Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Vélin/Vergé 1. Innsbruck, ich muss dich singen : le Codex 457 par l’Ensemble Peregrina

Enlumineur anonyme, Klosterneuburg, c.1310-15,
Initiale historiée U : Le prophète Esdras écrivant
Miniature sur parchemin, 440 x 325 mm (taille du feuillet),
Bible latine, Cod.2, fol. 216v, Klosterneuburg, Augustiner-Chorherrenstift

 

Au même titre que celle de ses enlumineurs ou de ses sculpteurs, l’inventivité des compositeurs du Moyen Âge est une source d’émerveillement permanent, et on peut déplorer qu’elle ne soit pas présentée au public avec la même régularité et la même attention que les réalisations des premiers ; ce n’est pas faute de disposer, en Europe, d’ensembles de tout premier plan alliant rigueur de l’approche et exigence artistique, et il est d’autant plus désolant que parmi les rares à tirer leur épingle de la huve émergent surtout des charlatans comme Graindelavoix ou VocaMe.

L’Ensemble Peregrina fait, lui, partie de ces indispensables chercheurs qui préfèrent la découverte au travestissement ou à la redite ; il a donc entrepris d’explorer un manuscrit aujourd’hui conservé à la Bibliothèque de l’université et de la région du Tyrol à Innsbruck sous la cote 457 pour nous offrir un reflet du répertoire vocal et instrumental, chichement documenté au disque, qui y avait cours aux XIVe et XVe siècles. La partie musicale de ce codex semble avoir été réalisée au monastère de Neustift (Novacella) ; elle offre un témoignage passionnant de la rencontre de l’ancien et du nouveau, les neumes y côtoyant la notation apparue avec l’ars nova, et la monodie la polyphonie. Les pièces retenues dans le cadre de cette anthologie font la part belle à la pratique du trope qui, à un texte canonique par définition figé, ajoute des vers complémentaires destinés à le commenter à la manière des gloses ou à l’embellir, parfois en l’individualisant ; de structure souvent limpide faisant alterner régulièrement parties originales et tropées (par exemple dans l’introït Salva Christe te querentes/Terribilis est), ces élaborations peuvent quelquefois atteindre un haut degré de raffinement dont témoigne le célèbre graduel Viderunt omnes, si brillamment traité par les compositeurs de l’École de Notre-Dame de Paris, qui voit ici les mots de son incipit séparés en groupes distincts par les tropes (Vi-trope-de-trope-runt-trope-omnes) à la voix supérieure, un tour de force permettant d’obtenir un texte totalement nouveau et dense sur le thème de la miséricorde divine ; cette œuvre composée pour la Messe de la Nativité étonne par sa virtuosité d’écriture mais aussi par ses exigences envers les chanteurs qui contrastent avec la forme à refrain nettement plus simple des chansons (Cantio) Evangelizo gaudium ou Nunc angelorum gloria possédant une clarté mélodique qui les rend instantanément mémorisables, ou la sobriété habitée de Par concentu rogito, mélodie à voix seule pour sainte Dorothée. Les pièces préservées dans le Codex 457, manuscrit « ouvert » qui s’est enrichi au fil du temps, illustrent une volonté tangible d’intégrer les nouveautés musicales ; ainsi, les audaces rythmiques d’Ave Maria sidus nitens/Ave decus mundi où se succèdent partie non mesurée et mesurée avec recours au cantus fractus (la valeur d’une note longue « brisée » en unités plus brèves). Un des autres joyaux de ce programme est la lamentation en latin et en allemand O filii ecclesie/O liben kint qui s’inscrit dans la tradition du Planctus Mariæ (la Déploration de Marie), ces textes, mis en musique ou non, intégrés aux Jeux de la Passion médiévaux représentés durant la semaine pascale (l’amateur curieux ira écouter l’exceptionnelle Bordesholmer Marienklage de plus de deux heures ressuscitée par Sequentia en 1992) ; l’émotion qui se dégage de cette longue plainte, pour intériorisée qu’elle soit, n’en est pas moins bouleversante.

Sous la houlette informée et sensible d’Agnieszka Budzińska-Bennett, dont les qualités vocales, tant du point de vue du timbre que de l’incarnation, font merveille dans le Planctus, les musiciennes de l’Ensemble Peregrina, rejointes au luth et à la guiterne par Marc Lewon, aussi brillant soliste dans les deux estampies et l’adaptation instrumentale d’une pièce d’Oswald von Wolkenstein qu’accompagnateur attentif, livrent de ce répertoire une interprétation à la fois si maîtrisée et si épanouie qu’elle en fait scintiller les richesses et que l’on se prend à s’interroger sur les raisons qui les ont si longtemps dérobées à notre écoute. On chercherait en vain un moment de relâchement ou une intonation hasardeuse dans cette impeccable lecture qui fait paraître bien courte l’heure durant laquelle elle nous accompagne. À la beauté bien réelle d’un chant conduit avec souplesse et fluidité s’ajoutent la justesse des intentions et une joie évidente de faire renaître – et de quelle somptueuse façon – des œuvres jusqu’ici injustement délaissées, avec une ferveur communicative ménageant subtilement la tension indispensable pour leur donner corps et vie. D’enjouement en recueillement, il se dégage de ce disque réalisé avec autant de soin (choix des pièces mais aussi captation) que de cœur une intense et permanente aspiration vers la lumière qui signe la grâce de moments que l’on est reconnaissant à l’Ensemble Peregrina d’avoir su capturer pour nous.

Codex 457, musique médiévale du Tyrol

Ensemble Peregrina
Agnieszka Budzińska-Bennett, chant, chifonie & direction

1 CD [durée : 56’21] Tiroler Landesmuseum, CD 13029 (Musikmuseum 30). Ce disque est disponible (si vous avez beaucoup de chance) chez votre disquaire ou (plus sûrement) en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Salva Christe te querentes/Terribilis est, introït tropé pour la fête de la Dédicace

2. Nascitur de Virgine/Jube Domine silentium… Consurge, leçon tropée pour les mâtines de Noël

3. Nunc angelorum gloria, chanson

16 Comments

  1. Bonjour JC, l’âme s’élève ce matin ! J’imagine l’écho de ce chant dans les montagnes…
    Nostalgie de séjour dans le Tyrol et de mes montagnes…
    Bon dimanche

    • Bonjour Catherine,
      Je me demande si le monastère où le manuscrit a été compilé n’est pas justement dans les montagnes, ce qui offre effectivement une bonne piste de décollage spirituel.
      Je ne connais pas du tout le Tyrol, mais j’imagine que ce doit être une bien belle région.
      Merci pour ton mot et bon dimanche également.

  2. Bonjour cher Jean-Christophe
    Comme je suis heureuse que tu aies mis cet ensemble Peregrina à l’honneur, les écouter et un émerveillement . C’est vraiment magnifique.
    Quant à l’enluminure inutile de te dire que je la trouve très jolie..
    Merci beaucoup pour ta très belle chronique et merci d’avoir mis à l’honneur cette musique si souvent oubliée ….
    Je te souhaite une très belle journée et t’embrasse bien fort.

    • Bonjour chère Tiffen,
      Et quand on pense qu’il se trouve encore des gens pour prétendre que la musique médiévale est ennuyeuse; ils seraient bien avisés d’écouter des disques comme celui-ci. L’Ensemble Peregrina fait vraiment de l’excellent travail et j’aurai, je l’espère, d’autres occasions de le mettre en lumière.
      Je te remercie du bon accueil réservé à cette chronique enluminée et te souhaite un dimanche de joies.
      Je t’embrasse bien fort.

  3. Quelle merveille de pureté ! Merci, Jean-Christophe, pour cette découverte qui embellit ce dimanche…
    Petit trésor du jour.

  4. Marie Le Heran

    10 juin 2018 at 14:20

    Magnifique merci

  5. Orlando di Monaco

    10 juin 2018 at 14:29

    Du haut de son nuage, Oswald doit jeter son œil malicieux sur cette production 🙂
    C’était promis, juré: je n’achèterai plus de disque…. Ouais, bon, je fais mon « Trump »: que m’importe ma déclaration d’hier!
    Merci Jean-Christophe, d’attirer l’attention, une fois de plus, sur une gemme.
    Où je ne vous remercierai pas, c’est de m’envoyer sur de nouveaux voyages sur la toile. Déjà, Esdras euh…. Je n’arriverais sûrement pas à l’élégance de son croisement de jambes sur cette enluminure.
    Ensuite il me faut avouer que j’ignorais tout du Trope. Me voici-donc à la chasse:
    http://www.musiklexikon.ac.at/ml/musik_T/Tropus.xml
    Je vais faire semblant d’être studieux, m’évitera peut-être quelque fastidieuse corvée…

    Bon dimanche

    • Ah pour ça, on peut toujours compter sur Oswald, O Nachbar Orlande, et je ne parviens pas plus que vous à respecter mon vœu d’abstinence en matière d’achats discographiques (pas de chance, il y a un nouveau Sequentia qui paraît vendredi, et Sparschwein en est tout tremblant) 😉
      Je me réjouis plutôt de vous conduire à vous instruire au-delà de mes chroniques; j’aimerais que beaucoup de lecteurs agissent de même et prennent mes textes pour un point de départ et non d’arrivée.
      J’espère qu’Esdras et ses tropes vous ont permis d’échapper à la corvée redoutée; je leur suis reconnaissant de m’avoir permis de vous lire.
      Belle soirée !

  6. mireille batut d'haussy

    10 juin 2018 at 15:59

    Le choix d’Esdras le Scribe, l’homme du Livre, voilà qui doit faire grand plaisir à mon cher Spinoza ; sa quête, sa guidance et son itinérance associées au nom de l’Ensemble qui nous a donné, il y a moins d’un an, ce disque magnifique offre à l’article que vous lui consacrez une résonance très puissante.
    Je suis profondément heureuse de vous entendre en parler de façon si inspirée qu’elle parvient à s’en faire oublier, signature d’artiste, s’il en est.
    Merci, Jean-Christophe ; merci très fort. M.

    • Et que de voies votre commentaire ouvre-t-il, Mireille ! Je pense que ceux qui s’y arrêteront ne manqueront pas de souhaiter se fondre dans l’écho d’au moins certaines d’entre elles afin, de pierre en pierre, dessiner leur propre chemin.
      Je suis très attaché au travail de l’Ensemble Peregrina que je trouve humble et juste; une amie médiéviste, découvrant ce disque, l’a qualifié d’admirable. Je suis heureux d’avoir pu, à mon petit niveau, contribuer à lui frayer un bout de sente.
      Un bien sincère merci à vous.

  7. Claude Amstutz

    10 juin 2018 at 19:23

    Bonsoir Jean-Christophe, et merci pour cet Ensemble Peregrina que je retrouve avec un immense plaisir! Si parfois on peut (malgré le talent) verser dans une certaine monotonie sur 60 minutes selon les interprètes, il n’en est rien avec ceux-ci, que mon disquaire me réservera la semaine prochaine. Bonne semaine à vous.

    • Bonsoir Claude,
      Moi qui connais l’intégralité de ce disque puis vous assurer qu’à aucun moment l’ennui n’y trouve de place, même infime. J’espère que votre disquaire pourra vous en procurer un exemplaire sans difficulté; je pense que vous n’en regretterez pas un instant l’acquisition.
      Merci pour votre mot et bonne semaine également.

  8. Marc Dumont

    12 juin 2018 at 10:43

    Trope heureux de découvrir cet enregistrement grâce à vous cher Jean-Christophe. Enfin des tyroliennes que j’aime ! Bien amicalement.

    • Oui, cher Marc, on est heureusement très loin du yodel avec ces magnifiques voix qui éclairent pour nous des pans de répertoire totalement méconnus.
      Grand merci de vous être arrêté ici.
      Bien fidèlement et amicalement.

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