Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Instant Bach IV. Nigl, Richter, Müllejans, Dieltiens & Staier, les commensaux

Joseph Highmore (Londres, 1692 – Canterbury, 1780),
La famille Vigor, 1744
Huile sur toile, 76,2 x 99,1 cm, Londres, The Victoria and Albert Museum

 

Alors qu’aujourd’hui nombre de nos semblables estiment les plus triviales de leurs occupations tellement passionnantes qu’ils ne peuvent se retenir de les tartiner à longueur de fil d’actualités, le silence qui entoure le quotidien de certaines destinées dépassant de loin nos modernes insignifiances a quelque chose de désolant ; sans obligatoirement s’enliser dans l’anecdote, on aimerait, plutôt que se voir infliger ad nauseam orteils ensablés, sourires idiots et autres reliefs dînatoires, qu’un coin du voile se lève un instant sur ces vies insignes dont nous ignorons tant.

À force d’interroger inlassablement la musique de Johann Sebastian Bach, les chercheurs ont fini par comprendre comment fonctionnaient certains des rouages de sa pensée créatrice, mais l’homme privé persiste encore largement à se dérober à leurs investigations. Il faut dire que si témoignages et souvenirs, parfois imprécis ou contradictoires, nous sont parvenus en nombre, les écrits personnels du Cantor de Leipzig sont extrêmement maigres, une chiche correspondance mais aucun journal et pas plus de ces récits autobiographiques dont le XVIIIe siècle fut pourtant si friand (on en conserve, par exemple, trois de Telemann). Certaines analyses, parmi lesquelles la plus récente est l’excellent ouvrage de John Eliot Gardiner, Musique au château du ciel, dont la traduction française a paru chez Flammarion en 2014, se sont efforcées de faire descendre – et non tomber – Bach de son piédestal en l’envisageant comme un humain et non une statue, dépeignant, parallèlement au maître-musicien, un être sûr de sa valeur et de celle de sa lignée, affable mais aussi obstiné que ses basses et sujet à des emportements dignes des plus véhémentes de ses turbæ, plus sensuel et souriant, en un mot plus complexe et vivant que ce qu’une certaine bio-hagiographie pouvait laisser supposer.

Même s’il conviendrait de nuancer cette affirmation, on peut dire que ses vingt-sept années de cantorat à Leipzig ne furent pas heureuses d’un point de vue professionnel – il faut prendre le temps de relire la lettre poignante ployant, derrière la rhétorique épistolaire, sous le poids d’une amère désillusion, qu’il adressa à son ami d’enfance Georg Erdmann le 28 octobre 1730 – tant par la charge de travail écrasante que par l’absence de soutien et de reconnaissance de la part des autorités municipales ; les conditions de vie, et donc également de composition, étaient également loin d’être idéales dans cet appartement de fonction réparti sur trois étages de l’aile sud de l’école Saint-Thomas, non loin de celui du recteur mais aussi des espaces de vie dévolus aux élèves, et il faut réussir à se représenter un environnement immédiat presque continuellement partagé entre la surveillance furtive d’un supérieur hiérarchique et l’incessant brouhaha d’enfants et d’adolescents turbulents. Dans pareil contexte, le cercle familial, dont on sait qu’il était, chez J.S. Bach, large, accueillant et musicien, se muait nécessairement en refuge et la pratique de la Hausmusik conjuguant plaisir de jouer ensemble, appréciation des progrès faits par chacun des participants – épouse, enfants et autres parents – et fierté de présenter chacun de ces talents aux visiteurs de passage, y était fréquente.

Pour imaginer le programme de ce récital visant à ressusciter « un concert de voix et d’instruments » (je reprends l’expression de la lettre à Erdmann citée supra) tel qu’il pouvait s’en entendre certains soirs chez les Bach, Andreas Staier, maître d’œuvre de ce projet discographique, s’est inspiré du Klavierbüchlein pour Anna Magdalena (deux cahiers séparés ouverts respectivement en 1722 et 1725) contenant aussi bien des pièces pour clavier que des lieder, des chorals ou des extraits de cantates, véritable livre de raison musical auquel chaque membre de la famille est venu mettre la main et qui témoigne des œuvres qui y étaient travaillées et interprétées, la différence résidant dans le fait que toutes les pages proposées ici sont signées du père quand les deux parties du Petit livre empruntaient aussi à d’autres compositeurs (Stölzel, Couperin, Böhm ou Hasse, entre autres). Le résultat est particulièrement réussi et offre un très convaincant pendant domestique à l’anthologie enregistrée en 2016 pour le même éditeur par a nocte temporis à la tribune de Sainte-Aurélie de Strasbourg. Il faut dire que les talents rassemblés pour ce projet sont aussi affûtés que ceux qui faisaient la fierté de Bach : la soprano Anna Lucia Richter et le baryton Georg Nigl se mettent au service des textes qu’ils chantent avec éloquence et précision, la première dans un registre chaleureux et confiant (sa lecture de l’air « Schlummert ein » extrait de la célèbre cantate Ich habe genug BWV 82, donné ici dans sa version transposée notée par Anna Magdalena elle-même, est rien moins que frémissante), le second avec ampleur et autorité (la tempête dépeinte dans l’aria « Das Stürmen von den rauhen Winden » tirée de la cantate BWV 92 est d’un dramatisme saisissant), et les instrumentistes ne pâlissent nullement à leurs côtés, Petra Müllejans déployant au violon autant de mordant que de volubilité, Roel Dieltiens offrant au violoncelle fermeté et ardeur, et le claveciniste Andreas Staier se distinguant, comme toujours, par la clarté de ses lignes, son jeu dynamique et ses capacités à animer mais également à diriger le discours. On a beau savoir que cette évocation est un objet artistique créé de toutes pièces, on se laisse séduire à chaque écoute par l’impression de réalité (ce même schijnrealisme si sensible dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle) qui s’en dégage, cette sensation de proximité, de douceur et d’intimité suscitée par un choix d’œuvres particulièrement pertinent abordant, pour les vocales, des thématiques chères à Bach (le congé donné au monde – « Welt, ade ! » – du péché et de la douleur, la mort comme sommeil libérateur, l’inextinguible espérance) et une interprétation qui, délivrée de la perspective de faire référence, laisse s’épanouir une simplicité toute de raffinement et de variété qui happe et retient l’auditeur. Bien sûr, les voiles de l’histoire n’en demeurent pas moins obstinément tirés sur l’essentiel du quotidien de Bach, mais cette réalisation lumineuse et généreuse permet au moins, durant presque une heure et demie, de deviner ce qui s’est peut-être joué dans ce qui est aujourd’hui un théâtre d’ombres.

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Bach privat : pièces pour clavecin, violoncelle, violon et clavecin, extraits de cantates, lieder du Musikalisches Gesangbuch de Georg Christian Schemelli

Anna Lucia Richter, soprano
Georg Nigl, baryton
Petra Müllejans, violon
Roel Dieltiens, violoncelle
Andreas Staier, clavecin & conception

1 CD [durée totale : 84’56] Alpha Classics 241. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Aria « Wilkommen ! will ich sagen » de la cantate BWV 27

2. Sonate pour violon & clavecin BWV 1019A : Cantabile ma un poco adagio

3. Aria « Das Stürmen von den rauhen Winden » de la cantate BWV 92

14 Comments

  1. Bonjour Jean-Christophe,
    J’ai profité du week-end pour écouter tes 3 derniers billets, encore une fois un grand merci pour ces très beaux enregistrements. J’ai particulièrement apprécié l’extrait de la sonate BWV1019 d’une rare finesse et expression avec un clavecin discret mais tellement riche…
    Très bonne fin de week-end.
    Amicalement
    Pascal

    • Bonsoir Pascal,
      Je me suis dit un peu malicieusement dimanche dernier que quiconque n’aimait pas particulièrement Bach devrait passer son chemin cette semaine, et j’ai encore quelques disques en réserve pour une autre salve à laquelle je réfléchis déjà.
      J’aime également beaucoup ce Cantabile, ma un poco adagio qui est un mouvement alternatif de la Sonate pour violon et clavecin BWV 1019, cette « rebelle » parmi le groupe des six avec ses cinq parties et son entame Allegro; avec Staier au clavier on est toujours sûr que le résultat va être intéressant.
      Un grand merci et tous mes souhaits de bonne semaine (elle sera sans doute plus calme par ici).
      Amitiés.

  2. Bonjour cher Jean-Christophe

    Moi qui n’aime pas trop ce qui est chanté, j’ai beaucoup apprécié. Mais ces voix sont tellement belles, qu’il est impossible de rester insensible.

    C’est une belle chronique que tu nous as offert ici et le tableau est en parfaite harmonie avec la musique et ce que tu en écris.

    Un très grand merci cher Jean-Christophe.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Je ne sais pas si on chantait aussi bien dans la famille Bach, mais on y chantait, c’est certain, et sans les voix je crois que ce tableau aurait été incomplet. J’aime beaucoup ce disque car au-delà de la qualité de l’exécution musicale y passe quelque chose de très juste concernant cette famille musicienne à propos de laquelle nous savons finalement assez peu de choses.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. lenormand remi et monique

    12 février 2018 at 17:16

    Cher Jean-Christophe,
    Les sept premières lignes de ce billet – sous un air anodin – sont une véritable charge au vitriol contre notre société de vulgarité et de médiocrité. Nous ne pouvons nous empêcher d’évoquer Gustave Flaubert « “J’ai toujours tâché de vivre dans une tour d’ivoire ; mais une marée de merde en bat les murs, à la faire crouler…”
    C’est dire combien nous nous sentons en phase complète avec vous.
    Le cd dont il est question est mis dans nos désirs fermes d’achat. Andreas Staier nous a donné tellement de bonheurs antérieurs qu’il ne pouvait que réaliser un enregistrement exceptionnel par la qualité des instrumentistes et du programme. Des œuvres pas forcément très connues mais authentiquement Bach.  » Au château du ciel » de notre bien aimé John Eliott Gardiner nous instruit régulièrement , vous aussi: Merci.

    Amitiés.

    Rémi et Monique.

    • Chers Monique et Rémi,
      Ces lignes d’introduction sont un complément à celles qui ouvraient ma chronique du disque « italien » de Luca Oberti et je vous suis reconnaissant d’avoir convoqué en écho la verdeur de Flaubert, un auteur qui m’est cher depuis longtemps. Je pourrais d’ailleurs revendiquer la même fidélité envers Andreas Staier dont je suis l’évolution depuis les disques qu’il grava au sein de Musica Antiqua Köln dans les années 1980, dans lesquels il faisait déjà des étincelles.
      Ce Bach privat est vraiment un programme en tout point passionnant et réussi et puisque vous êtes lecteurs de Musique au château du ciel, je suis persuadé que vous y retrouverez un ton et un esprit communs qui, je pense, vous séduiront.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une bonne semaine.
      Amitiés.

  4. Cher Jean-Christophe,

    en plus de trouver encore en ce billet de quoi ravir et intéresser mes oreilles, voici une référence d’un livre dont j’ignorais l’existence. Ce qui m’amène à vous demander si vous avez l’intention, à l’occasion, de nous redonner quelques billets de lecture. Je me souviens de celui qui m’avait fait dévorer « L’Affaire Arnolfini », de J.-Ph. Postel.
    Toujours est-il que je vais me mettre en recherche de cette « Musique au Château du Ciel »…

    Bien à vous,

    ANNE

    • Et au moment où je laisse ce commentaire, j’entends avec un immense plaisir Florence Bolton et Benjamin Perrot, musiciens de « La Rêveuse » faire l’éloge de votre blog chez Saskia De Ville sur France Musique. Petit clin d’oeil du matin… Ils ont bien raison !

      • Et je vous réponds en écoutant la rediffusion de cette émission qui passe sur les ondes à un moment où je vaque à mes occupations professionnelles; il est toujours émouvant d’entendre son travail cité, et encore plus par des musiciens que l’on suit avec fidélité depuis de nombreuses années.
        Merci à eux et merci à vous.

    • Chère Anne,
      La réponse est oui et je suis d’ailleurs en train de travailler à deux notes de lecture que j’espère pouvoir publier bientôt (un ouvrage de fiction et un historique); j’ai toujours trouvé que les livres étaient trop absents de mes propositions et y remédier fait partie de mes bonnes résolutions de cette année — j’espère pouvoir m’y tenir en conseillant des ouvrages aussi passionnants que L’Affaire Arnolfini ou Musique au château du ciel auquel vous ne regretterez pas le temps que vous y consacrerez.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une belle soirée.
      Bien à vous.

  5. Tout en raffinement cette musique et le tableau qui l´accompagne.

    Merci Jean-Christophe.

  6. Voilà un disque original qui nous fait entrevoir un possible côté privé de ce cher Johann Sebastian.
    Si nous avions déjà connaissance des soirées musicales « laïques » au Café Zimmermann, nous voilà ici dans la plus profonde intimité des Bach.
    C’est fort intéressant comme idée et le résultat est à la hauteur de ce projet non ordinaire basé sur la musique du Cantor.
    Grand merci pour la belle chronique (y compris le génial tir à boulets rouge du début) et les extraits, Jean-Christophe.
    Amitiés du Grand Nord,
    Jean-marc

    • Je souris encore à l’idée de la façon dont cette chronique a commencé à émerger, en partant,à l’instar de celle du disque de Luca Oberti, d’une simple comparaison entre hier et aujourd’hui; les aficionados des réseaux prétendûment sociaux l’auront en travers de la gorge; peu me chaut.
      Je trouve ce projet réellement abouti en ce qu’au-delà de ses qualités purement musicales – c’est tout de même rudement bien chanté et joué –, il nous transmet un reflet que je crois assez probable et ne tout cas fort bien senti de l’atmosphère des soirées chez les Bach où l’on devait savoir se détendre sans pour autant rien renier de l’exigence de qualité.
      Grand merci pour votre mot, cher Jean-Marc, et amitiés du samedi soir.

Comments are closed.

© 2018 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑