Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Per tacitum mundi. Silentium par l’Ensemble Sébastien de Brossard

Jean-François Foisse, dit Brabant (Lunéville, 1708 – 1763),
Une Bibliothèque, c.1741
Huile sur toile, 61,6 x 77,2 cm, Hartford, Wadsworth Atheneum

 

Le petit motet est un des genres musicaux les plus représentatifs de l’expression de la piété dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles, et l’un des plus difficiles à réussir pour les interprètes d’aujourd’hui ; il ne dispose pas, en effet, de la machinerie à grand spectacle mise en branle par les larges effectifs de son cousin auquel a naturellement été accolé l’épithète de « grand » (pour vous en faire une juste idée, allez écouter l’enregistrement, au demeurant un des meilleurs de cet ensemble, consacré à ceux de Mondonville par Les Arts Florissants en 1997) pour impressionner, et se doit donc de conjuguer mise en place soignée et expressivité aiguisée. Après un premier disque justement remarqué consacré à Louis-Nicolas Clérambault, l’Ensemble Sébastien de Brossard poursuit son exploration du répertoire du Grand Siècle et de la Régence (l’œuvre la plus tardive proposée ici a été publiée en 1720) dans un programme composite dont le fil conducteur est la voix de taille, soit à peu près notre ténor actuel, au travers de l’évocation de pages qui auraient pu se trouver rassemblées dans la bibliothèque de Jean-Baptiste Matho (1661-1746, s’il faut en croire Titon du Tillet), chanteur mais aussi compositeur fort renommé et louangé de son vivant.

Ce natif de Bretagne fit une brillante carrière au sein des institutions musicales de son temps, chantre de la Chapelle en 1684, maître de chant de la Musique de la Dauphine en 1688, pensionné par le duc de Bourgogne, il suppléa Lalande à la Chapelle Royale et finit, en 1722, par être nommé Maître de musique des Enfants de France. Si la majorité de sa production est aujourd’hui perdue, ce qui en est parvenu montre son sens de l’ampleur dans l’écriture orchestrale (avec une forte assise des basses) et sa capacité à inventer des lignes vocales très expressives ; ses œuvres sacrées ont disparu, mais selon, une nouvelle fois, les Vies des musiciens… de Titon du Tillet, il aurait adapté sous forme de petits motets « des morceaux choisis des grands motets » de son ami Henry Desmarest, alors exilé à la cour de Lorraine à la suite d’un scandale de mœurs, dont il souhaitait favoriser le retour en grâce auprès de Louis XIV ; le roi prétendûment soleil se comporta de façon fort peu éclairée dans cette affaire, préférant priver le royaume d’un compositeur manifestement doué plutôt que lui pardonner une frasque de jeunesse et Desmarets, auquel on peut déplorer que le récital n’ait pas fait une petite place, ne rentra à Paris que cinq ans après qu’il se fut éteint.

De par ses fonctions, Matho put sans doute avoir accès aux partitions ici rassemblées, y compris celles de musiciens gravitant hors de l’orbite versaillaise, tels Marc-Antoine Charpentier, représenté ici par trois pièces offrant un aperçu de l’étendue de ses vastes capacités, de l’intimisme eucharistique d’O pretiosum et admirabile convivium (H.247) au dramatisme contenu du Salve Regina (dit « des Jésuites », H.27) puis à l’énergie qui propulse la louange du Lauda Sion (H.268), ou le plus méconnu Pierre Bouteiller, Maître de musique à la cathédrale de Troyes de 1687 à 1694 puis de 1697 à 1698, les trois années intermédiaires ayant été passées à Châlons-en-Champagne, dont on goûtera la saveur délicieusement archaïsante, soulignée par l’emploi de deux violes de gambe, d’un tendre O salutaris Hostia et d’un Tantum ergo empli de recueillement, ou encore le franchement obscur Suffret dont ignore tout si ce n’est qu’il était actif au début du XVIIIe siècle, peut-être en relation avec Saint-Cyr, mais dont le Quando veniam est d’une plume assurée et souvent brillante qui a digéré la leçon italienne et s’y entend pour varier les climats, au point que ce motet se donne des allures de cantate miniature avec airs et récitatifs. Le nom d’André Campra n’a pas connu d’éclipse et la mention de « motet à l’italienne » qui accompagne son Qui ego Domine, ici proposé dans une version conservée dans le fonds Düben d’Uppsala, autorise à ne pas insister sur son esthétique ; conjuguant virtuosité, y compris de la part des instruments qui se voient confier de véritables parties autonomes, noblesse mais aussi douceur (« Ecce quantum amas me ») de l’expression, l’œuvre, parfaitement conduite, regarde déjà vers l’esthétique de la Régence. Ce pas est clairement franchi avec le plus tardif Nunc dimittis dont la légèreté de touche peint avec une sérénité empreinte de joie la satisfaction du serviteur demandant délivrance une fois révélé l’accomplissement de la Promesse. Silentium dormi, qui donne son titre au disque, montre un Sébastien de Brossard en pleine possession de ses moyens, épousant avec infiniment de subtilité les nuances d’un texte puisant largement au Cantique des Cantiques ; sa théâtralité agissante mais savamment maîtrisée, sa sensualité retenue mais tangible font de ce motet un bijou singulier, à la frontière entre mondes sacré et profane.

À beau projet – et celui-ci en est indiscutablement un que distingue la qualité des recherches qui y ont présidé – il faut belle équipe et il est peu de dire que, de ce point de vue, les musiciens ici réunis nous comblent. Le petit motet nécessite un chanteur qui, tout en conservant la mesure adaptée à la musique sacrée, s’empare des textes, en fasse saillir les intentions, en rende palpitantes les inflexions ; c’est exactement ce que fait Jean-François Novelli, avec son timbre idéalement clair et projeté, sa technique vocale parfaitement rompue aux exigences de ce répertoire. Pour être sensible et raffinée, son approche n’en est pas moins très engagée et d’une éloquence constante, accordant à chaque mot son poids, sa portée et sa couleur ; nous nous trouvons ici manifestement devant le travail d’un interprète accompli qui a pris le temps de réfléchir sur les œuvres qu’il aborde, non seulement du point de vue de la pratique mais également du contexte, et qui muni de cet indispensable bagage peut s’autoriser à s’y jeter avec enthousiasme, rigueur et liberté ; c’est une vertu suffisamment rare aujourd’hui pour être saluée. L’Ensemble Sébastien de Brossard se montre à la hauteur de sa taille et l’accompagne avec précision et énergie ; comparé à son prédécesseur, cet enregistrement marque un appréciable progrès en matière de cohésion et de détente, signalant un gain de confiance en ses capacités comme en écoute mutuelle découlant peut-être également en partie de conditions de réalisation plus favorables — la captation signée par Franck Jaffrès est une réussite. Ces notables progrès sont particulièrement patents dans les quelques pièces instrumentales qui ponctuent judicieusement cette anthologie et dont on savourera la belle allure et le plaisir de jouer ensemble. Tenant impeccablement le continuo, Fabien Armengaud sait communiquer à ses troupes sa foi en ce projet et son désir de le porter sans faiblir. De fait, s’il fallait définir d’un mot ce disque débordant de vie, mené d’une main ferme et avec les idées claires, ce serait assurément celui de ferveur qui s’imposerait. Alors, à votre tour, faites silence et écoutez.

Silentium, motets de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Sébastien de Brossard (1655-1730), Pierre Bouteiller (c.1655-ap.1717), André Campra (1660-1744) et Suffret (fl. c.1703), pièces instrumentales de Henry Du Mont (1610-1684) et Louis Couperin (c.1626-1661)

Jean-François Novelli, taille
Ensemble Sébastien de Brossard
Fabien Armengaud, clavecin, orgue & direction

1 CD [durée : 72’58] EnPhases ENP001. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Pierre Bouteiller, O salutaris Hostia

2. André Campra, Nunc dimittis

6 Comments

  1. Jean-Noël Benoit

    25 mars 2018 at 10:30

    Bonjour, merci pour ces pièces faites pour l’écoute intime et silencieuse. Elles sont chargées d’un évident respect à l’égard de quelque chose de plus que le plaisir musical. C’est l’occasion de nous rappeler que nous ne pouvons éluder l’intention religieuse, le contenu spirituellement précis de ces compositions qui sont très clairement associées à des moments liturgiques. Tout n’est pas qu’art et divertissement, et nous ne gagnons rien à faire comme si la foi religieuse n’était pas partie prenante de telles oeuvres. Tout courage pour vos travaux. Chacune de vos propositions est une belle surprise.

    • Bonsoir Monsieur,
      Votre commentaire vise juste en rappelant que même si l’auditeur d’aujourd’hui tend à l’oublier, ces musiques ne sont pas décoratives; elles participent non seulement d’un contexte mais d’une spiritualité, un mot dont vous avez compris qu’il n’était nullement tabou à mes yeux. Il me semble que ce récital restitue cette dimension avec justesse, ce qui accroît nettement sa portée.
      Je vous remercie bien sincèrement pour votre commentaire et vos encouragements.

  2. Bonsoir ici cher Jean-Christophe,
    Dans ces moments sombres, cette musique a une résonance particulière.
    Tu n’as pas choisi ces deux extraits au hasard, quels titres évocateurs !!
    Merci pour ta chronique, pour la toile et pour cette musique.
    Je n’aime pas trop les musiques chantées, mais là j’aime beaucoup. Le mot ferveur convient tout à fait.
    Et en cette journée dominicale je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour la Scola Metensis.
    Je te souhaite une belle fin de journée.
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Il est très rare que je fasse les choses au hasard et je te confirme que mon choix d’extraits n’a absolument rien d’innocent; seuls ceux qui vont au-delà de la surface des choses auront compris.
      Je suis heureux que tu aies apprécié cette chronique malgré ta moindre appétence pour la musique vocale; ce disque est si réussi qu’on le laisse volontiers nous prendre par la main.
      Je te remercie pour ton mot et t’embrasse bien fort.

  3. Gaulard Bénédicte

    30 mars 2018 at 00:00

    Belles propositions méditatives incitant au silence et à l’introspection…une musique pour soi, à la fois grave et allègre. J’ai découvert avec plaisir ces motets bien loin du répertoire habituel du Grand Siècle…et le tableau choisi accompagne à merveille la lecture et l’audition. Votre choix pour la semaine sainte est beau, cher Jean-Christophe… délicat aussi en ces temps troublés par le terrorisme et autres monstruosités dont notre époque est hélas coutumière. Vos chroniques apportent un vrai réconfort qui va bien au-delà du plaisir musical, et je vous remercie infiniment du temps que vous prenez pour nous les proposer !

    • J’ai trouvé, chère Bénédicte, qu’il y avait dans la représentation de la bibliothèque imaginée par Foisse quelque chose d’un tabernacle et cette dimension n’a fait que renforcer le caractère intimiste que je souhaitais pour cette chronique, celui d’une « musique pour soi », comme vous le dites parfaitement.
      Quand je regarde les événements de cette dernière semaine riche en abominations, ma seule envie est de me taire pour ne pas surajouter de commentaire inutile et laisser toute sa place au recueillement, naturellement silencieux, et je me félicite d’avoir mis toute la distance nécessaire entre les réseaux et moi.
      Grand merci pour votre commentaire auquel je réponds peu avant de publier une recension où déchirement, silence et espérance auront leur place.

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