Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Instant Bach I. Isabelle Faust et Kristian Bezuidenhout, les classiques

Charles Antoine Coypel (Paris, 1694 – 1752),
Portrait de François de Jullienne
et de Marie Élisabeth de Séré de Rieux, sa femme
, 1743
Pastel, craie noire et aquarelle sur papier, 100 x 80 cm,
New York, The Metropolitan Museum

Avouons-le, on ne les attendait pas vraiment ici, elle dont le cœur de répertoire demeure, malgré quelques incursions au XVIIIe siècle à l’occasion d’une très belle intégrale des concertos écrits par Mozart pour son instrument et de ce qui est sans doute une des lectures récentes les plus convaincantes, sur cordes modernes, des Sonates et Partitas du Cantor, le romantisme, et lui dont la réputation s’attache surtout à la pratique du pianoforte dont il est aujourd’hui un des serviteurs les plus recherchés, et pourtant les voici réunis sous les micros, sauf erreur pour la première fois, lui touchant la copie d’un clavecin dresdois de Gräbner l’Ancien de 1722, propriété de Trevor Pinnock dont quelque chose de l’élégance naturelle plane d’ailleurs sur cet enregistrement, elle ayant troqué ses habituels prestigieux Stradivarius (remontés au XIXe siècle) pour un authentique Stainer de 1658, deux superbes montures de prêt comme pour signifier discrètement à l’amateur un tant soit peu attentif que l’on a conscience de ne pas appartenir encore pleinement à l’univers où l’on s’aventure.

Il faut un certain courage, y compris de la part d’interprètes chevronnés, pour se risquer d’emblée dans ces trios que sont en réalité les Sonates pour violon et clavecin de Johann Sebastian Bach, œuvres à la genèse floue que l’on est sans doute fondé à rattacher à la période de Köthen (1717-1723), si fertile en pages instrumentales puisque la cour, calviniste, ne requérait pas ses talents pour l’office, ce qui n’empêchait nullement le prince Léopold, son employeur, d’être un très fin connaisseur en matière de musique (il avait été instruit par Heinichen et jouait du violon, de la viole de gambe et du clavecin), mais que le compositeur ne cessa ensuite de remanier, y compris durant les dernières années de sa vie. Terrain d’expérimentation en matière d’écriture polyphonique et contrapuntique comme de recherche expressive, mais également débordantes de vitalité, de charme mélodique et de virtuosité, ces Sonates ressortissent à la fois au dehors et au dedans, à l’étude et à l’estrade ; les cinq premières (BWV 1014 à 1018) forment un bloc cohérent, ne serait-ce que par leur conformation à la structure da chiesa (lent/vif/lent/vif) ; seule la dernière (BWV 1019) s’écarte assez résolument de ce schéma strict, avec ses cinq parties (autant, donc, que de sonates qui l’ont précédée — il y a peu de place pour le hasard chez Bach), son premier mouvement Allegro de forme da capo et son ébouriffant troisième (central, donc) pour clavecin seul. Surtout, chaque sonate possède sa couleur propre, avec des alternances de caractère quelquefois si tranchées (par exemple entre le sombre Adagio en ut dièse mineur et le vigoureux Allegro final en mi majeur de BWV 1016) que l’on comprend sans peine qu’elles aient pu susciter l’admiration et l’émulation de Carl Philipp Emanuel qui écrivait, en 1774, qu’elles « sonn[aient] toujours très bien malgré leurs cinquante années d’existence. »

Si l’on souhaite définir d’un mot, forcément réducteur, la conception d’Isabelle Faust et de Kristian Bezuidenhout (qui signe, au passage, un très intéressant texte dans le livret rappelant à quel point l’idée et l’outil sont indéfectiblement liés, ce qui remet, si besoin était, les exécutions de Bach au piano à leur place périphérique), on la dira, du fait de son magnifique équilibre né d’une conscience aiguë de l’architecture musicale et d’un impeccable sens de la ligne et des proportions, classique. Il faudrait immédiatement ajouter hédoniste, tant la recherche de plénitude sonore y est également évidente et soutenue par le travail du tandem du studio Teldex, René Möller (prise de son) et Martin Sauer (montage et direction artistique). Si on perçoit, au détour de quelques traits et accents, qu’il fréquente de coutume un monde plus tardif, le violon d’Isabelle Faust se montre ici souverain d’intonation, de souplesse et de vélocité, avec un surcroît de chaleur qui surprendra ses détracteurs, tandis que le clavecin de Kristian Bezuidenhout, à l’articulation extrêmement nette et aux registrations savamment pensées et conduites, fait preuve d’une fantaisie souvent pétillante dans les ornementations qu’on ne lui avait pas connue à ce degré jusqu’ici. Ces deux fortes personnalités n’ont, en tout cas, eu a priori aucun mal à s’accorder tant la qualité du dialogue qu’elles ont établi est patente et source d’une intelligence et d’une dynamique au service des œuvres et non des egos. Voici donc une interprétation qui tient les promesses suscitées par sa prestigieuse affiche et que sa clarté, son absence d’emphase et de brutalité, sa fluidité et la haute tenue de sa facture font conseiller comme une version « de l’honnête Homme », parfaite pour une première approche. Elle laissera sans doute sur leur faim, en revanche, ceux qui désirent une vision aux angles plus vifs et à l’expressivité plus affirmée ; à ceux-ci, je ne saurais trop recommander la lecture de Leila Schayegh et Jörg Halubek (Glossa) qui, à la réécoute, n’a rien perdu de son acuité, bien au contraire.

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Sonates pour violon et clavecin BWV 1014-1019

Isabelle Faust, violon Jacobus Stainer, 1658
Kristian Bezuidenhout, clavecin John Phillips, Berkeley, 2008, d’après Johann Heinrich Gräbner l’Aîné, Dresde, 1722

2 CD [durée : 39’32 et 48’07] Harmonia Mundi HMM 902256.57. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate en mi majeur BWV 1016 : [I] Adagio

2. Sonate en la majeur BWV 1015 : [II] Allegro

3. Sonate en fa mineur BWV 1018 : [III] Adagio

4. Sonate en sol majeur BWV 1019 : [IV] Allegro

18 Comments

  1. Tu as raison, c’est bien plus qu’agréable !!
    Un tout grand merci à toi et à eux .
    Bonne fin de journée
    Je t’embrasse bien fort .

    • Très honnêtement, chère Tiffen, si cette version n’avait été qu’agréable, je ne lui aurais pas consacré de chronique; la concurrence dans l’interprétation de ces œuvres est suffisamment relevée pour ne conserver que le haut du panier.
      Merci à toi pour ce mot ici et bonne soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  2. Merci Jean-Christophe pour cette présentation appétissante. J’avoue ne pas connaître ces élégantes partitions (sans très bien comprendre pourquoi elles m’ont échappé, d’ailleurs, mais je ne suis qu’une toute petite flâneuse des chemins de la musique).
    J’en profite pour saluer la figure de « l’Honnête Homme » à laquelle vous faites référence et qui m’est de plus en plus sympathique, en cette période où pullulent les cuistres, les experts et les génies de tout poil, le reste de l’humanité étant indistinctement renvoyé (par eux) aux bourbes de l’ignorance crasse.
    Bon dimanche, bonne semaine et bon Bach, bien amicalement,

    ANNE

    • La musique est un si vaste domaine, Anne, que l’on est nécessairement conduit à faire des impasses (moi le premier) et si cette chronique a pu aiguiser votre curiosité pour ces Sonates, je suis heureux d’y avoir passé un peu de temps.
      J’ai été touché que vous ayez relevé ma mention de l’Honnête Homme, une figure essentielle pour moi dans ce monde qui trop souvent se berce de narcissisme creux et dont vous pointez les travers avec justesse.
      Merci à vous et de bien amicales pensées pour accompagner votre semaine.

  3. Michelle Didio

    4 février 2018 at 17:07

    Merci, cher Jean-Christophe, pour cette magnifique surprise que je vais savourer ce dimanche et sans doute très longtemps. Je vous souhaite une très belle journée. Avec toute ma gratitude amicale.

    • Je vous en prie, chère Michelle. Vous savez mon attachement pour la musique de Bach et je prends toujours un plaisir particulier à écrire à son propos. Puisse cette interprétation vous accompagner longtemps.
      Merci et bien amicalement.

  4. Bonjour Jean-Christophe,
    ma tête a du nettement enfler lorsque j’ai reçu ma notification ce matin; vous mettez là mon imperméabilité, j’ai failli écrire aversion, à la Kammermusik à rude épreuve 😉
    Résultat: j’ai lu, en entier, une page consacrée à une de ces sonates, impensable!
    https://www.kammermusikfuehrer.de/werke/94 (rien que des Prof., Dr., très loin de mon espace de vie habituel), j’ai survécu.
    JSB aidant, j’ai même apprécié les extraits que nous proposez:-) Je crois que, tout doucement, je me rapproche de la fenêtre du salon pour mieux entendre…
    Me voilà bien curieux de l’instant prochain.

    r.

    • Bonsoir Roland,
      Le but n’était évidemment pas de faire enfler votre tête ou vos chevilles, mais bien de souligner en passant combien la musique est aussi du lien 🙂 Je n’ai pas oublié que le répertoire chambriste n’est a priori pas votre fort, mais j’ai fait confiance au vieux Bach pour vous amadouer, me disant que cette lecture de ses Sonates pour violon et clavecin était « pour vous. » Puissiez-vous avoir encore envie de vous approcher de la fenêtre du salon, m’est avis que vos oreilles et votre cœur pourraient vous en remercier.
      À bientôt pour un autre instant.

  5. Claude Amstutz

    5 février 2018 at 22:49

    Quelle merveilleuse alchimie réunit ces deux interprètes actuels parmi mes préférés. C’est aussi pour moi une partielle découvre de Bach, ne connaissant à ce jour que les BWV 1016 et 1019. Un CD qui va rejoindre ma collection, de même que le Christophe Rousset de la semaine dernière, pas encore commenté. Grand merci Jean-Christophe et belle semaine à vous!

    • Je vous avoue, Claude, que je les attendais au tournant, armé de quelques doutes sur leur capacité à travailler de concert et à offrir une version mieux que magnifiquement jouée de ces Sonates qui me sont chères. J’ai été heureux de voir mes réserves balayées sur les deux points, même si cette version n’est pas celle de mon île déserte. Je suis certain qu’elle va vous offrir beaucoup de bonheurs et, pour cette raison, je suis heureux d’en avoir parlé.
      Belle soirée à vous et merci pour votre commentaire.

  6. lenormand remi et monique

    6 février 2018 at 15:31

    Cher Jean-Christophe,
    Ces deux là (Isabelle Faust et Kristian Bezuidenhout) ont vraiment quelque chose à dire et sortent des chemins archis connus. De véritables artistes, des musiciens profonds, non des vedettes. Personnellement, nous aimons les musiciens , non pas les vedettes à 50.000 euros la soirée.

    Amitiés.

    Rémi et Monique Lenormand.

    • Chère Monique, cher Rémi,
      Avouez qu’il est agréable de se trouver en présence de musiciens qui se préoccupent essentiellement de leur art sans se soucier du « placement produit » et jouer le petit jeu des apparences; rien que pour cette raison, ce disque méritait d’être signalé et comme il a de surcroît le bon goût d’être intelligent et réussi, il était juste que je lui consacre un peu de mon temps pour tenter de vous le présenter au mieux.
      Je vous remercie de vous y être arrêté et suis heureux que vous y ayez été sensibles.
      Amitiés (enneigées) à tous les deux.

  7. mireille batut d'haussy

    8 février 2018 at 15:59

    Depuis plusieurs années ces deux musiciens travaillaient ensemble à ces sonates comme à un défi à relever, qu’ils ne sentaient pas pour autant à leur portée. Beaucoup d’énergie rationnelle de la part de l’un, une angoisse terrible chez l’autre, jusqu’à cette humble acceptation commune de n’être jamais à la hauteur, mais de s’appuyer et de se faire confiance pour avancer, franchir comme une étape de soi.
    J’aime profondément ces deux êtres ; ils m’émeuvent dans l’imparfait, dans le triomphe impossible.
    De là à oublier quelques tentatives incomparables, même tributaires de conditions d’enregistrement sans commune mesure…
    Merci de nous renvoyer à des oeuvres qui touchent aux limites ; et nous en avons bien besoin. M.

    • Vous en parlez en personne bien informée du travail conduit par les artistes, Mireille, un paramètre auquel je n’ai naturellement pas accès, puisque, comme vous le savez, je n’entretiens aucun lien particulier avec les musiciens.
      Pour une première échappée dans un univers qui n’est pas complètement le leur, du moins pas en tant que « spécialistes », je trouve qu’ils s’en sortent avec les honneurs et je n’aurais d’ailleurs pas parlé de ce disque, acquis sur mes deniers propres, si ça n’avait pas été le cas. J’espère maintenant qu’ils récidiveront, tant ils semblent avoir de choses à nous transmettre.
      Je vous remercie pour votre commentaire.

      • mireille batut d'haussy

        9 février 2018 at 16:20

        Eh bien l’on aimerait que leurs attachés de presse, leurs agents, les critiques et l’ensemble des professionnels qu’ils font vivre s’attachent avec autant d’intégrité, d’érudition et de talent littéraire à présenter et à défendre leurs prises de risques aussi bien que leurs réussites les plus éclatantes, surtout quand le public des concerts n’est plus là pour leur rendre justice, faire écho à leur courage et parfois à leur témérité.

        A vous lire, j’apprends toujours, et surtout – ce qui n’a pas de prix- vous m’amener souvent à remettre en cause bon nombre de mes préventions.

        Merci, Jean-Christophe ; et Dieu sait que, parfois, ce mot de convention retrouve tout son sens et toute sa valeur. M.

        • Je fais de mon mieux, Mireille, mais que voulez-vous, je ne suis ni parisien et encore moins pratiquant du parisianisme, n’ai aucun goût pour la courtisanerie et les salons, ne recherche pas l’exposition « médiatique » (je suis en train de déserter facebook pour de bon) et n’ai rien à vendre, il est donc tout à fait normal, compte tenu de ce qu’est aujourd’hui la pente du monde, que ce que je propose n’ait qu’une portée réduite.
          J’ai la chance de pouvoir compter encore sur une poignée de lecteurs formidables, car réellement attentifs, et je vous remercie d’en faire partie.
          Belle journée à vous.

  8. Bien contente de vous voir reprendre les chemins… de Bach.

    Aimé ce Charles-Antoine Coypel, tout XVIII ème… accompagne bien à l´ écoute.

    Merci Jean-Christophe.

    • Le chemin, mon chemin avec Bach ne s’arrête vraiment jamais, y compris lorsqu’il est moins visible, Chantal; il a seulement été plus perceptible la semaine passée avec la succession rapide de quatre chroniques — il y en aura d’autres.
      Merci à vous.

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