Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Instant Bach II. Luca Oberti, l’ultramontain

Rosalba Carriera (Venise, 1675 – 1757),
Portrait d’homme au manteau à motifs dorés, c.1727
Pastel sur papier, 54,5 x 43 cm, Dresde, Gemäldegalerie Alte Meister

 

On voyage beaucoup, à notre époque gagnée par la bougeotte, sans bien souvent porter sur les singularités des territoires où l’on séjourne plus ou moins longtemps un regard autre que superficiel, celui qui suffit à prendre les clichés nécessaires pour, croit-on, susciter l’envie sur les réseaux dits sociaux. À mille lieues de ce narcissisme aussi infantile qu’infatué, Johann Sebastian Bach, par la seule force de l’étude des partitions et des échanges qu’il put avoir avec certains de ses confrères ultramontains actifs dans les différentes cours allemandes, s’imprégna profondément du langage musical qui avait cours à son époque en Italie et qui, bien souvent, était synonyme de nouveauté, sans pour autant jamais avoir posé le moindre orteil dans la Péninsule.

La période de contact la plus intense avec l’idiome ausonien fut celle où il fut employé à la cour de Weimar (1708-1717) qui était copieusement approvisionnée en recueils contenant des œuvres d’Albinoni, de Torelli et, bien sûr, de Vivaldi alors imprimés à Amsterdam — la famille princière dont il allait être le Konzertmeister durant ses trois dernières années à son service avait des connexions privilégiées avec les Provinces-Unies. Apprendre, c’est aussi s’approprier et un des témoignages les plus éloquents des découvertes que fit Bach est la série de vingt-et-une transcriptions pour clavecin et orgue de concertos de maîtres italiens qu’il fit vers 1714, prenant leçon dans leurs compositions de cantabile et d’ornementation. En esprit curieux de tous les langages musicaux, Bach n’attendit cependant pas d’être à ce poste pour s’intéresser à celui d’Italie, ce dont témoigne, ne serait-ce que par son titre, le Capriccio sopra la lontananza del suo fratello dilettissimo, page de jeunesse écrite à l’occasion du départ de Johann Jacob Bach en 1704 et unique œuvre à programme du catalogue du Cantor ; ces six épisodes, dont le premier est un arioso très orné à la manière transalpine, décrivent les réactions des amis de l’aspirant voyageur qui tentent de le retenir par des démonstrations d’affection (Arioso : adagio) ou en l’effrayant (Andante), puis se résolvent à la séparation avec force larmes (Adagiosissimo dans un fa mineur fourmillant de douloureux chromatismes) et dernières visites (Andante con moto), avant que résonne le signal du départ (Aria di postiglione) et que s’élance la brinquebalante voiture (Fuga all’ imitatione di Posta). Postérieure d’environ cinq ans, l’Aria variata alla maniera italiana se place sous la même bannière ; l’œuvre dut avoir quelque succès, puisqu’on la retrouve dans plusieurs sources dont la plus complète propose l’air initial, tourné avec la grâce songeuse d’un personnage de Watteau, suivi de dix variations qui le remodèlent sans cesse en apportant toujours un soin particulier à la richesse de l’ornementation et à la souplesse de la ligne de chant, affermissant ainsi la capacité de séduction d’une partition d’esprit assez galant manifestement conçue dans le but de plaire.

Le célèbre Concerto nach italienischem Gusto, mieux connu sous le nom de Concerto italien, est une pièce de la maturité de Bach, publiée en 1735 comme deuxième partie de la Clavier Übung avec son pendant, l’Overture nach Französischer Art — notons au passage la subtile différence introduite par celui qui est alors le Cantor de Leipzig entre « Gusto » et « Art » reflétée également par l’emploi de la tonalité brillante de fa majeur pour le Concerto et de celle, plus sérieuse et solennelle, de si mineur pour l’Ouverture. L’œuvre affirme son caractère italianisant par sa coupe tripartite d’ascendance vénitienne (vif/lent/vif), là où les Sonates pour violon et clavecin BWV 1014-1019 suivront pour l’essentiel le schéma romain (corellien) da chiesa (lent/vif/lent/vif) alors désuet (la capacité de Bach à aller incessamment du présent au jadis pour façonner du nouveau est assez fascinante), mais également par ses effets d’opposition entre concertino et ripieno à la façon d’un concerto grosso – nous sommes face à un clavecin-orchestre –, ou le cantabile de son Andante médian ; mais le travail thématique et la subtilité contrapuntique sont, elles, indubitablement germaniques et d’un maître capable, parce qu’il les connaissait intimement, de fusionner les principales esthétiques de son temps.

Principalement apprécié en tant que continuiste au sein d’ensembles comme Les Ambassadeurs ou Les Musiciens du Louvre, Luca Oberti signe ici, après une incursion dans le répertoire français en 2015, son second récital soliste. Outre d’évidentes qualités digitales qui lui permettent de surmonter avec aisance les difficultés des partitions, son toucher se distingue par sa fermeté et sa puissance, lesquelles se révèlent assez imparables dans tous les passages réclamant vigueur et ampleur qui sonnent ici avec tout l’éclat requis. Mais il sait également se montrer sous son meilleur jour dans les registres de l’élégance raffinée et du pittoresque savoureux, ainsi que le prouvent ses lectures fort réussies de l’Aria variata et du Capriccio, et prouver sa maîtrise des élaborations les plus savantes avec une Fantaisie et Fugue BWV 904 impeccablement exécutée. Seuls quelques excès ponctuels de verticalité viennent parfois, en hachant le discours, ennuager le plaisir d’écoute et on aimerait aussi un rien plus d’abandon aux lignes de chant lorsque le lyrisme affleure, à la manière dont le pourtant très septentrional Gustav Leonhardt avait su le faire dans la version du Concerto italien qu’il grava à la fin de l’année 1976. En dépit de ces réserves, le voyage dans l’Italie imaginée par Bach que nous restitue Luca Oberti avec un engagement et une conviction des plus louables se révèle intelligemment pensé et balisé, plein de couleurs et d’agrément ; pourquoi donc se priver de faire un bout de chemin en sa compagnie ?

Johann Sebastian Bach (1685-1750), An Italian Journey : Concerto en ré majeur BWV 972 (d’après le Concerto pour violon RV230 d’Antonio Vivaldi), Fantaisie & Fugue en la mineur BWV 904, Concerto en ré mineur BWV 974 (d’après le Concerto pour hautbois S D935 d’Alessandro Marcello), Capriccio sopra la lontananza del suo fratello dilettissimo BWV 992, Aria variata alla maniera italiana en la mineur BWV 989, Concerto nach italienischem Gusto en fa majeur BWV 971

Luca Oberti, clavecin Keith Hill, Manchester (Michigan, USA) 2005 d’après Pascal Taskin, Paris, 1769

1 CD [durée : 71’18] Arcana A443. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Concerto italien BWV 971 : I. [sans indication de tempo]

2. Concerto BWV 972 : II. Larghetto

3. Aria variata BWV 989 : Variatio I, Largo

4. Capriccio BWV 992 : Fuga all’ imitatione di Posta

12 Comments

  1. Claude Amstutz

    6 février 2018 at 10:52

    Et voilà un autre plaisir musical qui vient s’ajouter aux Isabelle Faust et Christophe Rousset commandés tout à l’heure et que je me réjouis de découvrir dans leur entier. Une réserve ici, pour le Larghetto et la Fuga, dont le timbre me semble un peu « sec », mais c’est une impression personnelle, bien sûr. Les deux autres extraits sont en revanche superbes. Merci pour cette belle chronique et le portrait de Rosalba Carriera. Bonne journée Jean-Christophe.

    • Une impression qui rejoint la mienne, Claude, du moins pour ce qui est du Larghetto qui aurait pu être plus souple — ce déficit est le seul vrai reproche que je fais à l’interprète, il faut bien des marges de progrès —, la Fuga dépeignant appels du postillon et claquements du fouet du cocher s’accommodant plutôt bien, à mon sens, d’un peu de sécheresse.
      Grand merci pour votre mot et beaux moments en compagnie d’acquisitions qui n’ont pas fini de vous ravir.

  2. lenormand remi et monique

    6 février 2018 at 14:47

    Bonjour Jean-Christophe
    Quel magnifique instrument que le clavecin ici joué à la perfection!
    On voyage sans doute beaucoup – trop – à notre époque – mais avec infiniment moins de profit qu’au temps de Bach. A quoi sert-il aujourd’hui de se déplacer autant pour constater la quasi uniformité de tout en tout endroit du monde? Car bientôt, les particularités de chaque territoire seront anéanties laissant la place à des vides sidéraux.

    Amitiés.

    Rémi et Monique Lenormand.

    • Bonsoir Monique, bonsoir Rémi,
      Un des principaux fils conducteurs de cette chronique est l’opposition entre les voyages immobiles mais nourrissants de Bach et ceux souvent aussi remuants que futiles qu’affectionne notre époque, et vous avez tout à fait raison de pointer l’uniformisation qui finira par ne béer que sur du rien, décors de carton-pâte pour individus avançant de toute façon l’œil rivé sur l’écran de leur téléphone prétendument intelligent.
      Je suis heureux que vous ayez apprécié les qualités de Luca Oberti qui nous offre ici un fort joli récital qui a le bon goût de faire voyager intelligent.
      Merci à tous deux et amitiés.

  3. Paul Hilfiger

    6 février 2018 at 18:50

    Délicieuse interprétation de Luca Oberti

  4. Bonsoir cher Jean-Christophe
    J’aime beaucoup ces extraits, et quelle dextérité !! Je suis admirative !
    Merci pour ta chronique, merci pour le très beau portrait et merci pour le voyage…
    Je te souhaite une soirée aussi belle que possible.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Le moins que l’on puisse dire est que Luca Oberti est très en doigts tout au long de ce disque et qu’il nous entraîne – je pense que c’est le verbe qui convient – dans un joli voyage.
      Rosalba Carriera était une pastelliste de grand renom et j’ai eu plaisir à lui rendre hommage au travers d’une de ses œuvres.
      Je te souhaite également une belle soirée; elle le sera ici, loin de toute nuisance et en musiques, pendant que ça floconne au dehors.
      Je t’embrasse bien fort.

  5. Rien ne peut ennuager le plaisir d’écoute (une jolie formule), même pas la possibilité de détailler l’homme au manteau à motifs dorés dont la perruque laisse paraître un blond vénitien …
    J’apprécie particulièrement le Larghetto.

    • Blond vénitien ou couleur locale puisque Rosalba séjourna aussi en Autriche et en Pologne à l’époque où ce pastel, conservé à Dresde, fut réalisé (d’où mon choix) ? L’histoire ne dit pas toujours ce qu’elle cache sous ses perruques.
      Merci pour ton commentaire, bien chère Marie.

  6. Plusieurs fois en peu de temps me semble-t-il que j’entends parler des influences italiennes de Bach. Hasard, moment musicologique de redécouverte ou illusion de béotienne ?
    Merci pour cette présentation et cette musique. Quelles subtilité et délicatesse.
    Sophie

    • On peut difficilement expliquer la musique de Bach sans passer par cette influence italienne qu’il a rencontrée très tôt et qui l’a suivi ensuite tout au long de sa carrière; il faut dire qu’il était assez impossible, à l’époque, d’échapper aux innovations apportées entre autres par Corelli et Vivaldi.
      Grand merci pour votre mot, Sophie, et belle suite de journée.

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