Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tailleur pour dames. Sonates de Sterkel par Els Biesemans et Meret Lüthi

Élisabeth Vigée Le Brun (Paris, 1755 – 1842),
La baronne Henri Charles Emmanuel de Crussol Florensac,
née Bonne Marie Joséphine Gabrielle Bernard de Boulainvilliers, 1785
Huile sur panneau de bois, 112 x 85 cm, Toulouse, Musée des Augustins

 

Une de mes grandes tristesses de mélomane et de chroniqueur avait été d’apprendre, il y a quelques années, que le label Ramée était, pour des raisons qu’il serait vain de développer ici, en train de s’éteindre doucement et la part d’exigence artistique et de beauté dont il était porteur avec lui. La nouvelle inattendue et joyeuse de sa reviviscence arriva voici quelques mois, un dimanche après-midi, entraînant avec elle la tranquille impatience de tenir dans mes mains le premier fruit de la seconde vie de cet éditeur dont les disques sont aussi une joie pour l’œil.

Fidèle à sa réputation, Ramée a choisi, pour son retour, de mettre à l’honneur un musicien dont le nom n’évoquera sans doute pas grand chose à qui n’aura pas eu la curiosité d’aller fouiner parmi les personnalités quelque peu oubliées de l’époque classique, de l’exhumation desquelles le Concerto Köln de la grande époque (du milieu des années 1980 au début des années 2000) s’était fait une spécialité ; il n’est d’ailleurs pas fortuit que Werner Ehrhardt, qui fut le premier violon de cet autrefois étourdissant ensemble, ait signé, à la tête de son Arte del mondo, un disque tout à fait recommandable de symphonies de Johann Franz Xaver Sterkel (DHM, 2014). Né six ans avant Mozart et mort huit ans après Haydn, ses excellentes dispositions pour la musique ne furent guère encouragées par un beau-père brutal et il ne dut de pouvoir les cultiver qu’à l’intercession de l’abbé Vogler auprès de sa mère ; il apprit à jouer du piano et ce sont deux organistes de sa Wurtzbourg natale qui se chargèrent de son éducation musicale, laquelle fut aussi solide qu’on peut le supposer avec pareil patronage. Étudiant en théologie dès 1764 (à l’âge de quatorze ans), il fut ordonné prêtre dix ans plus tard sans que son ministère constitue pour autant un frein à la réussite de sa carrière de soliste et de compositeur. En 1777, sa route croisa à Mannheim (il connaissait visiblement bien le style brillant qui s’y était développé, dont on retrouve des traces dans ses œuvres, notamment au travers de crescendos impérieux) celle de Mozart : « (…) le soir, j’étais al solito chez Cannabich lorsque Sterkel arriva. Il joua 5 Duetti, mais si rapidement qu’il était impossible de rien reconnaître ; ce n’était pas clair et pas en mesure. Tout le monde fut de cet avis. » Et, toujours charitable envers ses confrères, le Salzbourgeois d’ajouter : « Mademoiselle Cannabich joua la 6e et en vérité — mieux que Sterkel » (lettre du 26 novembre) On peut se demander ce qui froissa exactement les délicates oreilles mozartiennes, mais il ne serait pas surprenant qu’il s’agisse de la persistance de traits d’exécution que nous nommerions aujourd’hui « baroques » ; quoi qu’il en soit, pendant que Wolfgang persiflait, les symphonies de sa victime faisaient un tabac à Paris, au Concert Spirituel. À la fin de 1779, Sterkel fut envoyé par le prince-électeur de Mayence, qui s’était attaché ses services l’année précédente, en compagnie de son demi-frère violoniste, Franz Lehritter, en Italie, où il demeura jusqu’en 1782, composant son unique opéra, Il Farnace, et passant de longs moments avec le Padre Martini, savant musicien bolonais. Un mouvement comme le Cantabile de la Sonate pour piano et violon op.25 ou la Romance en fa majeur op.24 n°3 témoignent d’une indéniable imprégnation ultramontaine en matière de conduite de la ligne de chant.
Si elle s’est étiolée après sa mort et lui a valu, de son vivant, de sévères attaques visant son style taxé d’« efféminé » (épithète dont on affubla également l’œuvre de Chopin, ce qui permet de la relativiser grandement) et ses capacités à interpréter d’autres musiques que les siennes, la renommée de Sterkel fut puissante, au point de faire venir à lui des personnalités telles Ludwig van Beethoven et Carl Maria von Weber qu’il rencontra respectivement en 1791 et vers 1810, mais également l’impératrice Marie-Thérèse qui lui offrit une tabatière sertie de diamants en souvenir des moments passés avec lui à Naples autour du piano. En deux mouvements, les sonates de l’opus 33 (1792) enregistrées ici montrent en tout cas un compositeur tout à fait maître de ses moyens, ce qui apparaît évident dans sa façon de mener ses développements, toujours à la recherche d’équilibre et d’élégance (le délicat Andante con variazoni de la Sonate op.33 n°1), veillant sans cesse, comme madame Vigée Le Brun savait le faire avec ses modèles dans les portraits contemporains, à flatter sans emphase les deux solistes pour mettre en lumière leurs qualités – c’est patent dans l’Allegro liminaire de ces deux pages –, mais également capable de se débrider en de brillantes cabrioles, ainsi que le démontrent celles du Rondo conclusif de la Sonate op.33 n°3. Signalons, pour finir, la très belle Fantaisie en la mineur, pièce sans doute tardive où des frémissements plus inquiets, plus passionnés percent sous le masque de la galanterie sans pour autant en annihiler le charme.

Sur une copie bien sonnante d’un Walter de 1805 et un chaleureux Testore du début du XVIIIe siècle, la claviériste Els Biesemans et la violoniste Mereth Lüthi, dont on peut également apprécier le travail à la tête de son ensemble, Les Passions de l’Âme, apportent à la musique de Sterkel tout ce dont elle a besoin pour séduire, l’une par un toucher subtil mais énergique mis au service d’un indiscutable sens de la structure, l’autre par la fluidité et au besoin la hardiesse d’un archet très assuré et guidé par le chant. Toutes deux font assaut d’engagement et d’intelligence pour faire sortir les partitions dont elles s’emparent du statut de pièces de salon joliment troussées mais au fond un rien anecdotiques auquel une approche sommaire pourrait les condamner, sans jamais rien renier de la suprême élégance, parfois assez mozartienne, qui leur donne leur cachet d’œuvres composées pour le bon plaisir d’une compagnie choisie — Sterkel déclarait s’efforcer « à [se] libérer de toute sophistication indigne. » Dans cette optique de simplicité raffinée, aux idées claires et aux ambitions mesurées, cette interprétation débordante de fraîcheur, de nuances, de couleurs et d’esprit est une incontestable réussite, à laquelle la parfaite entente qui semble régner entre deux musiciennes que l’on espère voir à nouveau faire équipe dans un avenir pas trop lointain, si possible dans ce répertoire qui leur va magnifiquement, ne contribue pas pour peu. Les détracteurs de Sterkel le raillaient de composer de la musique pour dames ; qu’il me soit permis d’estimer que lorsqu’il s’en trouve d’aussi vrai talent que ces deux interprètes pour lui rendre la politesse, il ne saurait trouver meilleures ambassadrices et recevoir plus beau compliment.

Johann Franz Xaver Sterkel (1750-1817), Sonate pour pianoforte et violon en si bémol majeur op.25, Sonates pour pianoforte et violon en fa majeur op.33 n°1 et en la majeur op.33 n°3, Romance pour pianoforte en fa majeur op.24 n°3, Fantaisie pour pianoforte en la mineur op.45

Els Biesemans, pianoforte Paul McNulty, Divišov, 2013, d’après Anton Walter, Vienne, 1805
Meret Lüthi, violon Paolo Antonio Testore, Milan, début du XVIIIe siècle

1 CD [durée : 74’19] Ramée RAM 1701. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate op.33 n°3 : [I.] Allegro

2. Sonate op.25 : [II.] Cantabile

12 Comments

  1. Outre les œuvres musicales et picturales présentées sur wunderkammern.fr, j’aime le vocabulaire ; exemple dans ce billet : reviviscence. Je me suis demandé si les dictionnaires ne présenteraient pas le mot reviviscence comme désuet… Non. Cela n’enlève rien à son charme.

    • Il me semble assez naturel de faire un petit effort d’écriture pour proposer aux lecteurs des textes qui se tiennent à peu près et je m’aperçois souvent que des mots regardés aujourd’hui comme obsolètes serrent la réalité de plus près que d’autres à la mode mais un peu plus passe-partout. Et puis, le français est une si belle langue qu’en exploiter les richesses est presque un devoir.
      Merci pour ce mot et belle journée corrézienne.

  2. Que voici une réjouissante double reviviscence (Ramée & Sterkel) pour les oreilles de tout mélomane curieux. À telle enseigne que et ton texte et les extraits proposés m’invitent à poursuivre la découverte de ce compositeur — lequel aura par ailleurs côtoyé du beau monde… Et est ici joué par un duo visiblement inspiré.
    De plus, retrouver également Madame Vigée Le Brun, avec une baronne toute d’un rouge flamboyant vêtue, prête à chanter, qui sait, Écho & Narcisse, est une idée bienvenue.

    Des bises pour accompagner ton vendredi, ami J.-Ch.

    • Je pense, mon cher Cyrille, que les symphonies de Sterkel sauraient retenir ton attention et je ne peux que te recommander de te reporter au disque de l’Arte del mondo que je signale et qui est assez éclatant.
      J’ai aussi l’impression que la baronne s’apprête à chanter, à moins qu’une visite inattendue ait un moment suspendu son activité. Quoi qu’il en soit, ce tableau de madame Vigée Le Brun est un chef-d’œuvre de légèreté gracieuse qui me semble vraiment parler le même langage que la musique.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse en te souhaitant une bonne journée.

  3. Il a fait un tabac à Paris mais également auprès de l’Impératrice …

    • Tout ceci aurait sans doute ravi Michel Corrette, auteur d’un concerto comique intitulé « La Servante au bon tabac » (1733), quand bien même il ne se situe plus dans les mêmes hautes (strato)sphères sociales, aujourd’hui parties en fumée.
      Merci pour ton sourire, bien chère Marie.

  4. Claude Amstutz

    9 mars 2018 at 13:03

    Cher Jean-Christophe, le hasard fait que ce matin même, j’ai publié un extrait de cet album sur ma page Facebook, sans savoir encore que vous y consacriez votre chronique de ce jour. Ce compositeur qui m’était tout à fait inconnu, m’avait d’emblée séduit, et je vais – outre ce CD – me pencher sur les symphonies que vous évoquez. Merci à vous, aussi pour cette splendide toile de Elisabeth Vigée Le Brun et passez une agréable semaine.

    • Cher Claude,
      Ayant très largement déserté le réseau, et pour un bon moment, je n’ai pas vu que vous aviez vous aussi mis Sterkel à l’honneur, mais je trouve naturellement la coïncidence tout à fait souriante. Je pense que les symphonies ne vous décevront pas, même si l’esprit est parfois sensiblement différent de celui de ces sonates.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite une bonne fin de semaine.

  5. Bonjour cher Jean-Christophe
    Je ne connaissais pas, merci pour cette très belle découverte.
    Quant au tableau il est magnifique !!
    Je te souhaite une très belle journée .
    Je t’embrasse bien fort

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Tu sais, on peut parier sans trop de risque que Sterkel sera une découverte pour nombre de gens et ce disque y contribue de fort belle façon. Quant au tableau d’Élisabeth Vigée Le Brun, j’ai eu l’embarras du choix compte tenu du volume et de la qualité de sa production, mais c’est bien celui-ci qui correspondait le mieux à ce que la musique me dictait.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite sereine soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  6. Gaulard Bénédicte

    23 mars 2018 at 06:26

    Cher Jean-Christophe, la baronne de Crussol et Mme Vigée Le Brun, compagnes de longue date, ont accompagné la découverte de cet inconnu, et je vous remercie, une fois encore, d’avoir écrit cette chronique. Découverte, oui, d’un artiste inconnu pour moi, car je n’ai, vous le savez, jamais exploré comme vous le faites le labyrinthe des époques pour en extraire des petites pépites musicales…plusieurs écoutes et lectures, qui me permettent de ne pas m’arrêter à la première impression. Ces sonates sont élaborées, parfois graves, parfois joyeuses, et accompagnent admirablement bien l’illustration choisie…on se croirait dans un salon de musique ! Merci encore, cher Jean-Christophe, pour votre travail et ce que vous nous partagez !

    • Chère Bénédicte,
      J’ai naturellement eu une pensée pour vous en choisissant ce tableau, car si j’ignorais votre attachement envers la baronne de Crussol, je ne méconnais pas celui que vous avez envers madame Vigée Le Brun dont c’est ici, à mon avis, un des chefs-d’œuvre. Il m’a permis de resituer Sterkel sur la frontière entre baroque tardif et classicisme où son œuvre se meut, l’ancien et le nouveau monde en quelque sorte, et de suggérer cette atmosphère de salon de musique que je recherchais et que vous avez parfaitement perçue.
      Je suis ravi que mes lignes vous aient permis d’élargir vos horizons musicaux et je vous remercie sincèrement d’avoir pris le temps de me l’écrire.
      À très bientôt.

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