ces oeuvres. Question composition, je ne crois pas que Claude B. puisse rivaliser avec Jacques D., mais ce sont des airs fort plaisants à écouter, et comme vous nous le signalez, le clavecin joué ici est un attrait supplémentaire.
    Je ne connaissais pas encore la Sonate pour clavecin et violon, que je vais aller découvrir de ce « pas ».
    Grand merci pour l’excellente chronique qui m’en a appris un peu plus sur le compositeur et sur son époque.
    Amitiés,
    Jean-Marc

    • Cher Jean-Marc,
      Je suis tout à fait d’accord avec vous : l’invention de Balbastre me semble un cran en-dessous de celle de celle de Duphly, mais il faut dire que ce dernier est souvent assez éblouissant dans ses trouvailles. Je suis d’autant plus reconnaissant à Christophe Rousset d’avoir déployé tant de conviction et de talent pour défendre ce compositeur au fond pas si souvent mis en lumière que ça et qui n’est pas sans mérite, ne serait-ce que pour l’agrément qu’il procure.
      Grand merci pour votre mot auquel je réponds en décalé; compte tenu des mesures récemment prises pour éliminer les pertes de temps superflues, je devrais être à présent plus efficace ici.
      Amitiés de la Touraine blanche de gel et ensoleillée.

  6. lenormand remi et monique

    31 janvier 2018 at 22:07

    Bonsoir Jean-Christophe,

    Un Dimanche après-midi, Il y a 27 ans lors de la fête de la musique dans les jardins du musée Rodin , Christophe Rousset donnait un récital d’une heure. A l’époque, la surdité me guettait déjà sévèrement * , je décidai ainsi de me placer quasiment sous le clavecin (il y avait énormément de monde). Ce concert ne m’a jamais quitté ; depuis ce jour béni, le clavecin est devenu quasiment mon instrument préféré en rivalité avec le piano (forte bien sûr) . Christophe Rousset figure au panthéon de mes artistes chéris. Je n’ai pas raté son magnifique concert de Janvier avec « ses » talents lyriques à Rouen ( Couperin Les Nations). « Son » Clavecin bien tempéré -magnifique et très personnel -ne me quitte jamais Ma compagne est elle aussi grâce à ce merveilleux claveciniste une très fervente adepte de cet instrument tellement riche, tellement divers dans la facture et la richesse du son , d’une expressivité unique. Merci pour votre magnifique billet toujours très riche et magnifiquement illustré ainsi que les précisions concernant les prénoms de Balbastre et Chardin.
    Ma compagne et moi-même vous adressons leurs meilleurs sentiments d’amitié.

    Rémi et Monique Lenormand.

    * surdité merveilleusement « corrigée » depuis dix ans par deux implants.

    • Bonsoir Rémi, bonsoir Monique,
      Pris par quelques projets, je vous réponds avec un léger décalage dont je vous prie de m’excuser.
      Je comprends tout à fait, Rémi, la bienheureuse secousse qui a été la vôtre lors de ce concert et la gratitude que vous avez pu ressentir envers le clavecin et Christophe Rousset; j’ai vécu un peu la même chose lors d’une soirée durant laquelle Hespèrion XX avait interprété Les Nations de Couperin, une œuvre à laquelle je demeure depuis viscéralement attaché et dont la version des Talens Lyriques est d’ailleurs annoncée pour cet automne chez Aparté.
      Je suis tout à fait d’accord avec vous s’agissant de la lecture pleine de caractère qu’a livré Rousset du Clavier bien tempéré, une approche qui a visiblement dérouté une partie de la critique mais qui, à mon avis, restera, tout comme ce Balbastre qui, je crois, parvient à tirer de cette musique ce qu’elle a de meilleur.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous adresse à tous deux de bien amicales salutations.

  7. Germain Paterne

    3 février 2018 at 13:34

    28 janvier 2018 : vous vous interrogez sur = « Le devenir du blog n’est pas arrêté pour le moment, je laisse les choses aller là où elles doivent sans rien hâter »
    3 février 2018 : moi qui vous découvre aujourd’hui seulement, de grâce, ne renoncez pas, La pluie ne doit pas arrêter le pèlerin.

    • Je vous confirme que ma réflexion à ce sujet est toujours en cours, mais comme je ne suis pas homme à me précipiter, elle prendra encore de longues semaines durant lesquelles j’ai un certain nombre de projets que je compte mener à bien — je crois dans les vertus de décantation du travail.
      Je vous souhaite la bienvenue ici et vous remercie pour vos encouragements et votre mot.

  8. Germain Paterne

    11 février 2018 at 11:40

    Merci tardif à votre souhait de bienvenue J’ai fait suivre à quelques ami(e)s le lien de votre blog, il y a eu une, ou des inscriptions. (Merci aussi, plus particulièrement pour : « Instant Bach III. Marc et Pierre Hantaï, complices accomplis » : un ravissement.). G.P.

    • C’est moi qui vous remercie bien sincèrement de diffuser la parole de ce blog qui ne peut compter que sur le bouche à oreille pour se faire connaître, et je suis ravi que le disque des frères Hantaï ait su vous séduire.
      Bon dimanche à vous !

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