Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Instant Bach III. Marc et Pierre Hantaï, complices accomplis

Sir Joshua Reynolds (Plympton, 1723 – Londres, 1792),
George Huddesford et John Bampfylde, c.1778
Huile sur toile, 125,1 x 99,7 cm, Londres, Tate Gallery

 

Alors qu’une des pages aujourd’hui les plus célèbres de Johann Sebastian Bach, la très acrobatique Badinerie de l’Ouverture BWV 1067, la met particulièrement en valeur, le corpus d’œuvres qu’il dédia spécifiquement à la flûte traversière est extrêmement restreint, les cinq partitions d’authenticité certaine qui nous sont parvenues devant néanmoins être regardées, à la lumière des témoignages sur ce que fut la production du Cantor, comme des fragments miraculeusement préservés, et parfois problématiques, d’un ensemble plus vaste.

Bien qu’elles se coulent assez naturellement, du point de vue de l’expression, dans le moule galant de la conversation raffinée et spirituelle cultivée comme un art au XVIIIe siècle, ces pages n’attestent pas moins une nouvelle fois de la propension du compositeur à se jouer des modes du jour pour ne suivre que ce que lui dicte son très aiguisé instinct musical ; ainsi choisit-il, par exemple, indifféremment la coupe « ancienne » da chiesa, quitte à tordre un peu le canon au passage en y intégrant une Sicilienne (BWV 1035) pour aboutir à une hybridation avec la sonata da camera, dans les deux sonates pour flûte et basse continue, et celle, plus moderne, du concerto de soliste dans les deux pour flûte et clavecin, ce dernier étant d’ailleurs explicitement désigné comme obligé dans BWV 1030.

En observant la succession des mouvements de son unique Solo pour flûte sans basse à nous être parvenu (BWV 1013 en la mineur, sans doute composé à Köthen), on est conduit à se demander si Bach ne l’a pas agencée pour convoquer une sorte de concert des nations ; s’y succèdent en effet les arabesques calligraphiées d’un seul souffle d’une Allemande (un compositeur germanique sachant, comme lui, assez de français ne pouvait ignorer le double sens dont est porteur le nom de cette danse), une Corrente (en italien) enlevée et capricante, une Sarabande abandonnée à une magnifique rêverie et une pétillante Bourrée angloise. Certains ont avancé que cette partita aurait pu être écrite à l’intention de Pierre Gabriel Buffardin ; si l’on considère que ce flûtiste virtuose exerçait ses talents au sein du très cosmopolite orchestre de Dresde, l’hypothèse est séduisante. La datation des deux sonates avec basse continue est difficile à préciser, mais il est assez probable qu’elles aient été, elles aussi, conçues durant la période de Köthen ; leur coupe quadripartite et leur tonalité, mi mineur pour BWV 1034 et mi majeur pour BWV 1035, semblent en faire une espèce de tandem. La dernière, que d’aucuns estiment tardive (c.1741), se distingue par son singulier Adagio d’ouverture aux allures de fantaisie et sa Siciliana en ut dièse mineur aux nuances changeantes, alternant avec des mouvements plus légers, brillants même s’agissant de l’Allegro assai final, tandis que la première, débutée dans un climat de tension émotionnelle plutôt sombre (Adagio ma non tanto), s’apaise au fil de sa progression pour se faire charmeuse, mais tout en délicatesse (Andante en sol majeur), puis enfin s’ébattre joyeusement.
Les jugements sur les sonates avec clavecin, toutes deux composées dans les années 1735-36, sont assez tranchés. D’un côté, BWV 1030 en si mineur est portée au pinacle comme le chef-d’œuvre qu’elle est objectivement ; traitant les deux instruments sur un pied d’égalité, son ample Andante initial déploie une ornementation foisonnante dans une atmosphère nimbée de clair-obscur et traversée de lueurs inquiètes qu’adoucit le Largo e dolce en ré majeur pétri de touchante tendresse avant que le remarquable finale bipartite s’ouvrant sur un Presto intranquille n’apporte, dans son Allegro conclusif, une note plus lumineuse, mais cependant non exempte de trouble. En la majeur, BWV 1032 est, pour sa part, quelque peu dédaignée, ne serait-ce que du fait de sa transmission lacunaire ; elle a, en effet, été notée dans le même manuscrit que le Concerto en ut mineur pour deux clavecins BWV 1062 dont des feuillets ont été découpés, entraînant la perte de presque la moitié du Vivace (et non Allegro, comme mentionné dans le livret dont on aurait aimé qu’il indiquât le ou les auteurs de la reconstruction interprétée) introductif, d’une amabilité toute galante. Comme dans BWV 1032, le mouvement central est un Largo e dolce, en la mineur cette fois-ci, libérant un chant à la fois plaintif et pudique que vient dissiper l’Allegro final à l’écriture éminemment concertante (peut-être l’œuvre est-elle une transcription) qui met un point final joyeux et virevoltant.

Les frères Hantaï, Marc à la flûte et Pierre au clavecin, ont eu une riche idée d’unir leurs forces pour enregistrer ce disque illuminé d’un bout à l’autre par un attachement profond à la musique de Bach que soutient une connaissance aiguisée de ses exigences. La fantaisie et la rigueur se donnent la main dans cette lecture épanouie, à la fois fermement maîtrisée et prodigue en moments de poésie, qui parvient à conjuguer animation du discours, caractérisation des atmosphères et beauté souveraine des timbres que Nicolas Bartholomée et Céline Grangey ont su capter avec autant de respect que de finesse. On ne trouvera dans cette interprétation d’un équilibre tout classique, au sens le plus favorable du terme, aucun des tics à la mode et nulle fanfaronnade ; on y entendra, en revanche, deux musiciens en pleine possession de leur art et unis par une indéfectible complicité offrir avec une humilité radieusement sereine le meilleur d’eux-mêmes pour faire scintiller l’invention du Cantor, ce maître de la structure dont ils savent également faire sentir l’immense capacité à émouvoir sans jamais verser dans le sentimentalisme facile. Parée de mille nuances que les écoutes successives n’épuisent ni n’affadissent, portée par une constante intelligence musicale, cette réalisation à la fois supérieurement concentrée et infiniment libre, d’une éloquence de tous les instants, possède la limpidité de l’évidence et la tranquille assurance de l’intemporalité, et il est certain que l’on reviendra souvent étancher sa soif à son onde aussi jaillissante que bienfaisante.

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Solo pour flûte sans basse en la mineur BWV 1013, Sonates pour flûte et basse continue en mi mineur BWV 1034 et en mi majeur BWV 1035, Sonates pour flûte et clavecin en si mineur BWV 1030 et en la majeur BWV 1032

Marc Hantaï, flûte traversière Rudolf Tutz, 2013, d’après Ioannes Hyacintus Rottenburgh
Pierre Hantaï, clavecin de l’atelier de William Dowd, Paris, 1984, et de Bruce Kennedy, Amsterdam, 1994, d’après Michael Mietke, Berlin, 1702

1 CD [durée : 74’44] Mirare MIR 370. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Solo BWV 1013 : Allemande

2. Sonate BWV 1034 : Andante

3. Sonate BWV 1030 : Presto Allegro

12 Comments

  1. Si la nature humaine a souvent de quoi interroger, voire également dégoûter, ces pages qu’ici tu proposes par cette belle réalisation des frères Hantaï sont indubitablement une salvatrice respiration que l’on ne saurait ignorer. Elles concourent à voir plus loin et participent de ces petits cailloux blancs qui font le chemin supportable et beau.
    Je t’embrasse d’une Bretagne ensoleillée et te souhaite un heureux après-midi ami J.-Ch.

    • Nous sommes bien d’accord, ami Cyrille : une chance qu’il y a la musique et ceux qui en prennent soin pour nous réconcilier avec le monde comme il va ou plutôt comme il titube. Ce que donnent à entendre les frères Hantaï dans ces sonates pour flûte de Bach constitue un de ces jalons précieux dont on sait qu’ils sont là pour longtemps.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle journée.
      Je t’embrasse de la Touraine craquelée de gel ce matin.

  2. Belle concordance entre les interprètes ; illustration picturale intrigante mettant en évidence une complicité alors que deux mains gauches retiennent un portrait, celui de l’inspirateur de leur œuvre ?

    • Je ne sais pas qui représente la gravure que tiennent les deux personnages, bien chère Marie, mais il m’a plu qu’elle matérialise une sorte de trait d’union entre les deux amis; l’homme sur la feuille a l’air un peu vieillot et donc propre à jouer le rôle de figure tutélaire, comme Bach pour les frères Hantaï.
      Je te remercie bien sincèrement pour ton commentaire.

  3. Bonsoir cher Jean-Christophe

    Cest vrai que Les frères Hantaï, ont eu une riche idée d’unir leurs forces pour enregistrer ce disque . C’est magnifique!!

    J’ai beaucoup aimé ta chronique, passionnante et enrichissante, comme toujours en fait.

    Et en cadeau cette très belle toile. Quand je dis que tu nous gâtes..

    Alors un grand merci pour tout ceci.
    Je te souhaite une excellente soirée.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour chère Tiffen,
      L’affiche de ce disque, prestigieuse (car, quand même, les frères Hantaï ne sont pas les premiers venus dans le monde de la musique ancienne), tient absolument ses promesses et, pour ma part, la question de la version à choisir pour écouter ces sonates pour flûte est réglée pour un bon moment (je n’ose écrire « définitivement »).
      Il n’a pas été simple de trouver un double portrait correspondant exactement à ce que je souhaitais faire passer mais, moyennant une petite entorse chronologique d’une trentaine d’années, je trouve que celui de Joshua Reynolds fonctionne assez bien.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle journée au Graphorium 🙂
      Je t’embrasse bien fort.

  4. Isabelle Denamur

    10 février 2018 at 08:35

    Merci pour cette merveille!
    Cela permet de rester enchanté….
    Isabeau

    • C’est moi qui vous remercie de vous être rendue jusqu’ici pour cueillir cette beauté, Isabelle, et aussi d’avoir pris le temps de déposer un mot.
      Belle journée à vous !

  5. Une petite merveille d’élégance sans afféterie, avec (oserai-je le mot ?) quelque chose de pur. Vous utilisez le mot de « sérénité » et c’est vrai, c’est cela qu’ils nous offre. La sérénité dans une relation fraternelle, voici un joli programme pour ce dimanche d’hiver.
    J’aime beaucoup. Bonne journée, Jean-Christophe

    ANNE

    PS : vous qui m’avez fait découvrir Lisa Hannigan, entre autres références extérieures à la musique classique, connaissez-vous Laura Marling ? La chanson « What he wrote » ne quitte plus ma platine…

    • Vous faites bien de l’oser, Anne; pour tout vous avouer, j’ai bien failli l’utiliser moi aussi pour parler de cette lecture à la fois très décantée et très riche qui, à mon avis, installe ce disque pour un bon moment tout en haut de la discographie.
      Je connais bien Laura Marling, que je suis depuis déjà quelques années; son dernier disque, Semper Femina, est une très belle réussite de l’année passée, marquant une sorte de renouveau de son inspiration.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un chaleureux dimanche.

  6. Une fort belle complicité entre ces deux musiciens qui de toute évidence n’ont pas que leurs parents en commun.
    C’est pur comme du cristal et doux comme un divin nectar. Une vraie merveille pour un mélomane ! Et je pèse mes mots.
    Ce disque comblera un manque dans ma discothèque où les oeuvres pour flûte de JSB sont fort peu représentées. Honte sur moi…
    Excellente chronique également qui permet, comme toujours, de mieux apprécier l’audio.
    Grand merci cher Jean-Christophe !

    • Les frères Hantaï sont aussi talentueux que complices, cher Jean-Marc, et j’ai été vraiment heureux d’accueillir ce disque ne laissait a priori prévoir — Mirare est très en forme en ce moment.
      Je pense très sincèrement que vous n’aurez pas à vous repentir de l’acquisition de cette réalisation qui n’a pas fini de vous procurer de vraies belles émotions, pas celles sur lesquelles souffle le vent des modes, celles qui s’ancrent dans notre histoire et y apportent leur touche.
      Amicales pensées à vous.

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